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Emile Zola La curée

PREMIEREPARTIE

Au retourdans l'encombrement des voitures quirentraient par le bord du lacla calèche dut marcher au pas.Un momentl'embarras devint tel qu'il lui fallut mêmes'arrêter.

Lesoleil se couchait dans un ciel d'octobred'un gris clairstriéà l'horizon de minces nuages. Un dernier rayonqui tombaitdes massifs lointains de la cascadeenfilait la chausséebaignant d'une lumière rousse et pâlie la longue suitedes voitures devenues immobiles. Les lueurs d'orles éclairsvifs que jetaient les roues semblaient s'être fixés lelong des réchampis jaune paille de la calèchedont lespanneaux gros bleu reflétaient des coins du paysageenvironnant. Etplus hauten plein dans la clarté rousse quiles éclairait par- derrièreet qui faisait luire lesboutons de cuivre de leurs capotes à demi pliéesretombant du siègele cocher et le valet de piedavec leurlivrée bleu sombreleurs culottes mastic et leurs giletsrayés noir et jaunese tenaient raidesgraves et patientscomme des laquais de bonne maison qu'un embarras de voitures neparvient pas à fâcher. Leurs chapeauxornésd'une cocarde noireavaient une grande dignité. Seulsleschevauxun superbe attelage baisoufflaient d'impatience.

--Tiensdit MaximeLaure d'Aurignylà-basdans ce coupé...Vois doncRenée.

Renéese souleva légèrementcligna les yeuxavec cette moueexquise que lui faisait faire la faiblesse de sa vue.

--Je la croyais en fuitedit-elle... Elle a changé la couleurde ses cheveuxn'est-ce pas ?

--Ouireprit Maxime en riantson nouvel amant déteste lerouge.

Renéepenchée en avantla main appuyée sur la portièrebasse de la calècheregardaitéveillée du rêvetriste quidepuis une heurela tenait silencieuseallongéeau fond de la voiturecomme dans une chaise longue de convalescente.Elle portaitsur une robe de soie mauveà tablier et àtuniquegarnie de larges volants plissésun petit paletot dedrap blancaux revers de velours mauvequi lui donnait un grand airde crânerie. Ses étranges cheveux fauve pâledontla couleur rappelait celle du beurre finétaient àpeine cachés par un mince chapeau orné d'une touffe deroses du Bengale. Elle continuait à cligner des yeuxavec samine de garçon impertinentson front pur traverséd'une grande ridesa bouchedont la lèvre supérieureavançaitainsi que celle des enfants boudeurs. Puiscommeelle voyait malelle prit son binocleun binocle d'hommeàgarniture d'écailleetle tenant à la main sans se leposer sur le nezelle examina la grosse Laure d'Aurigny tout àson aised'un air parfaitement calme.

Lesvoitures n'avançaient toujours pas. Au milieu des tachesuniesde teinte sombreque faisait la longue file des coupésfort nombreux au Bois par cet après-midi d'automnebrillaientle coin d'une glacele mors d'un chevalla poignée argentéed'une lanterneles galons d'un laquais haut placé sur sonsiège. Çà et làdans un landaudécouvertéclatait un bout d'étoffeun bout detoilette de femmesoie ou velours. Il était peu à peutombé un grand silence sur tout ce tapage éteintdevenu immobile. On entendaitdu fond des voitureslesconversations des piétons. Il y avait des échanges deregards muetsde portières à portières ; etpersonne ne causait plusdans cette attente que coupaient seuls lescraquements des harnais et le coup de sabot impatient d'un cheval. Auloinles voix confuses du Bois se mouraient.

Malgréla saison avancéetout Paris était là : laduchesse de Sternichen huit- ressorts ; Mme de Lauwerensenvictoria très correctement attelée ; la baronne deMeinholddans un ravissant cab bai-brun ; la comtesse Vanskaavecses poneys pie ; Mme Dasteet ses fameux stappers noirs ; Mme deGuende et Mme Tessièreen coupé ; la petite Sylviadans un landeau gros bleu. Et encore don Carlosen deuilavec salivrée antique et solennelle ; Selim pachaavec son fez etsans son gouverneur ; la duchesse de Rozanen coupé-égoïsteavec sa livrée poudrée à blanc ; M. le comte deChilbrayen dog-cart ; M. Simpsonen mail de la plus belle tenue ;toute la colonie américaine. Enfin deux académiciens enfiacre.

Lespremières voitures se dégagèrent etde procheen prochetoute la file se mit bientôt à roulerdoucement. Ce fut comme un réveil. Mille clartésdansantes s'allumèrentdes éclairs rapides secroisèrent dans les rouesdes étincelles jaillirentdes harnais secoués par les chevaux. Il y eut sur le solsurles arbresde larges reflets de glace qui couraient. Ce pétillementdes harnais et des rouesce flamboiement des panneaux vernis danslesquels brûlait la braise rouge du soleil couchantces notesvives que jetaient les livrées éclatantes perchéesen plein ciel et les toilettes riches débordant des portièresse trouvèrent ainsi emportés dans un grondement sourdcontinurythmé par le trot des attelages. Et le défiléalladans les mêmes bruitsdans les mêmes lueurssanscesse et d'un seul jetcomme si les premières voitureseussent tiré toutes les autres après elles.

Renéeavait cédé à la secousse légère dela calèche se remettant en marcheetlaissant tomber sonbinocles'était de nouveau renversée à demi surles coussins. Elle attira frileusement à elle un coin de lapeau d'ours qui emplissait l'intérieur de la voiture d'unenappe de neige soyeuse. Ses mains gantées se perdirent dans ladouceur des longs poils frisés. Une bise se levait. Le tièdeaprès-midi d'octobrequien donnant au Bois un regain deprintempsavait fait sortir les grandes mondaines en voituredécouvertemenaçait de se terminer par une soiréed'une fraîcheur aiguë.

Unmomentla jeune femme resta pelotonnéeretrouvant la chaleurde son coins'abandonnant au bercement voluptueux de toutes cesroues qui tournaient devant elle. Puislevant la tête versMaximedont les regards déshabillaient tranquillement lesfemmes étalées dans les coupés et dans leslandaus voisins.

--Vraidemanda-t-elleest-ce que tu la trouves joliecette Laured'Aurigny ? Vous en faisiez un élogel'autre jourlorsqu'ona annoncé la vente de ses diamants !... A propostu n'as pasvu la rivière et l'aigrette que ton père m'a achetéesà cette vente ?

Lajeune femme eut un léger mouvement d'épaules.

--Certesil fait bien les chosesdit Maxime sans répondreavec un rire méchant. Il trouve moyen de payer les dettes deLaure et de donner des diamants à sa femme.

--Vaurien ! murmura-t-elle en souriant.

Maisle jeune homme s'était penchésuivant des yeux unedame dont la robe verte l'intéressait. Renée avaitreposé sa têteles yeux demi-closregardantparesseusement des deux côtés de l'alléesansvoir. A droitefilaient doucement des taillisdes futaies bassesaux feuilles roussiesaux branches grêles ; par instantssurla voie réservée aux cavalierspassaient des messieursà la taille mincedont les monturesdans leur galopsoulevaient de petites fumées de sable fin. A gaucheau basdes étroites pelouses qui descendentcoupées decorbeilles et de massifsle lac dormaitd'une propreté decristalsans une écumecomme taillé nettement sur sesbords par la bêche des jardiniers ; etde l'autre côtéde ce miroir clairles deux îlesentre lesquelles le pont quiles joint faisait une barre grisedressaient leurs falaisesaimablesalignaient sur le ciel pâle les lignes théâtralesde leurs sapinsde leurs arbres aux feuillages persistantsdontl'eau reflétait les verdures noirespareilles à desfranges de rideaux savamment drapées au bord de l'horizon. Cecoin de naturece décor qui semblait fraîchement peintbaignait dans une ombre légèredans une vapeurbleuâtre qui achevait de donner aux lointains un charme exquisun air d'adorable fausseté. Sur l'autre rivele Châletdes îlescomme verni de la veilleavait des luisants dejoujou neuf ; et ces rubans de sable jauneces étroitesallées de jardinqui serpentent dans les pelouses et tournentautour du lacbordés de branches de fonte imitant des boisrustiquestranchaient plus étrangement à cette heuredernièresur le vert attendri de l'eau et du gazon.

Accoutuméeaux grâces savantes de ces points de vueRenéereprisepar ces lassitudesavait baissé complètement lespaupièresne regardant plus que ses doigts minces quienroulaient sur leurs fuseaux les longs poils de la peau d'ours. Maisil y eut une secousse dans le trot régulier de la file desvoitures. Etlevant la têteelle salua deux jeunes femmescouchées côte à côteavec une langueuramoureusedans un huit-ressorts qui quittait à grands fracasle bord du lac pour s'éloigner par une allée latérale.Mme la marquise d'Espanetdont le marialors aide de camp del'empereurvenait de se rallier bruyamment au scandale de la vieillenoblesse boudeuseétait une des plus illustres mondaines duSecond Empire ; l'autreMme Haffneravait épousé unfameux industriel de Colmarvingt fois millionnaireet dontl'Empire faisait un homme politique. Renéequi avait connu enpension les deux inséparablescomme on les nommait d'un airfinles appelait Adeline et Suzannede leurs petits noms. Etcommeaprès leur avoir sourielle allait se pelotonner denouveauun rire de Maxime la fit tourner.

--Nonvraimentje suis tristene ris pasc'est sérieuxdit-elle en voyant le jeune homme qui la contemplait railleusementen se moquant de son attitude penchée.

Maximeprit une voix drôle.

--Nous aurions de gros chagrinsnous serions jalouse !

Elleparut toute surprise.

--Moi ! dit-elle. Pourquoi jalouse ?

Puiselle ajoutaavec sa moue de dédaincomme se souvenant :

--Ah ! ouila grosse Laure ! Je n'y pense guèreva ! SiAristidecomme vous voulez tous me le faire entendrea payéles dettes de cette fille et lui a évité ainsi unvoyage à l'étrangerc'est qu'il aime l'argent moinsque je ne le croyais. Cela va le remettre en faveur auprès desdames... Le cher hommeje le laisse bien libre.

Ellesouriaitelle disait « le cher homme »d'un ton pleind'une indifférence amicale. Et subitementredevenue trèstristepromenant autour d'elle ce regard désespérédes femmes qui ne savent à quel amusement se donnerellemurmura :

--Oh ! le voudrais bien... Mais nonje ne suis pas jalousepasjalouse du tout.

Elles'arrêtahésitante.

--Vois-tu ? je m'ennuiedit-elle enfin d'une voix brusque.

Alorselle se tutles lèvres pincées. La file des voiturespassait toujours le long du lacd'un trot égalavec un bruitparticulier de cataracte lointaine. Maintenantà gaucheentre l'eau et la chausséese dressaient des petits boisd'arbres vertsaux troncs minces et droitsqui formaient de curieuxfaisceaux de colonnettes. A droiteles taillisles futaies bassesavaient cessé ; le Bois s'était ouvert en largespelousesen immenses tapis d'herbeplantés çàet là d'un bouquet de grands arbres ; les nappes vertes sesuivaientavec des ondulations légèresjusqu'àla Porte de la Muettedont on apercevait très loin la grillebassepareille à un bout de dentelle noire tendu au ras dusol ; etsur les pentesaux endroits où les ondulations secreusaientl'herbe était toute bleue. Renée regardaitles yeux fixescomme si cet agrandissement de l'horizoncesprairies mollestrempées par l'air du soirlui eussent faitsentir plus vivement le vide de son être.

Aubout d'un silenceelle répétaavec l'accent d'unecolère sourde :

--Oh ! je m'ennuieje m'ennuie à mourir.

Sais-tuque tu n'es pas gaiedit tranquillement Maxime. Tu as tes nerfsc'est sûr.

Lajeune femme se jeta au fond de la voiture.

--Ouij'ai mes nerfsrépondit-elle sèchement.

Puiselle se fit maternelle.

--Je deviens vieillemon cher enfant ; j'aurai trente ans bientôt.C'est terrible. Je ne prends de plaisir à rien… A vingtanstu ne peux savoir...

--Est-ce que c'est pour te confesser que tu m'as emmené ?interrompit le jeune homme. Ce serait diablement long.

Elleaccueillit cette impertinence avec un faible sourirecomme uneboutade d'enfant gâté à qui tout est permis.

--Je te conseille de te plaindrecontinua Maxime tu dépensesplus de cent mille francs par ans pour ta toilettetu habites unhôtel splendidetu as des chevaux superbestes caprices fontloiet les journaux parlent de chacune de tes robes nouvelles commed'un événement de la dernière gravité ;les femmes te jalousentles hommes donneraient dix ans de leur viepour te baiser le bout des doigts... Est-ce vrai ?

Ellefitde la têteun signe affirmatifsans répondre. Lesyeux baisséselle s'était remise à friser lespoils de la peau d'ours.

--Vane sois pas modestepoursuivit Maxime ; avoue carrémentque tu es une des colonnes du Second Empire. Entre nouson peut sedire ces choses- là. Partoutaux Tuilerieschez lesministreschez les simples millionnairesen bas et en hautturègnes en souveraine. Il n'y a pas de plaisir où tun'aies mis les deux piedset si j'osaissi le respect que je tedois ne me retenait pasje dirais...

Ils'arrêta quelques secondesriant ; puis il achevacavalièrement sa phrase.

--Je dirais que tu as mordu à toutes les pommes.

Ellene sourcilla pas.

--Et tu t'ennuies ! reprit le jeune homme avec une vivacitécomique. Mais c'est un meurtre !... Que veux-tu ? Que rêves-tudonc ?

Ellehaussa les épaulespour dire qu'elle ne savait pas. Bienqu'elle penchât la têteMaxime la vit alors si sérieusesi sombrequ'il se tut. Il regarda la file des voitures quienarrivant au bout du lacs'élargissaitemplissait le largecarrefour. Les voituresmoins serréestournaient avec unegrâce superbe ; le trot plus rapide des attelages sonnaithautement sur la terre dure.

Lacalècheen faisant le grand tour pour prendre la fileeutune oscillation qui pénétra Maxime d'une voluptévague. Alorscédant à l'envie d'accabler Renée:

--Tiensdit-iltu mériterais d'aller en fiacre ! Ce seraitbien fait !... Eh ! regarde ce monde qui rentre à Pariscemonde qui est à tes genoux. On te salue comme une reineetpeu s'en faut que ton bon ami. M. de Mussy ne t'envoie des baisers.

Eneffetun cavalier saluait Renée. Maxime avait parléd'un ton hypocritement moqueur. Mais Renée se tourna àpeinehaussa les épaules. Cette foisle jeune homme eut ungeste désespéré.

--Vraidit-ilnous en sommes là ?... Maisbon Dieu ! tu astoutque veux-tu encore ?

Renéeleva la tête. Elle avait dans les yeux une clartéchaudeun ardent besoin de curiosité inassouvie.

--Je veux autre choserépondit-elle à demi-voix.

--Mais puisque tu as toutreprit Maxime en riantautre chosecen'est rien... Quoiautre chose ?

--Quoi ? répéta-t-elle...

Etelle ne continua pas. Elle s'était tout à fait tournéeelle contemplait l'étrange tableau qui s'effaçaitderrière elle. La nuit était presque venue ; un lentcrépuscule tombait comme une cendre fine. Le lacvu de facedans le jour pâle qui traînait encore sur l'eaus'arrondissaitpareil à une immense plaque d'étain ;aux deux bordsles bois d'arbres verts dont les troncs minces etdroits semblent sortir de la nappe dormanteprenaientàcette heuredes apparences de colonnades violâtresdessinantde leur architecture régulière les courbes étudiéesdes rives ; puisau fonddes massifs montaientde grandsfeuillages confusde larges taches noires fermaient l'horizon. Il yavait làderrière ces tachesune lueur de braiseuncoucher de soleil à demi-éteint qui n'enflammait qu'unbout de l'immensité grise. Au dessus de ce lac immobiledeces futaies bassesde ce point de vue si singulièrement platle creux du ciel s'ouvraitinfini plus profond et plus large. Cegrand morceau de cielsur ce petit coin de natureavait un frissonune tristesse vague ; et il tombait de ces hauteurs pâlissantesune telle mélancolie d'automneune nuit si douce et sinavréeque le Boispeu à peu enveloppé dans unlinceul d'ombreperdait ses grâces mondainesagranditoutplein du charme puissant des forêts. Le trot des équipagesdont les ténèbres éteignaient les couleursvivess'élevaitsemblable à des voix lointaines defeuilles et d'eaux courantes. Tout allait en se mourant. Dansl'effacement universelau milieu du lacla voile latine de lagrande barque de promenade se détachaitnette et vigoureusesur la lueur de braise du couchant. Et l'on ne voyait plus que cettevoileque ce triangle de toile jauneélargi démesurément.

Renéedans ses satiétéséprouva une singulièresensation de désirs inavouablesà voir ce paysagequ'elle ne reconnaissait pluscette nature si artistement mondaineet dont la grande nuit frissonnante faisait un bois sacréunede ces clairières idéales au fond desquelles lesanciens dieux cachaient leurs amours géantesleurs adultèreset leurs incestes divins. Età mesure que la calèches'éloignaitil lui semblait que le crépusculeemportait derrière elledans ses voiles tremblantsla terredu rêvel'alcôve honteuse et surhumaine où elleeût enfin assouvi son coeur maladesa chair lassée.

Quandle lac et les petits boisévanouis dans l'ombrene furentplusau ras du cielqu'une barre noirela jeune femme se retournabrusquementetd'une voix où il y avait des larmes de dépitelle reprit sa phrase interrompue :

--Quoi ?... autre choseparbleu ! je veux autre chose. Est-ce que jesaismoi ! Si le savais... Maisvois-tu ? J'ai assez de balsassezde soupersassez de fêtes comme cela. C'est toujours la mêmechose. C'est mortel... Les hommes sont assommantsoh ! ouiassommants...

Maximese mit à rire. Des ardeurs perçaient sous les minesaristocratiques de la grande mondaine. Elle ne clignait plus despaupières ; la ride de son front se creusait durementsalèvre d'enfant boudeur s'avançaitchaudeen quêtede ces jouissances qu'elle souhaitait sans pouvoir les nommer. Ellevit le rire de son compagnonmais elle était trop frémissantepour s'arrêter ; à demi couchéese laissantaller au bercement de la voitureelle continua par petites phrasessèches :

--Certesouivous êtes assommants... Je ne dis pas cela pourtoiMaximetu es trop jeune... Mais si je te contais combienAristide m'a pesé dans les commencements ! Et les autres donc! ceux qui m'ont aimée... Tu saisnous sommes deux bonscamaradesje ne me gêne pas avec toi : eh bienvraiil y ades jours où je suis tellement lasse de vivre ma vie de femmericheadoréesaluéeque je voudrais être uneLaure d'Aurignyune de ces dames qui vivent en garçon.

Etcomme Maxime riait plus hautelle insista :

-Ouiune Laure d'Aurigny. Ça doit être moins fademoinstoujours la même chose.

Ellese tut quelques instantscomme pour s'imaginer la vie qu'ellemèneraitsi elle était Laure. Puisd'un ton découragé:

--Après toutreprit-elleces dames doivent avoir leurs ennuiselles aussi. Rien n'est drôledécidément. C'està mourir... Je le disais bienil faudrait autre chose ; tucomprendsmoije ne devine pas ; mais autre chosequelque chosequi n'arrivât à personnequ'on ne rencontrât pastous les jours ; qui fût une jouissance rareinconnue.

Savoix s'était ralentie. Elle prononça ces derniers motscherchants'abandonnant à une rêverie profonde. Lacalèche montait alors l'avenue qui conduit à la sortiedu Bois. L'ombre croissait ; les taillis couraientaux deux bordscomme des murs grisâtres ; les chaises de fontepeintes enjauneoù s'étalepar les beaux soirsla bourgeoisieendimanchéefilaient le long des trottoirstoutes videsayant la mélancolie noire de ces meubles de jardin que l'hiversurprend ; et le roulementle bruit sourd et cadencé desvoitures qui rentraient passait comme une plainte tristedansl'allée déserte.

Sansdoute Maxime sentit tout le mauvais ton qu'il y avait àtrouver la vie drôle. S'il était encore assez jeune pourse livrer à un élan d'heureuse admirationil avait unégoïsme trop largeune indifférence troprailleuseil éprouvait déjà trop de lassituderéellepour ne pas se déclarer écoeuréblaséfini. D'ordinaireil mettait quelque gloire àcet aveu.

Ils'allongea comme Renéeil prit une voix dolente.

--Tiens ! tu as raisondit-il ; c'est crevant. Vaje ne m'amuse guèreplus que toi ; j'ai souvent aussi rêvé autre chose...Rien n'est bête comme de voyager. Gagner de l'argentj'aimeencore mieux en mangerquoique ce ne soit pas toujours aussi amusantqu'on se l'imagine d'abord. Aimerêtre aiméon en avite plein le dosn'est-ce pas ?... Ah ! ouion en a plein le dos !

Lajeune femme ne répondant pasil continuapour la surprendrepar une grosse impiété :

--Moije voudrais être aimé par une religieuse. Heinceserait peut-être drôle !... Tu n'as jamais fait le rêvetoid'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre uncrime ?

Maiselle resta sombreet Maximevoyant qu'elle se taisait toujourscrut qu'elle ne l'écoutait pas. La nuque appuyée contrele bord capitonné de la calècheelle semblait dormirles yeux ouverts. Elle songeaitinertelivrée aux rêvesqui la tenaient ainsi affaisséeetpar momentsde légersbattements nerveux agitaient ses lèvres. Elle étaitmollement envahie par l'ombre du crépuscule ; tout ce quecette ombre contenait de tristessede discrète voluptéd'espoir inavoué la pénétraitla baignait dansune sorte d'air alangui et morbide. Sans doutetandis qu'elleregardait fixement le dos rond du valet de pied assis sur le siègeelle pensait à ces joies de la veilleà ces fêtesqu'elle trouvait si fadesdont elle ne voulait plus ; elle voyait savie passéele contentement immédiat de ses appétitsl'écoeurement du luxela monotonie écrasante des mêmestendresses et des mêmes trahisons. Puiscomme une espérancese levait en elleavec des frissons de désirl'idéede cet « autre chose » que son esprit tendu ne pouvaittrouver. Làsa rêverie s'égarait. Elle faisaiteffortmais toujours le mot cherché se dérobait dansla nuit tombantese perdait dans le roulement continu des voitures.Le bercement souple de la calèche était une hésitationde plus qui l'empêchait de formuler son envie. Et une tentationimmense montait de ce vaguede ces taillis que l'ombre endormait auxdeux bords de l'alléede ce bruit de roues et de cetteoscillation molle qui l'emplissait d'une torpeur délicieuse.Mille petits souffles lui passaient sur la chair : songeriesinachevéesvolupté innoméessouhaits confustout ce qu'un retour du Boisà l'heure où le cielpâlitpeut mettre d'exquis et de monstrueux dans le coeurlassé d'une femme. Elle tenait ses deux mains enfouies dans lapeau d'ourselle avait très chaud sous son paletot de drapblancaux revers de velours mauve. Comme elle allongeait un piedpour se détendre dans son bien-êtreelle frôla desa cheville la jambe tiède de Maximequi ne prît mêmepas garde à cet attouchement. Une secousse la tira de sondemi-sommeil. Elle leva la têteregardant étrangementde ses yeux gris le jeune homme vautré en toute élégance.

Ace momentla calèche sortit du Bois. L'avenue del'Impératrice s'allongeait toute droite dans le crépusculeavec les deux lignes vertes de ses barrières de bois peintqui allaient se toucher à l'horizon. Dans la contre-alléeréservée aux cavaliersun cheval blancau loinfaisait une tache claire trouant l'ombre grise. Il y avaitdel'autre côtéle long de la chausséeçàet làdes promeneurs attardésdes groupes de pointsnoirsse dirigeant doucement vers Paris. Et tout en hautau bout dela traînée grouillante et confuse des voituresl'Arc-de-Triompheposé en biaisblanchissait sur un vaste pan deciel couleur de suie.

Tandisque la calèche remontait d'un trot plus vifMaximecharméde l'allure anglaise du paysageregardaitaux deux côtésde l'avenueles hôtelsd'architecture capricieusedont lespelouses descendent jusqu'aux contre- allées ; Renéedans sa songeries'amusait à voirau bord de l'horizons'allumer un à un les becs de gaz de la place de l'Etoileetà mesure que ces lueurs vives tachaient le jour mourant depetites flammes jauneselle croyait entendre des appels secretsillui semblait que le Paris flamboyant des nuits d'hiver s'illuminaitpour ellelui préparait la jouissance inconnue que rêvaitson assouvissement.

Lacalèche prit l'avenue de la Reine-Hortenseet vint s'arrêterau bout de la rue Monceauà quelques pas du boulevardMalesherbesdevant un grand hôtel situé entre cour etjardin. Les deux grilles chargées d'ornements dorésqui s'ouvraient sur la courétaient chacune flanquéesd'une paire de lanternesen forme d'urnes également couvertesde dorureset dans lesquelles flambaient de larges flammes de gaz.Entre les deux grillesle concierge habitait un élégantpavillonqui rappelait vaguement un petit temple grec.

Commela voiture allait entrer dans la courMaxime sauta lestement àterre.

--Tu saislui dit Renéeen le retenant par la mainnous nousmettons à table à sept heures et demie. Tu as plusd'une heure pour aller t'habiller. Ne te fais pas attendre.

Etelle ajouta avec un sourire :

--Nous aurons les Mareuil... Ton père désire que tu soistrès galant avec Louise.

Maximehaussa les épaules.

--En voilà une corvée ! murmura-t-il d'une voix maussade.Je veux bien épousermais faire sa courc'est trop bête...Ah ! que tu serais gentilleRenéesi tu me délivraisde Louisece soir.

Ilprit son air drôlela grimace et l'accent qu'il empruntait àLassouchechaque fois qu'il allait débiter une de sesplaisanteries habituelles.

--Veux-tubelle-maman chérie ?

Renéelui secoua la main comme à un camarade. Et d'un ton rapideavec une audace nerveuse de raillerie :

--Eh ! Si je n'avais pas épousé ton pèreje croisque tu me ferais la cour.

Lejeune homme dut trouver cette idée très comiquecar ilavait déjà tourné le coin du boulevardMalesherbes qu'il riait encore.

Lacalèche entra et vint s'arrêter devant le perron.

Ceperronaux marches larges et bassesétait abrité parune vaste marquise vitréebordée d'un lambrequin àfranges et à glands d'or. Les deux étages de l'hôtels'élevaient sur des officesdont on apercevaitpresque auras du solles soupiraux carrés garnis de vitres dépolies.En haut du perronla porte du vestibule avançaitflanquéede maigres colonnes prises dans le murformant ainsi une sorted'avant-corps percé à chaque étage d'une baiearrondieet montant jusqu'au toitoù il se terminait par undelta. De chaque côtéles étages avaient cinqfenêtresrégulièrement alignées sur lafaçadeentourées d'un simple cadre de pierre. Le toitmansardéétait taillé carrémentàlarges pans presque droits.

Maisdu côté du jardinla façade étaitautrement somptueuse. Un perron royal conduisait à une étroiteterrasse qui régnait tout le long du rez-de- chaussée ;la rampe de cette terrassedans le style des grilles du parcMonceauétait encore plus chargée d'or que la marquiseet les lanternes de la cour. Puis l'hôtel se dressaitayantaux angles deux pavillonsdeux sortes de tours engagées àdemi dans le corps du bâtimentet qui ménageaient àl'intérieur des pièces rondes. Au milieuune autretourelle plus enfoncéese renflait légèrement.Les fenêtreshautes et minces pour les pavillonsespacéesdavantage et presque carrées sur les parties plates de lafaçadeavaientau rez- de-chausséedes balustradesde pierreet des rampes de fer forgé et doré auxétages supérieurs. C'était un étalageune profusionun écrasement de richesses. L'hôteldisparaissait sous les sculptures. Autour des fenêtresle longdes cornichescouraient des enroulements de rameaux et de fleurs ;il y avait des balcons pareils à des corbeilles de verdureque soutenaient de grandes femmes nuesles hanches tordueslespointes des seins en avant ; puisçà et làétaient collés des écussons de fantaisiedesgrappesdes rosestoutes les efflorescences possibles de la pierreet du marbre. A mesure que l'oeil montaitl'hôtel fleurissaitdavantage. Autour du toitrégnait une balustrade sur laquelleétaient poséesde distance en distancedes urnes oùdes flammes de pierre flambaient. Et làentre lesoeils-de-boeuf des mansardesqui s'ouvraient dans un fouillisincroyable de fruits et de feuillagess'épanouissaient lespièces capitales de cette décoration étonnanteles frontons des pavillonsau milieu desquels reparaissaient lesgrandes femmes nuesjouant avec des pommesprenant des posesparmides poignées de jonc. Le toitchargé de ces ornementssurmonté encore de galeries de plomb découpéesde deux paratonnerres et de quatre énormes cheminéessymétriquessculptées comme le restesemblait êtrele bouquet de ce feu d'artifice architectural.

Adroitese trouvait une vaste serrescellée au flanc mêmede l'hôtelcommuniquant avec le rez-de-chaussée par laporte-fenêtre d'un salon. Le jardinqu'une grille bassemasquée par une haieséparait du parc Monceauavaitune pente assez forte. Trop petit pour l'habitationsi étroitqu'une pelouse et quelques massifs d'arbres verts l'emplissaientilétait simplement comme une buttecomme un socle de verduresur lequel se campait fièrement l'hôtel en toilette degala. A la voir du parcau-dessus de ce gazon proprede cesarbustes dont les feuillages vernis luisaientcette grande bâtisseneuve encore et toute blafardeavait la face blêmel'importance riche et sotte d'une parvenueavec son lourd chapeaud'ardoisesses rampes doréesson ruissellement desculptures. C'était une réduction du nouveau Louvreundes échantillons les plus caractéristiques du styleNapoléon IIIce bâtard opulent de tous les styles. Lessoirs d'étélorsque le soleil oblique allumait l'ordes rampes sur la façade blancheles promeneurs du parcs'arrêtaientregardaient les rideaux de soie rouge drapésaux fenêtres du rez- de-chaussée ; etau travers desglaces si larges et si claires qu'elles semblaientcomme les glacesdes grands magasins modernesmises là pour étaler au-dehors le faste intérieurces familles de petits bourgeoisapercevaient des coins de meublesdes bouts d'étoffesdesmorceaux de plafonds d'une richesse éclatantedont la vue lesclouait d'admiration et d'envie au beau milieu des allées.

Maisà cette heurel'ombre tombait des arbresla façadedormait. De l'autre côtédans la courle valet de piedavait respectueusement aidé Renée à descendre devoiture. Les écuriesà bandes de briques rougesouvraientà droiteleurs larges portes de chêne bruniau fond d'un hangar vitré. A gauchecomme pour faire pendantil y avaitcollée au mur de la maison voisineune niche trèsornéedans laquelle une nappe d'eau coulait perpétuellementd'une coquille que deux Amours tenaient à bras tendus. Lajeune femme resta un instant au bas du perrondonnant de légèrestapes à sa jupequi ne voulait point descendre. La courquevenaient de traverser les bruits de l'attelagereprit sa solitudeson silence aristocratiquecoupé par l'éternellechanson de la nappe d'eau. Et seules encoredans la masse noire del'hôteloù le premier des grands dîners del'automne allait bientôt allumer ses lustresles fenêtresbasses flambaienttoutes braisillantesjetant sur le petit pavéde la courrégulier et net comme un damierdes lueurs vivesd'incendie.

CommeRenée poussait la porte du vestibuleelle se trouva en facedu valet de chambre de son mariqui descendait aux officestenantune bouilloire d'argent. Cet homme était superbetout de noirhabillégrandfortla face blancheavec les favoriscorrects d'un diplomate anglaisl'air grave et digne d'un magistrat.

--Baptistedemanda la jeune femmemonsieur est-il rentré ?

--Ouimadameil s'habillerépondit le valet avec uneinclination de tête que lui aurait enviée un princesaluant la foule.

Renéemonta lentement l'escalier en retirant ses gants.

Levestibule était d'un grand luxe. En entranton éprouvaitune légère sensation d'étouffement. Les tapisépais qui couvraient le sol et qui montaient les marchesleslarges tentures de velours rouge qui masquaient les murs et lesportesalourdissaient l'air d'un silenced'une senteur tièdede chapelle. Les draperies tombaient de hautet le plafondtrèsélevéétait orné de rosaces saillantesposées sur un treillis de baguettes d'or. L'escalierdont ladouble balustrade de marbre blanc avait une rampe de velours rouges'ouvrait en deux brancheslégèrement torduesetentre lesquelles se trouvaitau fondla porte du grand salon. Surle premier palierune immense glace tenait tout le mur. En basaupied des branches de l'escaliersur des socles de marbredeuxfemmes de bronze dorénues jusqu'à la ceintureportaient de grands lampadaires à cinq becsdont les clartésvives étaient adoucies par des globes de verre dépoli.Etdes deux côtéss'alignaient d'admirables pots demajolique dans lesquels fleurissaient des plantes rares.

Renéemontaitetà chaque marcheelle grandissait dans la place ;elle se demandaitavec ce doute des actrices les plus applaudiessielle était vraiment délicieusecomme on le lui disait.

Puisquand elle fut dans son appartementqui était au premierétageet dont les fenêtres donnaient sur le parcMonceauelle sonna Célestesa femme de chambreet se fithabiller pour le dîner. Cela dura cinq bons quarts d'heure.Lorsque la dernière épingle eut étéposéecomme il faisait très chaud dans la pièceelle ouvrit une fenêtres'accoudas'oublia. DerrièreelleCéleste tournait discrètementrangeant un àun les objets de toilette.

Enbas dans le parcune mer d'ombre roulait. Les masses couleur d'encredes hauts feuillages secoués par de brusques rafales avaientun large balancement de flux et de refluxavec ce bruit de feuillessèches qui rappelle l'égouttement des vagues sur uneplage de cailloux. Seulsrayant par instants ce remous de ténèbres; les deux yeux jaune d'or d'une voiture paraissaient etdisparaissaient entre les massifsle long de la grande alléequi va de l'avenue de la Reine- Hortense au boulevard Malesherbes.Renéeen face de ces mélancolies de l'automnesentittoutes ses tristesses lui remonter au coeur. Elle se revit enfantdans la maison de son pèredans cet hôtel silencieux del'île Saint-Louis où depuis deux siècles lesBéraud du Châtel mettaient leur gravité noire demagistrats. Puis elle songea au coup de baguette de son mariageàce veuf qui s'était vendu pour l'épouseret qui avaittroqué son nom de Rougon contre ce nom de Saccarddont lesdeux syllabes sèches avaient sonné à sesoreillesles premières foisavec la brutalité de deuxrâteaux ramassant de l'or ; il la prenaitil la jetait danscette vie à outranceoù sa pauvre tête sedétraquait un peu plus tous les jours. Alorselle se mit àrêveravec une joie puérileaux belles parties deraquette qu'elle avait faites jadis avec sa jeune soeur Christine.Etquelque matinelle s'éveillerait du rêve dejouissance qu'elle faisait depuis dix ansfollesalie par une desspéculations de son maridans laquelle il se noieraitlui-même. Ce fut comme un pressentiment rapide. Les arbres selamentaient à voix plus haute. Renéetroubléepar ces pensées de honte et de châtimentcédaaux instincts de vieille et honnête bourgeoisie qui dormaientau fond d'elle ; elle promit à la nuit noire de s'amenderdene plus tant dépenser pour sa toilettede chercher quelquejeu innocent qui pût la distrairecomme aux jours heureux dupensionnatlorsque les élèves chantaient Nousn'irons plus au bois en tournant doucement sous les platanes.

Ace momentCélestequi était descenduerentra etmurmura à l'oreille de sa maîtresse :

--Monsieur prie madame de descendre. Il y a déjàplusieurs personnes au salon.

Renéetressaillit. Elle n'avait pas senti l'air vif qui glaçait sesépaules. En passant devant son miroirelle s'arrêtaseregarda d'un mouvement machinal. Elle eut un sourire involontaireetdescendit.

Eneffetpresque tous les convives étaient arrivés.

Ily avait en bas sa soeur Christineune jeune fille de vingt anstrèssimplement mise en mousseline blanche ; sa tante Elisabethla veuvedu notaire Aubertoten satin noirpetite vieille de soixante ansd'une amabilité exquise ; la soeur de son mariSidonieRougonfemme maigredoucereusesans âge certainau visagede cire molleet que sa robe de couleur éteinte effaçaitencore davantage ; puis les Mareuille pèreM. de Mareuilqui venait de quitter le deuil de sa femmeun grand bel hommevidesérieuxayant une ressemblance frappante avec le valet dechambre Baptisteet la fillecette pauvre Louisecomme on lanommaitune enfant de dix-sept anschétivelégèrementbossuequi portait avec une grâce maladive une robe de foulardblancà pois rouges ; puis tout un groupe d'hommes gravesgens très décorésmessieurs officiels àtêtes blêmes et muettesetplus loinun autre groupedes jeunes hommesl'air vicieuxle gilet largement ouvertentourant cinq ou six dames de haute éléganceparmilesquelles trônaient les inséparablesla petitemarquise d'Espaneten jauneet la blonde Mme Haffneren violet.

M.de Mussyce cavalier au salut duquel Renée n'avait pasréponduétait là égalementavec la mineinquiète d'un amant qui sent venir son congé. Etaumilieu des longues traînes étalées sur le tapisdeux entrepreneursdeux maçons enrichisles Mignon etCharrieravec lesquels Saccard devait terminer une affaire lelendemainpromenaient lourdement leurs fortes bottesles mainsderrière le doscrevant dans leur habit noir.

AristideSaccarddebout auprès de la portetout en pérorantdevant le groupe des hommes gravesavec son nasillement et sa vervede Méridionaltrouvait le moyen de saluer les personnes quiarrivaient. Il leur serrait la mainleur adressait des parolesaimables. Petitla mine chafouineil se pliait comme unemarionnette ; etde toute sa personne grêleruséenoirâtrece qu'on voyait le mieuxc'était la tacherouge du ruban de la Légion d'honneurqu'il portait trèslarge.

QuandRenée entrail y eut un murmure d'admiration. Elle étaitvraiment divine. Sur une première jupe de tullegarniederrièred'un flot de rubanselle portait une tunique desatin vert tendrebordée d'une haute dentelle d'Angleterrerelevée et attachée par de grosses touffes de violettes; un seul volant garnissait le devant de la jupeoù desbouquets de violettesreliés par des guirlandes de lierrefixaient une légère draperie de mousseline. Les grâcesde la tête et du corsage étaient adorablesau dessus deces jupes d'une ampleur royale et d'une richesse un peu chargée.Décolletée jusqu'à la pointe des seinsles brasdécouverts avec des touffes de violettes sur les épaulesla jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de tulle et desatinpareille à une de ces nymphes dont le buste se dégagedes chênes sacres ; et sa gorge blancheson corps soupleétait déjà si heureux de sa demi-libertéque le regard s'attendait toujours à voir peu à peu lecorsage et les jupes glissercomme le vêtement d'une baigneusefolle de sa chair. Sa coiffure hauteses fins cheveux jaunesretroussés en forme de casqueet dans lesquels courait unebranche de lierreretenue par un noeud de violettesaugmentaientencore sa nuditéen découvrant sa nuque que des poilsfolletssemblables à des fils d'orombraient légèrement.Elle avaitau couune rivière à pendeloquesd'uneeau admirableetsur le frontune aigrette faite de brinsd'argentconstellés de diamants. Et elle resta ainsi quelquessecondes sur le seuildebout dans sa toilette magnifiquelesépaules moirées par les clartés chaudes. Commeelle avait descendu viteelle soufflait un peu. Ses yeuxque lenoir du parc Monceau avait emplis d'ombreclignaient devant ce flotbrusque de lumièrelui donnaient cet air hésitant desmyopesqui était chez elle une grâce.

Enl'apercevantla petite marquise se leva vivementcourut àellelui prit les deux mains ; ettout en l'examinant des pieds àla têteelle murmurait d'une voix flûtée :

--Ah ! chère bellechère belle...

Cependantil y eut un grand mouvementtous les convives vinrent saluer labelle Mme Saccardcomme on nommait Renée dans le monde. Elletoucha la main presque à tous les hommes. Puis elle embrassaChristineen lui demandant des nouvelles de son pèrequi nevenait jamais à l'hôtel du parc Monceau. Et elle restaitdeboutsouriantesaluant encore de la têteles brasmollement arrondisdevant le cercle des dames qui regardaientcurieusement la rivière et l'aigrette.

Lablonde Mme Haffner ne put résister à la tentation ;elle s'approcharegarda longuement les bijouxet dit d'une voixjalouse :

--C'est la rivière et l'aigretten'est-ce pas ?...

Renéefit un signe affirmatif. Alors toutes les femmes se répandirenten éloges ; les bijoux étaient ravissantsdivins ;puis elles en vinrent à parleravec une admiration pleined'enviede la vente de Laure d'Aurignydans laquelle Saccard lesavait achetés pour sa femme ; elles se plaignirent de ce queces filles enlevaient les plus belles chosesbientôt il n'yaurait plus de diamants pour les honnêtes femmes. Etdansleurs plaintesperçait le désir de sentir sur leurpeau nue un de ces bijoux que tout Paris avait vus aux épaulesd'une impure illustreet qui leur conteraient peut-être àl'oreille les scandales des alcôves où s'arrêtaientsi complaisamment leurs rêves de grandes dames. Ellesconnaissaient les gros prixelles citèrent un superbecachemiredes dentelles magnifiques. L'aigrette avait coûtéquinze mille francsla rivière cinquante mille francs. Mmed'Espanet était enthousiasmée par ces chiffres. Elleappela Saccardelle lui cria :

--Venez donc qu'on vous félicite ! Voilà un bon mari !

AristideSaccard s'approchas'inclinafit de la modestie. Mais son visagegrimaçant trahissait une satisfaction vive. Et il regardait ducoin de l'oeil les deux entrepreneursles deux maçonsenrichisplantés à quelques pasécoutantsonner les chiffres de quinze mille et de cinquante mille francsavec un respect visible.

Ace momentMaximequi venait d'entreradorablement pincédans son habit noirs'appuya avec familiarité sur l'épaulede son pèreet lui parla bascomme à un camaradeenlui désignant les maçons d'un regard. Saccard eut lesourire discret d'un acteur applaudi.

Quelquesconvives arrivèrent encore. Il y avait au moins une trentainede personnes dans le salon. Les conversations reprirent ; pendant lesmoments de silenceon entendaitderrière les mursdesbruits légers de vaisselle et d'argenterie. EnfinBaptisteouvrit une porte à deux battantsetmajestueusementil ditla phrase sacramentelle :

--Madame est servie.

Alorslentementle défilé commença. Saccard donna lebras à la petite marquise ; Renée prit celui d'un vieuxmonsieurun sénateurle baron Gourauddevant lequel tout lemonde s'aplatissait avec une humilité grande ; quant àMaximeil fut obligé d'offrir le bras à Louise deMareuil ; puis venait le reste des convivesen processionet toutau boutles deux entrepreneursles mains ballantes.

Lasalle à manger était une vaste pièce carréedont les boiseries de poirier noirci et verni montaient àhauteur d'hommeornées de minces filets d'or. Les quatregrands panneaux avaient dû être ménagés defaçon à recevoir des peintures de nature morte ; maisils étaient restés videsle propriétaire del'hôtel ayant sans doute reculé devant une dépensepurement artistique. On les avait simplement tendus de velours grosvert. Les meublesles rideaux et les portières de mêmeétoffedonnaient à la pièce un caractèresobre et gravecalculé pour concentrer sur la table toutesles splendeurs de la lumière.

Età cette heureen effetau milieu du large tapis persandeteinte sombrequi étouffait le bruit des passous la clartécrue du lustrela tableentourée de chaises dont lesdossiers noirsà filets d'orl'encadraient d'une lignesombreétait comme un autelcomme une chapelle ardenteoùsur la blancheur éclatante de la nappebrûlaient lesflammes claires des cristaux et des pièces d'argenterie. Audelà des dossiers sculptésdans une ombre flottanteàpeine apercevait-on les boiseries des mursun grand buffet basdespans de velours qui traînaient. Forcémentles yeuxrevenaient à la tables'emplissaient de cet éblouissement.Un admirable surtout d'argent matdont les ciselures luisaientenoccupait le centre ; c'était une bande de faunes enlevant desnymphes ; etau-dessus du groupesortant d'un large cornetunénorme bouquet de fleurs naturelles retombait en grappes. Auxdeux boutsdes vases contenaient également des gerbes defleurs ; deux candélabresappareillés au groupe dumilieufaits chacun d'un satyre courantemportant sur l'un de sesbras une femme pâméeet tenant de l'autre une torchèreà dix branchesajoutaient l'éclat de leurs bougies aurayonnement du lustre central. Entre ces pièces principalesles réchaudsgrands et petitss'alignaient symétriquementchargés du premier serviceflanqués par des coquillescontenant des hors d'oeuvreséparés par des corbeillesde porcelainedes vases de cristaldes assiettes platesdescompotiers montéscontenant la partie du dessert qui étaitdéjà sur la table. Le long du cordon des assiettesl'armée des verresles carafes d'eau et de vinles petitessalièrestout le cristal du service était mince etléger comme de la mousselinesans une ciselureet sitransparent qu'il ne jetait aucune ombre. Et le surtoutles grandespièces semblaient des fontaines de feu ; des éclairscouraient dans le flanc dépoli des réchauds ; lesfourchettesles cuillersles couteaux à manche de nacrefaisaient des barres de flammes ; des arcs-en-ciel allumaient lesverres ; etau milieu de cette pluie d'étincellesdans cettemasse incandescenteles carafes de vin tachaient de rouge la nappechauffée à blanc.

Enentrantles convivesqui souriaient aux dames qu'ils avaient àleur braseurent une expression de béatitude discrète.Les fleurs mettaient une fraîcheur dans l'air tiède. Desfumets légers traînaientmêlés aux parfumsdes roses. Et c'était la senteur âpre des écrevisseset l'odeur aigrelette des citrons qui dominaient.

Puisquand tout le monde eut trouvé son nom écrit sur lerevers de la carte du menuil y eut un bruit de chaisesun grandfroissement de jupes de soie. Les épaules nues étoiléesde diamantsflanquées d'habits noirs qui en faisaientressortir la pâleurajoutèrent leurs blancheurslaiteuses au rayonnement de la table. Le service commençaaumilieu de petits sourires échangés entre voisinsdansun demi-silence que ne coupaient encore que les cliquetis assourdisdes cuillers. Baptiste remplissait les fonctions de maîtred'hôtel avec ses attitudes graves de diplomate ; il avait sousses ordresoutre les deux valets de piedquatre aides qu'ilrecrutait seulement pour les grands dîners. A chaque mets qu'ilenlevait et qu'il allait découperau fond de la piècesur une table de servicetrois des domestiques faisaient doucementle tour de la tableun plat à la mainoffrant le mets parson nomà demi-voix. Les autres versaient les vinsveillaient au pain et aux carafes. Les relevés et les entréess'en allèrent et se promenèrent ainsi lentementsansque le rire perlé des dames devînt plus aigu.

Lesconvives étaient trop nombreux pour que la conversation pûtaisément devenir générale. Cependantau secondservicelorsque les rôtis et les entremets eurent pris laplace des relevés et des entréeset que les grandsvins de Bourgognele pommardle chambertinsuccédèrentau léoville et au château-lafitele bruit des voixgranditdes éclats de rire firent tinter les cristaux légers.Renéeau milieu de la tableavaità sa droite lebaron Gouraudà sa gauche M. Toutin-Larocheancien fabricantde bougiesalors conseiller municipaldirecteur du Créditviticolemembre du conseil de surveillance de la SociétéGénérale des ports du Marochomme maigre etconsidérableque Saccardplacé en faceentre Mmed'Espanet et Mme Haffnerappelait d'une voix flatteuse tantôt« mon cher collègue »et tantôt «notre grand administrateur ». Ensuite venaient les hommespolitiques : M. Hupel de la Noueun préfet qui passait huitmois de l'année à Paris ; trois députésparmi lesquels M. Haffner étalait sa large face alsacienne ;puis M. de Saffréun charmant jeune hommesecrétaired'un ministre ; M. Michelinchef du bureau de la voirie ; etd'autres employés supérieurs. M. de Mareuilcandidatperpétuel à la députationse carrait en face dupréfetauquel il faisait des yeux doux. Quant à M.d'Espanetil n'accompagnait jamais sa femme dans le monde. Les damesde la famille étaient placées entre les plus marquantsde ces personnages. Saccard avait cependant réservé sasoeur Sidoniequ'il avait mise plus loinentre les deuxentrepreneursle sieur Charrier à droitele sieur Mignon àgauchecomme à un poste de confiance où il s'agissaitde vaincre. Mme Michelinla femme du chef de bureauune joliebrunetoute poteléese trouvait à côtéde M. de Saffréavec lequel elle causait vivement àvoix basse. Puisaux deux bouts de la tableétait lajeunesse : des auditeurs au Conseil d'Etatdes fils de pèrespuissantsdes petits millionnaires en herbeM. de Mussyqui jetaità Renée des regards désespérésMaximeayant à sa droite Louise de Mareuilet dont savoisine semblait faire la conquête. Peu à peuilss'étaient mis à rire très haut. Ce furent de làque partirent les premiers éclats de gaieté :

CependantM. Hupel de la Noue demanda galamment :

--Aurons-nous le plaisir de voir Son Excellencece soir ?

--Je ne crois pasrépondit Saccard d'un air important quicachait une contrariété secrète. Mon frèreest si occupé !... Il nous a envoyé son secrétaireM. de Saffrépour nous présenter ses excuses.

Lejeune secrétaireque Mme Michelin accaparait décidémentleva la tête en entendant prononcer son nomet s'écriaà tout hasardcroyant qu'on s'était adressé àlui :

--Ouiouiil doit y avoir une réunion des ministres àneuf heures chez le garde des sceaux.

Pendantce tempsM. Toutin-Larochequ'on avait interrompucontinuaitgravementcomme s'il eût péroré dans le silenceattentif du conseil municipal :

--Les résultats sont superbes. Cet emprunt de la Ville resteracomme une des plus belles opérations financières del'époque. Ah ! messieurs...

Maisicisa voix fut de nouveau couverte par des rires qui éclatèrentbrusquement à l'un des bouts de la table. On entendaitaumilieu de ce souffle de gaietéla voix de Maximequiachevait une anecdote : « Attendez doncje n'ai pas fini. Lapauvre amazone fut relevée par un cantonnier. On dit qu'ellelui fait donner une brillante éducation pour l'épouserplus tard. Elle ne veut pas qu'un homme autre que son mari puisse seflatter d'avoir vu certain signe noir placé au dessus de songenou. » Les rires reprirent de plus belle ; Louise riaitfranchementplus haut que les hommes. Et doucementau milieu de cesrirescomme sourdun laquais allongeait en ce momententre chaqueconvivesa tête grave et blêmeoffrant des aiguillettesde canard sauvageà voix basse.

AristideSaccard fut fâché du peu d'attention qu'on accordait àM. Toutin- Laroche. Il repritpour lui montrer qu'il l'avait écouté:

--L'emprunt de la Ville...

MaisM. Toutin-Laroche n'était pas homme à perdre le fild'une idée :

--Ah ! messieurscontinua-t-il quand les rires furent calmésla journée d'hier a été une grande consolationpour nousdont l'administration est en butte à tantd'ignobles attaques. On accuse le Conseil de conduire la Ville àsa ruineetvous le voyezdès que la Ville ouvre unemprunttout le monde nous apporte son argentmême ceux quicrient.

--Vous avez fait des miraclesdit Saccard. Paris est devenu lacapitale du monde.

--Ouic'est vraiment prodigieuxinterrompit M. Hupel de la Noue.Imaginez- vous que moiqui suis un vieux Parisienje ne reconnaisplus mon Paris. Hierje me suis perdu pour aller de l'Hôtel deVille au Luxembourg. C'est prodigieuxprodigieux !

Ily eut un silence. Tous les hommes graves écoutaientmaintenant.

--La transformation de Pariscontinua M. Toutin-Larochesera lagloire du règne. Le peuple est ingratil devrait baiser lespieds de l'empereur. Je le disais ce matin au Conseiloù l'onparlait du grand succès de l'emprunt « Messieurslaissons dire ces braillards de l'opposition : bouleverser Parisc'est le fertiliser. »

Saccardsourit en fermant les yeuxcomme pour mieux savourer la finesse dumot. Il se pencha derrière le dos de Mme d'Espanetet dit àM. Hupel de la Noue assez haut pour être entendu :

--Il a un esprit adorable.

Cependantdepuis qu'on parlait des travaux de Parisle sieur Charrier tendaitle coucomme pour se mêler à la conversation. Sonassocié Mignon n'était occupé que de MmeSidoniequi lui donnait fort à faire. Saccarddepuis lecommencement du dînersurveillait les entrepreneurs du coin del'oeil.

--L'administrationdit-ila rencontré tant de dévouement! Tout le monde a voulu contribuer à la grande oeuvre. Sansles riches compagnies qui lui sont venues en aidela Ville n'auraitjamais pu faire si bien ni si vite.

Ilse tournaet avec une sorte de brutalité flatteuse :

--MM. Mignon et Charrier en savent quelque choseeux qui ont en leurpart de peineet qui auront leur part de gloire.

Lesmaçons enrichis reçurent béatement cette phraseen pleine poitrine. Mignonauquel Mme Sidonie disait en minaudant :« Ah ! monsieurvous me flattez ; nonle rose serait tropjeune pour moi... »la laissa au milieu de sa phrase pourrépondre à Saccard :

--Vous êtes trop bonnous avons fait nos affaires.

MaisCharrier était plus dégrossi. Il acheva son verre depommard et trouva le moyen de faire une phrase.

--Les travaux de Parisdit-ilont fait vivre l'ouvrier.

--Dites aussireprit M. Toutin-Larochequ'ils ont donné unmagnifique élan aux affaires financières etindustrielles.

--Et n'oubliez pas le côté artistique ; les nouvellesvoies sont majestueusesajouta M. Hupel de la Nouequi se piquaitd'avoir du goût.

--Ouiouic'est un beau travailmurmura M. de Mareuilpour direquelque chose.

--Quant à la dépensedéclara gravement le députéHaffnerqui n'ouvrait la bouche que dans les grandes occasionsnosenfants la paierontet rien ne sera plus juste.

Etcommeen disant celail regardait M. de Saffréque la jolieMme Michelin semblait bouder depuis un instantle jeune secrétairepour paraître au courant de ce qu'on disaitrépéta:

--Rien ne sera plus justeen effet.

Toutle monde avait dit son motdans le groupe que les hommes gravesformaient au milieu de la table. M. Michelinle chef de bureausouriaitdodelinait de la tête ; c'étaitd'ordinairesa façon de prendre part à une conversation ; il avaitdes sourires pour saluerpour répondrepour approuverpourremercierpour prendre congétoute une jolie collection desourires qui le dispensaient presque de jamais se servir de laparolece qu'il jugeait sans doute plus poli et plus favorable àson avancement.

Unautre personnage était également resté muetlebaron Gouraudqui mâchait lentement comme un boeuf auxpaupières lourdes. Jusque-làil avait paru absorbédans le spectacle de son assiette. Renéeaux petits soinspour luin'en obtenait que de légers grognements desatisfactionaussi fut-on surpris de le voir lever la tête etde l'entendre direen essuyant ses lèvres grasses :

--Moi qui suis propriétairelorsque je fais réparer etdécorer un appartementj'augmente mon locataire.

Laphrase de M. Haffner : « Nos enfants paieront »avaitréussi à réveiller le sénateur. Tout lemonde battit discrètement des mainset M. de Saffrés'écria :

--Ah ! charmantcharmant. J'enverrai demain le mot aux journaux.

--Vous avez bien raisonmessieursnous vivons dans un bon tempsditle sieur Mignoncomme pour conclureau milieu des sourires et desadmirations que le mot du baron excitait. J'en connais plus d'un quiont joliment arrondi leur fortune.

--Voyez-vousquand on gagne de l'argenttout est beau.

Cesdernières paroles glacèrent les hommes graves. Laconversation tomba netet chacun parut éviter de regarder sonvoisin. La phrase du maçon atteignait ces messieursroidecomme le pavé de l'ours. Michelinqui justement contemplaitSaccard d'un air agréablecessa de souriretrèseffrayé d'avoir eu l'air un instant d'appliquer les paroles del'entrepreneur au maître de la maison. Ce dernier lançaun coup d'oeil à Mme Sidoniequi accapara de nouveau Mignonen disant : «Vous aimez donc le rosemonsieur ?... »Puis Saccard fit un long compliment à Mme d'Espanet ; safigure noirâtrechafouinetouchait presque les épauleslaiteuses de la jeune femmequi se renversait avec de petits rires.

Onétait au dessert. Les laquais allaient d'un pas plus vifautour de la table. Il y eut un arrêtpendant que la nappeachevait de se charger de fruits et de sucreries. A l'un des boutsdu côté de Maximeles rires devenaient plus clairs : onentendait la voix aigrelette de Louise dire : « Je vous assureque Sylvia avait une robe de Satin bleu dans son rôle deDindonnette » ; et une autre voix d'enfant ajoutait «Ouimais la robe était garnie de dentelles blanches. »Un air chaud montait. Les visagesplus rosesétaient commeamollis par une béatitude intérieure. Deux laquaisfirent le tour de la tableversant de l'alicante et du tokai.

Depuisle commencement du dînerRenée semblait distraite. Elleremplissait ses devoirs de maîtresse de maison avec un souriremachinal. A chaque éclat de gaieté qui venait du boutde la tableoù Maxime et Louisecôte à côteplaisantaient comme de bons camaradeselle jetait de ce côtéun regard luisant. Elle s'ennuyait. Les hommes graves l'assommaient.Mme d'Espanet et Mme Haffner lui lançaient des regardsdésespérés.

--Et les prochaines électionscomment s'annoncent-elles ?demanda brusquement Saccard à M. Hupel de la Noue.

--Mais très bienrépondit celui-ci en souriant ;seulement je n'ai pas encore de candidats désignés pourmon département. Le ministère hésiteparaît-il.

M.de Mareuilquid'un coup d'oeilavait remercié Saccardd'avoir entamé ce sujetsemblait être sur des charbonsardents. Il rougit légèrementil fit des salutsembarrasséslorsque le préfets'adressant àluicontinua :

--On m'a beaucoup parlé de vous dans le paysmonsieur. Vosgrandes propriétés vous y font de nombreux amisetl'on sait combien vous êtes dévoué àl'empereur. Vous avez toutes les chances.

--Papan'est-ce pas que la petite Sylvia vendait des cigarettes àMarseilleen 1849 ? cria à ce moment Maxime du bout de latable.

Etcomme Aristide Saccard feignait de ne pas entendrele jeune hommereprit d'un ton plus bas :

--Mon père l'a connue particulièrement.

Ily eut quelques rires étouffés. Cependanttandis que M.de Mareuil saluait toujoursM. Haffner avait repris d'une voixsentencieuse :

--Le dévouement à l'empereur est la seule vertule seulpatriotismeen ces temps de démocratie intéressée.Quiconque aime l'empereur aime la France. C'est avec une joie sincèreque nous verrions monsieur devenir notre collègue.

--Monsieur l'emporteradit à son tour M. Toutin-Laroche. Lesgrandes fortunes doivent se grouper autour du trône.

Renéen'y tint plus. En face d'ellela marquise étouffait unbâillement. Et comme Saccard allait reprendre la parole :

--Par grâcemon amiayez un peu pitié de nouslui ditsa femmeavec un joli sourirelaissez là votre vilainepolitique.

AlorsM. Hupel de la Nouegalant comme un préfetse récriadit que ces dames avaient raison.

Etil entama le récit d'une histoire scabreuse qui s'étaitpassée dans son chef- lieu. La marquisemadame Haffner et lesautres dames rirent beaucoup de certains détails. Le préfetcontait d'une façon très piquanteavec des demi- motsdes réticencesdes inflexions de voixqui donnaient un senstrès polisson aux termes les plus innocents. Puis on parla dupremier mardi de la duchessed'une bouffonnerie qu'on avait jouéela veillede la mort d'un poète et des dernièrescourses d'automne. M. Toutin-Larocheaimable à ses heurescompara les femmes à des roseset M. de Mareuildans letrouble où l'avaient laissé ses espérancesélectoralestrouva des mots profonds sur la nouvelle formedes chapeaux. Renée restait distraite. Cependantles convivesne mangeaient plus. Un vent chaud semblait avoir soufflé surla tableterni les verresémietté le painnoirci lespelures de fruits dans les assiettesrompu la belle symétriedu service. Les fleurs se fanaient dans les grands cornets d'argentciselé. Et les convives s'oubliaient là un instantenface des débris du dessertbéatssans courage pour selever. Un bras sur la tableà demi penchésilsavaient le regard videle vague affaissement de cette ivressemesurée et décente des gens du monde qui se grisent àpetits coups. Les rires étaient tombésles paroles sefaisaient rares. On avait bu et mangé beaucoupce qui rendaitplus grave encore la bande des hommes décorés. Lesdamesdans l'air alourdi de la sallesentaient des moiteurs leurmonter au front et à la nuque. Elles attendaient qu'on passâtau salonsérieusesun peu pâlescomme si leur têteeût légèrement tourné. Mme d'Espanet étaittoute rosetandis que les épaules de Mme Haffner avaient prisdes blancheurs de cire. CependantM. Hupel de la Noue examinait lemanche d'un couteau ; M. Toutin-Laroche lançait encore àM. Haffner des lambeaux de phraseque celui-ci accueillait par deshochements de tête ; M. de Mareuil rêvait en regardant M.Michelinqui lui souriait finement. Quant à la jolie MmeMichelinelle ne parlait plus depuis longtemps ; très rougeelle laissait pendre sous la nappe une main que M. de Saffrédevait tenir dans la siennecar il s'appuyait gauchement sur le bordde la tableles sourcils tendusavec la grimace d'un homme quirésout un problème d'algèbre. Mme Sidonie avaitvaincuelle aussi ; les sieurs Mignon et Charrieraccoudéstous deux et tournés vers elleparaissaient ravis de recevoirses confidences ; elle avouait qu'elle adorait le laitage et qu'elleavait peur des revenants. Et Aristide Saccardlui-mêmelesyeux demi-closplongé dans cette béatitude d'un maîtrede maison qui a conscience d'avoir grisé honnêtement sesconvivesne songeait point à quitter la table ; ilcontemplait avec une tendresse respectueuse le baron Gouraudappesantidigérantallongeant sur la nappe blanche sa maindroiteune main de vieillard sensuelcourteépaissetachéede plaques violettes et couverte de poils roux.

Renéeacheva machinalement les quelques gouttes de tokai qui restaient aufond de son verre. Des feux lui montaient à la face ; lespetits cheveux pâles de son front et de sa nuquerebelless'échappaientcomme mouillés par un souffle humide.Elle avait les lèvres et le nez amincis nerveusementlevisage muet d'un enfant qui a bu du vin pur. Si de bonnes penséesbourgeoises lui étaient venues en face des ombres du parcMonceauces pensées se noyaientà cette heuredansl'excitation des metsdes vinsdes lumièresde ce milieutroublant où passaient des haleines et des gaietéschaudes. Elle n'échangeait plus de tranquilles sourires avecsa soeur Christine et sa tante Elisabethmodestes toutes deuxs'effaçantparlant à peine. Elle avaitd'un regarddurfait baisser les yeux du pauvre M. de Mussy. Dans son apparentedistractionbien qu'elle évitât maintenant de setournerappuyée contre le dossier de sa chaiseoù lesatin de son corsage craquait doucementelle laissait échapperun imperceptible frisson des épaulesà chaque nouveléclat de rire qui lui venait du coin où Maxime etLouise plaisantaienttoujours aussi hautdans le bruit mourant desconversations.

Etderrière elleau bord de l'ombredominant de sa haute taillela table en désordre et les convives pâmésBaptiste se tenait deboutla chair blanchela mine graveavecl'attitude dédaigneuse d'un laquais qui a repu ses maîtres.Lui seuldans l'air chargé d'ivressesous les clartéscrues du lustre qui jaunissaientrestait correctavec sa chaîned'argent au couses yeux froids où la vue des épaulesdes femmes ne mettait pas une flammeson air d'eunuque servant desParisiens de la décadence et gardant sa dignité.

EnfinRenée se levad'un mouvement nerveux. Tout le monde l'imita.On passa au Salonoù le café était servi.

Legrand salon de l'hôtel était une vaste piècelongueune sorte de galerieallant d'un pavillon à l'autreoccupant toute la façade du côté du jardin. Unelarge porte-fenêtre s'ouvrait sur le perron. Cette galerieétait resplendissante d'or. Le plafondlégèrementcintréavait des enroulements capricieux courant autour degrands médaillons dorésqui luisaient comme desboucliers. Des rosacesdes guirlandes éclatantes bordaient lavoûte ; des filetspareils à des jets de métalen fusioncoulaient sur les mursencadrant les panneauxtendus desoie rouge ; des tresses de rosesavec des gerbes épanouiesau sommetretombaient le long des glaces.

Surle parquetun tapis d'Aubusson étalait ses fleurs de pourpre.Le meuble de damas de soie rougeles portières et les rideauxde même étoffel'énorme pendule rocaille de lacheminéeles vases de Chine posés sur les consolesles pieds des deux tables longues ornées de mosaïques deFlorencejusqu'aux jardinières placées dans lesembrasures des fenêtressuaient l'orégouttaient l'or.Aux quatre angles se dressaient quatre grandes lampes poséessur des socles de marbre rougeauxquels les attachaient des chaînesde bronze dorétombant avec des grâces symétriques.Etau plafonddescendaient trois lustres à pendeloques decristalruisselants de gouttes de lumière bleues et rosesetdont les clartés ardentes faisaient flamber tout l'or dusalon.

Leshommes se retirèrent bientôt dans le fumoir.

M.de Mussy vint prendre familièrement le bras de Maximequ'ilavait connu au collègebien qu'il eût six ans de plusque lui. Il l'entraîna sur la terrasseet après qu'ilseurent allumé un cigareil se plaignit amèrement deRenée.

--Mais qu'a-t-elle doncdites ? Je l'ai vue hierelle étaitadorable. Et voilà qu'aujourd'hui elle me traite comme si toutétait fini entre nous ? Quel crime ai-je pu commettre ? Vousseriez bien aimablemon cher Maximede l'interrogerde lui direcombien elle me fait souffrir.

--Ah ! pour cela non ! répondit Maxime en riant. Renée ases nerfs je ne tiens pas à recevoir l'averse.Débrouillez-vousfaites vos affaires vous-même.

Etil ajoutaaprès avoir lentement exhalé la fuméede son havane :

--Vous voulez me faire jouer un joli rôlevous !

MaisM. de Mussy parla de sa vive amitiéet il déclara aujeune homme qu'il n'attendait qu'une occasion pour lui prouvercombien il lui était dévoué. Il étaitbien malheureuxil aimait tant Renée !

--Eh bienc'est convenudit enfin Maximeje lui dirai un mot ; maisvous savezje ne promets rien ; elle va m'envoyer coucherc'estsûr.

Ilsrentrèrent dans le fumoirils s'allongèrent dans delarges fauteuils- dormeuses. Làpendant une grandedemi-heureM. de Mussy conta ses chagrins à Maxime ; il luidit pour la dixième fois comment il était tombéamoureux de sa belle-mèrecomment elle avait bien voulu ledistinguer ; et Maximeen attendant que son cigare fût achevélui donnait des conseilslui expliquait Renéelui indiquaitde quelle façon il devait se conduire pour la dominer.

Saccardétant venu s'asseoir à quelques pas des jeunes gensM.de Mussy garda le silence et Maxime conclut en disant :

--Moisi j'étais à votre placej'agirais trèscavalièrement. Elle aime ça.

Lefumoir occupaità l'extrémité du grand salonune des pièces rondes formées par des tourelles. Ilétait de style très riche et très sobre. Tendud'une imitation de cuir de Cordoueil avait des rideaux et desportières en algérienneetpour tapisune moquette àdessins persans. Le meublerecouvert de peaux de chagrin couleurboisse composait de poufsde fauteuils et d'un divan circulairequi tenait en partie la rondeur de la pièce. Le petit lustredu plafondles ornements du guéridonla garniture de lacheminée étaient en bronze florentin vert pâle.

Iln'était guère resté avec les dames que quelquesjeunes gens et des vieillards à faces blanches et mollesayant le tabac en horreur. Dans le fumoiron riaiton plaisantaittrès librement. M. Hupel de la Noue égaya fort cesmessieurs en leur racontant de nouveau l'histoire qu'il avait ditependant le dînermais en la complétant par des détailstout à fait crus. C'était sa spécialité ;il avait toujours deux versions d'une anecdotel'une pour les damesl'autre pour les hommes. Puisquand Aristide Saccard entrail futentouré et complimenté ; et comme il faisait mine de nepas comprendreM. de Saffré lui ditdans une phrase trèsapplaudiequ'il avait bien mérité de la patrie enempêchant la belle Laure d'Aurigny de passer aux Anglais.

--Nonvraimentmessieursvous vous trompezbalbutiait Saccard avecune fausse modestie.

--Vane te défends donc pas ! lui cria plaisamment Maxime. Aton âgec'est très beau.

Lejeune hommequi venait de jeter son cigarerentra dans le grandsalon. Il était venu beaucoup de monde. La galerie étaitpleine d'habits noirsdeboutcausant à demi-voixet dejupesétalées largement le long des causeuses. Deslaquais commençaient à promener des plats d'argentchargés de glaces et de verres de punch.

Maximequi désirait parler à Renéetraversa le grandsalon dans sa longueursachant bien où il trouverait lecénacle de ces dames. Il y avaità l'autre extrémitéde la galeriefaisant pendant au fumoirune pièce ronde donton avait fait un adorable petit salon. Ce salonavec ses tenturesses rideaux et ses portières de satin bouton d'oravait uncharme voluptueuxd'une saveur originale et exquise. Les clartésdu lustretrès délicatement fouilléchantaientune symphonie en jaune mineurau milieu de toutes ces étoffescouleur de soleil. C'était comme un ruissellement de rayonsadoucisun coucher d'astre s'endormant sur une nappe de blésmûrs. A terre la lumière se mourait sur un tapisd'Aubusson semé de feuilles sèches. Un piano d'ébènemarqueté d'ivoiredeux petits meubles dont les glaceslaissaient voir un monde de bibelotsune table Louis XVIuneconsole jardinière surmontée d'une énorme gerbede fleurs suffisaient à meubler la pièce. Lescauseusesles fauteuilsles poufs étaient recouverts desatin bouton d'or capitonnécoupé par de larges bandesde satin noir bordé de tulipes voyantes. Et il y avait encoredes sièges basdes sièges volantstoutes les variétésélégantes et bizarres du tabouret. On ne voyait pas lebois de ces meubles ; le satinle capiton couvraient tout. Lesdossiers se renversaient avec des rondeurs moelleuses de traversins.C'étaient comme des lits discrets où l'on pouvaitdormir et aimer dans le duvetau milieu de la sensuelle symphonie enjaune mineur.

Renéeaimait ce petit salondont une des portes-fenêtres s'ouvraitsur la magnifique serre chaude scellée au flanc de l'hôtel.Dans la journéeelle y passait ses heures d'oisiveté.Les tentures jaunesau lieu d'éteindre sa chevelure pâlela doraient de flammes étranges ; sa tête se détachaitau milieu d'une lueur d'auroretoute rose et blanchecomme celled'une Diane blonde s'éveillant dans la lumière du matin; et c'était pourquoisans douteelle aimait cette piècequi mettait sa beauté en relief.

Acette heureelle était là avec ses intimes. Sa soeuret sa tante venaient de partir. Il n'y avait plusdans le cénacleque des têtes folles. Renversée à demi au fondd'une causeuseRenée écoutait les confidences de sonamie Adelinequi lui parlait à l'oreilleavec des mines dechatte et des rires brusques. Suzanne Haffner était fortentourée ; elle tenait tête à un groupe de jeunesgens qui la serraient de très prèssans qu'elle perdîtsa langueur d'Allemandeson effronterie provocantenue et froidecomme ses épaules. Dans un coinmadame Sidonie endoctrinait àvoix basse une jeune femme aux cils de vierge. Plus loinLouisedeboutcausait avec un grand garçon timidequi rougissait ;tandis que le baron Gourauden pleine clartésommeillaitdans son fauteuilétalant ses chairs mollessa carrured'éléphant blêmeau milieu des grâcesfrêles et de la soyeuse délicatesse des dames. Etdansla piècesur les jupes de satin aux plis durs et vernis commede la porcelainesur les épaules dont les blancheurslaiteuses s'étoilaient de diamantsune lumière deféerie tombait en poussière d'or. Une voix fluetteunrire pareil à un roucoulementsonnaient avec des limpiditésde cristal. Il faisait très chaud. Des éventailsbattaient lentementcomme des ailesjetant à chaque souffledans l'air alanguiles parfums musqués des corsages.

QuandMaxime parut sur le seuil de la porteRenéequi écoutaitla marquise d'une oreille dis traitese leva vivementfeignitd'avoir à remplir son rôle de maîtresse de maison.Elle passa dans le grand salonoù le jeune homme la suivit.Làelle fit quelques passouriantedonnant des poignéesde main ; puisattirant Maxime à l'écart :

--Eh ! Dit-elle à demi-voixd'un air ironiquela corvéeest doucece n'est plus si bête de faire sa cour.

--Je ne comprends pasrépondit le jeune hommequi allaitplaider la cause de M. de Mussy.

--Mais il me semble que j'ai bien fait de ne pas te délivrer deLouise. Vous allez vitetous les deux.

Etelle ajoutaavec une sorte de dépit :

--C'était indécentà table.

Maximese mit à rire.

--Ah ! ouinous nous sommes conté des histoires. Je l'ignoraiscette fillette. Elle est drôle. Elle a l'air d'un garçon.

Etcomme Renée continuait à faire la grimace irritéed'une prudele jeune homme qui ne lui connaissait pas de tellesindignationsreprit avec sa familiarité souriante :

--Est-ce que tu croisbelle-mamanque je lui ai pincé lesgenoux sous la table ? Que diableon sait se conduire avec unefiancée !... J'ai quelque chose de plus grave à tedire. Ecoute-moi... Tu m'écoutesn'est-ce pas ?

Ilbaissa encore la voix.

--Voilà... M. de Mussy est très malheureuxil vient deme le dire. Moitu comprendsce n'est pas mon rôle de vousraccommoders'il y a de la brouille. Maistu saisje l'ai connu aucollègeet comme il avait l'air vraiment désespéréje lui ai promis de te dire un mot...

Ils'arrêta. Renée le regardait d'un air indéfinissable.

--Tu ne réponds pas ?... continua-t-il. C'est égalmacommission est faitearrangez-vous comme vous voudrez... Maisvraije te trouve cruelle. Ce pauvre garçon m'a fait de la peine. Ata placeje lui enverrais au moins une bonne parole.

AlorsRenée qui n'avait pas cessé de regarder Maxime de sesyeux fixesoù brûlait une flamme viverépondit:

--Va dire à M. de Mussy qu'il m'embête.

Etelle se remit à marcher doucement au milieu des groupessouriantsaluantdonnant des poignées de main. Maxime restaplantéd'un air surpris ; puis il eut un rire silencieux.

Peudésireux de remplir sa commission auprès de M. deMussyil fit le tour du grand salon. La soirée tirait àsa finmerveilleuse et banale comme toutes les soirées. Ilétait près de minuitle monde s'en allait peu àpeu. Ne voulant pas rentrer se coucher sur une impression d'ennuiilse décida à chercher Louise. Il passait devant la portede sortielorsqu'il vitdans le vestibule la jolie Mme Michelinque son mari enveloppait délicatement dans une sortie de balbleu et rose :

--Il a été charmantcharmantdisait la jeune femme.Pendant tout le dînernous avons causé de toi. Ilparlera au ministre ; seulementce n'est pas lui que çaregarde...

Etcomme à côté d'euxun laquais emmaillotait lebaron Gouraud dans une grande pelisse fourrée :

--C'est ce gros père-là qui enlèverait l'affaire !ajouta-t-elle à l'oreille de son maritandis qu'il lui nouaitsous le menton le cordon du capuchon. Il fait ce qu'il veut auministère. Demainchez les Mareuilil faudra tâcher...

M.Michelin souriait. Il emmena sa femme avec précautioncommes'il eût tenu au bras un objet fragile et précieux.Maximeaprès s'être assuré d'un coup d'oeil queLouise n'était pas dans le vestibulealla droit au petitsalon. En effetelle s'y trouvait encorepresque seuleattendantson pèrequi avait dû passer la soirée dans lefumoiravec les hommes politiques. Ces damesla marquisemadameHaffnerétaient parties. Il ne restait plus que madameSidoniedisant combien elle aimait les bêtes à quelquesfemmes de fonctionnaires.

--Ah ! voilà mon petit maris'écria Louise. Asseyez-vouslà et dites-moi dans quel fauteuil mon père a pus'endormir. Il se sera déjà cru à la Chambre.

Maximelui répondit sur le même tonet les jeunes gensretrouvèrent leurs grands éclats de rire du dîner.Assis à ses piedssur un siège très basilfinit par lui prendre les mainspar jouer avec ellecomme avec uncamarade. Eten véritédans sa robe de foulard blancà pois rougesavec son corsage montantsa poitrine platesapetite tête laide et futée de gaminelle ressemblait àun garçon déguisé en fille. Maispar instantsses bras grêlessa taille déviée avait des posesabandonnéeset des ardeurs passaient au fond de ses yeuxpleins encore de puérilitésans qu'elle rougit lemoins du monde des jeux de Maxime. Et tous deux de rirese croyantseulssans même apercevoir Renéedebout au milieu dela serreà demi cachéequi les regardait de loin.

Depuisun instantla vue de Maxime et de Louisecomme elle traversait unealléeavait brusquement arrêté la jeune femmederrière un arbuste. Autour d'ellela serre chaudepareilleà une nef d'égliseet dont de minces colonnettes defer montaient d'un jet soutenir le vitrail cintréétalaitses végétations grassesses nappes de feuillespuissantesses fusées épanouies de verdure.

Aumilieudans un bassin ovaleau ras du solvivaitde la viemystérieuse et glauque des plantes d'eautoute la floreaquatique des pays du soleil. Des Cyclanthusdressant leurs panachesvertsentouraientd'une ceinture monumentalele jet d'eauquiressemblait au chapiteau tronqué de quelque colonnecyclopéenne. Puisaux deux boutsde grands Tornéliaélevaient leurs broussailles étranges au-dessus dubassinleurs bois secsdénudéstordus comme desserpents maladeset laissant tomber des racines aériennessemblables à des filets de pêcheur pendus au grand air.Près du bordun Pandanus de Java épanouissait sa gerbede feuilles verdâtresstriées de blancminces commedes épéesépineuses et dentelées commedes poignards malais. Età fleur d'eaudans la tiédeurde la nappe dormante doucement chaufféedes Nymphéaouvraient leurs étoiles rosestandis que des Furyal leslaissaient traîner leurs feuilles rondesleurs feuilleslépreusesnageant à plat comme des dos de crapaudsmonstrueux couverts de pustules.

Pourgazonune large bande de Sélaginelle entourait le bassin.Cette fougère naine formait un épais tapis de moussed'un vert tendre. Etau-delà de la grande alléecirculairequatre énormes massifs allaient d'un élanvigoureux jusqu'au cintre : les Palmierslégèrementpenchés dans leur grâceépanouissaient leurséventailsétalaient leurs têtes arrondieslaissaient pendre leurs palmescomme des avirons lassés parleur éternel voyage dans le bleu de l'airles grands Bambousde l'Inde montaient droitsfrêles et dursfaisant tomber dehaut leur pluie légère de feuilles ; un Ravenalal'arbre du voyageurdressait son bouquet d'immenses écranschinois ; etdans un coinun Bananierchargé de ses fruitsallongeait de toutes parts ses longues feuilles horizontalesoùdeux amants pourraient se coucher à l'aise en se serrant l'uncontre l'autre. Aux anglesil y avait des Euphorbes d'Abyssiniecescierges épineuxcontrefaitspleins de bosses honteusessuant le poison. Etsous les arbrespour couvrir le soldesfougères bassesles Adiantumles Ptérides mettaientleurs dentelles délicatesleurs fines découpures. LesAlsophilad'espèce plus hauteétageaient leurs rangsde rameaux symétriquessexangulairessi réguliersqu'on aurait dit de grandes pièces de faïence destinéesà contenir les fruits de quelque dessert gigantesque. Puisune bordure de Bégonia et de Caladium entourait les massifs ;les Bégoniaà feuilles torsestachéessuperbement de vert et de rouge ; les Caladiumdont les feuilles enfer de lanceblanches et à nervures vertesressemblent àde larges ailes de papillon ; plantes bizarres dont le feuillage vitétrangementavec un éclat sombre ou palissant defleurs malsaines.

Derrièreles massifsune seconde alléeplus étroite faisait letour de la serre. Làsur des gradinscachant à demiles tuyaux de chauffagefleurissaient les Marantadouces au touchercomme du veloursles Gloxiniaaux cloches violettesles Dracénasemblables à des lames de vieille laque vernie.

Maisun des charmes de ce jardin d'hiver était aux quatre coinsdes antres de verduredes berceaux profondsque recouvraientd'épais rideaux de lianes. Des bouts de forêt viergeavaient bâtien ces endroitsleurs murs de feuillesleursfouillis impénétrables de tigesde jets soupless'accrochant aux branchesfranchissant le vide d'un vol hardiretombant de la voûte comme des glands de tentures riches. Unpied de Vanilledont les grosses gousses mûres exhalaient dessenteurs pénétrantescourait sur la rondeur d'unportique garni de mousse ; les Coques du Levant tapissaient lescolonnettes de leurs feuilles rondes ; les Bauhiniaaux grappesrougesles Quisqualusdont les fleurs pendaient comme des colliersde verroteriefilaientse coulaientse nouaientainsi que descouleuvres mincesjouant et s'allongeant sans fin dans le noir desverdures.

Etsous les arceauxentre les massifsçà et làdes chaînettes de fer soutenaient des corbeillesdanslesquelles s'étalaient des Orchidéesles plantesbizarres du plein cielqui poussent de toutes parts leurs rejetstrapusnoueux et déjetés comme des membres infirmes.Il y avait les Sabots de Vénusdont la fleur ressemble àune pantoufle merveilleusegarnie au talon d'ailes de libellules ;les Aeridèssi tendrement parfumées ; les Stanhopéaaux fleurs pâlestigréesqui soufflent au loincommedes gorges amères de convalescentune haleine âcre etforte.

Maisce quide tous les détours des alléesfrappait lesregardsc'était un grand Hibiscus de la Chinedont l'immensenappe de verdure et de fleurs couvrait tout le flanc de l'hôtelauquel la serre était scellée. Les larges fleurspourpres de cette mauve gigantesquesans cesse renaissantesnevivent que quelques heures. On eût dit des bouches sensuellesde femmes qui s'ouvraientles lèvres rougesmolles ethumidesde quelque Messaline géanteque des baisersmeurtrissaientet qui toujours renaissaient avec leur sourire avideet saignant.

Renéeprès du bassinfrissonnait au milieu de ces floraisonssuperbes. Derrière elleun grand sphinx de marbre noiraccroupi sur un bloc de granitla tête tournée versl'aquariumavait un sourire de chat discret et cruel ; et c'étaitcomme l'idole sombreaux cuisses luisantesde cette terre de feu. Acette heuredes globes de verre dépoli éclairaient lesfeuillages de nappes laiteuses. Des statuesdes têtes de femmedont le cou se renversaitgonflé de riresblanchissaient aufond du massifsavec des taches d'ombres qui tordaient leurs riresfous. Dans l'eau épaisse et dormante du bassind'étrangesrayons se jouaientéclairant des formes vaguesdes massesglauquespareilles à des ébauches de monstres. Sur lesfeuilles lisses du Ravenalasur les éventails vernis desLataniersun flot de lueurs blanches coulait ; tandis quede ladentelle des Fougèrestombaient en pluie fine des gouttes declarté. En hautbrillaient des reflets de vitreentre lestêtes sombres des hauts Palmiers. Puistout autourdu noirs'entassait ; les berceauxavec leurs draperies de lianessenoyaient dans les ténèbresainsi que des nids dereptiles endormis.

Etsous la lumière viveRenée songeaiten regardant deloin Louise et Maxime. Ce n'était plus la rêverieflottantela grise tentation du crépusculedans les alléesfraîches du Bois. Ses pensées n'étaient plusbercées et endormies par le trot des chevauxle long desgazons mondainsdes taillis où les familles bourgeoisesdînent le dimanche. Maintenant un désir netaigul'emplissait.

Unamour immenseun besoin de voluptéflottait dans cette nefcloseoù bouillait la sève ardente des tropiques. Lajeune femme était prise dans ces noces puissantes de la terrequi engendraient autour d'elle ces verdures noiresces tigescolossales ; et les couches âcres de cette mer de feucetépanouissement de forêtce tas de végétationstoutes brûlantes des entrailles quelles nourrissaientluijetaient des effluves troublantschargés d'ivresse. A sespiedsle bassinla masse d'eau chaudeépaissie par les sucsdes racines flottantesfumaitmettait à ses épaulesun manteau de vapeurs lourdesune buée qui lui chauffait lapeaucomme l'attouchement d'une main moite de volupté. Sur satêteelle sentait le jet des Palmiersles hauts feuillagessecouant leur arôme. Etplus que l'étouffement chaud del'airplus que les clartés vivesplus que les fleurs largeséclatantespareilles à des visages riant ou grimaçantentre les feuillesc'étaient surtout les odeurs qui labrisaient. Un parfum indéfinissablefortexcitanttraînaitfait de mille parfums : sueurs humaineshaleines de femmessenteursde chevelures ; et des souffles doux et fades jusqu'àl'évanouissementétaient coupés par dessouffles pestilentielsrudeschargés de poisons. Maisdanscette musique étrange des odeursla phrase mélodiquequi revenait toujoursdominantétouffant les tendresses dela Vanille et les acuités des Orchidéesc'étaitcette odeur humainepénétrantesensuellecette odeurd'amour qui s'échappe le matin de la chambre close de deuxjeunes époux.

Renéelentements'était adossée au socle de granit. Dans sarobe de satin vertla gorge et la tête rougissantesmouilléesdes gouttes claires de ses diamantselle ressemblait à unegrande fleurrose et verteà un des Nymphéa dubassinpâmé par la chaleur. A cette heure de visionnettetoutes ses bonnes résolutions s'évanouissaient àjamaisl'ivresse du dîner remontait à sa têteimpérieusevictorieusedoublée par les flammes de laserre. Elle ne songeait plus aux fraîcheurs de la nuit quil'avaient calméeà ces ombres murmurantes du parcdont les voix lui avaient conseillé la paix heureuse. Ses sensde femme ardenteses caprices de femme blasée s'éveillaient.Etau- dessus d'ellele grand Sphinx de marbre noir riait d'un riremystérieuxcomme s'il avait lu le désir enfin formuléqui galvanisait ce coeur mortle désir longtemps fuyant«l'autre chose » vainement cherchée par Renée dansle bercement de sa calèchedans la cendre fine de la nuittombanteet que venait brusquement de lui révéler sousla clarté crueau milieu de ce jardin de feula vue deLouise et de Maximeriant et jouantles mains dans les mains.

Ace momentun bruit de voix sortit d'un berceau voisindans lequelAristide Saccard avait conduit les sieurs Mignon et Charrier.

--Nonvraimonsieur Saccarddisait la voix grasse de celui-cinousne pouvons vous racheter cela à plus de deux cents francs lemètre.

Etla voix aigre de Saccard se récriait :

--Maisdans ma partvous m'avez compté le mètre deterrain à deux cent cinquante francs.

--Eh bienécouteznous mettons deux cent vingt-cinq francs.

Etles voix continuèrentbrutalessonnant étrangementsous les palmes tombantes des massifs. Mais elles traversèrentcomme un vain bruit le rêve de Renéedevant laquelle sedressaitavec l'appel du vertigeune jouissance inconnuechaude decrimeplus âpre que toutes celles qu'elle avait déjàépuiséesla dernière qu'elle eût encore àboire. Elle n'était plus lasse.

L'arbustederrière lequel elle se cachait à demiétaitune plante mauditeun Tanghin de Madagascaraux larges feuilles debuisaux tiges blanchâtresdont les moindres nervuresdistillent un lait empoisonné. Età un momentcommeLouise et Maxime riaient plus hautdans le reflet jaunedans lecoucher de soleil du petit salonRenéel'esprit perdulabouche sèche et irritéeprit entre ses lèvresun rameau de Tanghinqui lui venait à la hauteur des dentset mordit une des feuilles amères.





PARTIEII

Aristide Rougon s'abattit sur Parisau lendemain du 2Décembreavec ce flair des oiseaux de proie qui sentent deloin les champs de bataille. Il arrivait de Plassansunesous-préfecture du Midioù son père venaitenfin de pêcher dans l'eau trouble des événementsune recette particulière longtemps convoitée. Luijeune encoreaprès s'être compromis comme un sotsansgloire ni profitavait dû s'estimer heureux de se tirer sainet sauf de la bagarre. Il accouraitenrageant d'avoir fait fausseroutemaudissant la provinceparlant de Paris avec des appétitsde loupjurant « qu'il ne serait plus si bête » ;et le sourire aigu dont il accompagnait ces mots prenait une terriblesignification sur ses lèvres minces.

Ilarriva dans les premiers jours de 1852. Il amenait avec lui sa femmeAngèleune personne blonde et fadequ'il installa dans unétroit logement de la rue Saint-Jacquescomme un meublegênant dont il avait hâte de se débarrasser. Lajeune femme n'avait pas voulu se séparer de sa fillelapetite Clotildeune enfant de quatre ansque le père auraitvolontiers laissée à la charge de sa famille. Mais ilne s'était résigné au désir d'Angèlequ'à la condition d'oublier au collège de Plassans leurfils Maximeun galopin de onze anssur lequel sa grand-mèreavait promis de veiller. Aristide voulait avoir les mains libres ;une femme et un enfant lui semblaient déjà un poidsécrasant pour un homme décidé à franchirtous les fossésquitte à se casser les reins ou àrouler dans la boue.

Lesoir même de son arrivéependant qu'Angèledéfaisait les mallesil éprouva l'âpre besoin decourir Parisde battre de ses gros souliers de provincial ce pavébrûlant d'où il comptait faire jaillir des millions. Cefut une vraie prise de possession. Il marcha pour marcherallant lelong des trottoirscomme en pays conquis. Il avait la vision trèsnette de la bataille qu'il venait livreret il ne lui répugnaitpas de se comparer à un habile crocheteur de serrures quiparruse ou par violenceva prendre sa part de la richesse commune qu'onlui a méchamment refusée jusque-là. S'il avaitéprouvé le besoin d'une excuseil aurait invoquéses désirs étouffés pendant dix anssamisérable vie de provinceses fautes surtoutdont il rendaitla société entière responsable. Mais àcette heuredans cette émotion du joueur qui met enfin sesmains ardentes sur le tapis vertil était tout à lajoieune joie à luioù il y avait des satisfactionsd'envieux et des espérances de fripon impuni. L'air de Parisle grisaitil croyait entendredans le roulement des voitureslesvoix de Macbethqui lui criaient : « Tu seras riche ! »Pendant près de deux heuresil alla ainsi de rue en ruegoûtant les voluptés d'un homme qui se promènedans son vice. Il n'était pas revenu à Paris depuisl'heureuse année qu'il y avait passée comme étudiant.La nuit tombait : son rêve grandissait dans les clartésvives que les cafés et les magasins jetaient sur les trottoirs; il se perdit.

Quandil leva les yeuxil se trouvait vers le milieu du faubourgSaint-Honoré. Un de ses frèresEugène Rougonhabitait une rue voisinela rue de Penthièvre. Aristideenvenant à Parisavait surtout compté sur Eugènequiaprès avoir été un des agents les plusactifs du coup d'Etatétait à cette heure unepuissance occulteun petit avocat dans lequel naissait un grandhomme politique. Maispar une superstition de joueuril ne voulutpas aller frapper ce soir-là à la porte de son frère.Il regagna lentement la rue Saint-Jacquessongeant à Eugèneavec une envie sourderegardant ses pauvres vêtements encorecouverts de la poussière du voyageet cherchant à seconsoler en reprenant son rêve de richesse. Ce rêvelui-même était devenu amer. Parti par un besoind'expansionmis en joie par l'activité boutiquière deParisil rentrairrité du bonheur qui lui semblait courirles ruesrendu plus féroces'imaginant des luttes acharnéesdans lesquelles il aurait plaisir à battre et à dupercette foule qui l'avait coudoyé sur les trottoirs. Jamais iln'avait ressenti des appétits aussi largesdes ardeurs aussiimmédiates de jouissance.

Lelendemainau jouril était chez son frère. Eugènehabitait deux grandes pièces froidesà peine meubléesqui glacèrent Aristide. Il s'attendait à trouver sonfrère vautré en plein luxe. Ce dernier travaillaitdevant une petite table noire.

Ilse contenta de lui direde sa voix lenteavec un sourire :

--Ah ! c'est toije t'attendais.

Aristidefut très aigre. Il accusa Eugène de l'avoir laissévégéterde ne pas même lui avoir fait l'aumôned'un bon conseilpendant qu'il pataugeait en province. Il ne devaitjamais se pardonner d'être resté républicainjusqu'au 2 Décembre ; c'était sa plaie vivesonéternelle confusion. Eugène avait tranquillement reprissa plume. Quand il eut fini :

--Bah ! dit-iltoutes les fautes se réparent. Tu es pleind'avenir.

Ilprononça ces mots d'une voix si netteavec un regard sipénétrant qu'Aristide baissa la têtesentant queson frère descendait au plus profond de son être.Celui-ci continua avec une brutalité amicale :

--Tu viens pour que je te placen'est-ce pas ? J'ai déjàsongé à toimais je n'ai encore rien trouvé. Tucomprendsje ne puis te mettre n'importe où. Il te faut unemploi où tu fasses ton affaire sans danger pour toi ni pourmoi... Ne te récrie pasnous sommes seulsnous pouvons nousdire certaines choses...

Aristideprit le parti de rire.

--Oh ! je sais que tu es intelligentpoursuivit Eugèneet quetu ne commettrais plus une sottise improductive... Dès qu'unebonne occasion se présenteraje te caserai. Si d'ici làtu avais besoin d'une pièce de vingt francsviens me lademander.

Ilscausèrent un instant de l'insurrection du Mididans laquelleleur père avait gagné sa recette particulière.Eugène s'habillait tout en causant. Dans la rueau moment dele quitteril retint son frère un instant encoreil lui dità voix plus basse :

-Tu m'obligeras en ne battant pas le pavé et en attendanttranquillement chez toi l'emploi que je te promets... Il me seraitdésagréable de voir mon frère faire antichambre.

Aristideavait du respect pour Eugènequi lui semblait un gaillardhors ligne. Il ne lui pardonna pas ses défiancesni safranchise un peu rude ; mais il alla docilement s'enfermer rueSaint-Jacques. Il était venu avec cinq cents francs que luiavait prêtés le père de sa femme. Les frais duvoyage payésil fit durer un mois les trois cents francs quilui restaient. Angèle était une grosse mangeuse ; ellecruten outredevoir rafraîchir sa toilette de gala par unegarniture de rubans mauves. Ce mois d'attente parut interminable àAristide. L'impatience le brûlait. Lorsqu'il se mettait àla fenêtreet qu'il sentait sous lui le labeur géant deParisil lui prenait des envies folles de se jeter d'un bond dans lafournaisepour y pétrir l'or de ses mains fiévreusescomme une cire molle. Il aspirait ces souffles encore vagues quimontaient de la grande citéces souffles de l'empirenaissantoù traînaient déjà des odeursd'alcôves et de tripots financiersdes chaleurs dejouissances. Les fumets légers qui lui arrivaient lui disaientqu'il était sur la bonne piste que le gibier courait devantluique la grande chasse impérialela chasse aux aventuresaux femmesaux millionscommençait enfin. Ses narinesbattaientson instinct de bête affamée saisissaitmerveilleusement au passage les moindres indices de la curéechaude dont la ville allait être le théâtre.

Deuxfoisil alla chez son frèrepour activer ses démarches.Eugène l'accueillit avec brusquerielui répétantqu'il ne l'oubliait pasmais qu'il fallait attendre. Il reçutenfin une lettre qui le priait de passer rue de Penthièvre. Ily allale coeur battant à grands coupscomme à unrendez-vous d'amour.

Iltrouva Eugène devant son éternelle petite table noiredans la grande pièce glacée qui lui servait de bureau.Dès qu'il l'aperçutl'avocat lui tendit un papierendisant :

--Tiensj'ai reçu ton affaire hier. Tu es nommécommissaire voyer adjoint à l'Hôtel de Ville. Tu aurasdeux mille quatre cents francs d'appointements.

Aristideétait resté debout. Il blêmit et ne prit pas lepapiercroyant que son frère se moquait de lui. Il avaitespéré au moins une place de six mille francs. Eugènedevinant ce qui se passait en luitourna sa chaiseetse croisantles bras :

--Serais-tu un sot ? demanda-t-il avec quelque colère... Tu faisdes rêves de fillen'est-ce pas ? Tu voudrais habiter un belappartementavoir des domestiquesbien mangerdormir dans la soiete satisfaire tout de suite aux bras de la première venuedans un boudoir meublé en deux heures... Toi et tes pareilssi nous vous laissions fairevous videriez les coffres avant mêmequ'ils fussent pleins. Eh ! bon Dieu ! aie quelque patience ! Voiscomme je viset prends au moins la peine de te baisser pour ramasserune fortune.

Ilparlait avec un mépris profond des impatiences d'écolierde son frère. On sentaitdans sa parole rudedes ambitionsplus hautesdes désirs de puissance pure ; ce naïfappétit de l'argent devait lui paraître bourgeois etpuéril. Il continua d'une voix plus douceavec un fin sourire:

--Certes tes dispositions sont excellenteset je n'ai garde de lescontrarier. Les hommes comme toi sont précieux. Nous comptonsbien choisir nos bons amis parmi les plus affamés. Vasoistranquillenous tiendrons table ouverteet les plus grosses faimsseront satisfaites. C'est encore la méthode la plus commodepour régner... Maispar grâceattends que la nappesoit miseetsi tu m'en croisdonne-toi la peine d'aller cherchertoi-même ton couvert à l'office.

Aristiderestait sombre. Les comparaisons aimables de son frère ne ledéridaient pas. Alors celui-ci céda de nouveau àla colère :

--Tiens ! s'écria-t-ilj'en reviens à ma premièreopinion : tu es un sot... Eh ! qu'espérais-tu doncquecroyais-tu donc que j'allais faire de ton illustre personne ? Tu n'asmême pas eu le courage de finir ton droit ; tu t'es enterrépendant dix ans dans une misérable place de commis desous-préfecture ; tu m'arrives avec une détestableréputation de républicain que le coup d'Etat a pu seulconvertir... Crois-tu qu'il y ait en toi l'étoffe d'unministreavec de pareilles notes... ? Oh ! je saistu as pour toiton envie farouche d'arriver par tous les moyens possibles. C'est unegrande vertuj'en convienset c'est à elle que j'ai eu égarden te faisant entrer à la Ville.

Etse levantmettant la nomination dans les mains d'Aristide :

--Prendscontinua-t-iltu me remercieras un jour. C'est moi qui aichoisi la placeje sais ce que tu peux en tirer... Tu n'auras qu'àregarder et à écouter. Si tu es intelligenttucomprendras et tu agiras... Maintenant retiens bien ce qu'il me resteà te dire. Nous entrons dans un temps où toutes lesfortunes sont possibles. Gagne beaucoup d'argentje te le permets ;seulement pas de bêtisepas de scandale trop bruyantou je tesupprime.

Cettemenace produisit l'effet que ses promesses n'avaient pu amener. Toutela fièvre d'Aristide se ralluma à la pensée decette fortune dont son frère lui parlait. Il lui sembla qu'onle lâchait enfin dans la mêléeen l'autorisant àégorger les gensmais légalementsans trop les fairecrier. Eugène lui donna deux cents francs pour attendre la findu mois.

Puisil resta songeur.

--Je compte changer de nomdit-il enfintu devrais en faire autant.Nous nous gênerions moins.

--Comme tu voudrasrépondit tranquillement Aristide.

--Tu n'auras à t'occuper de rienje me charge des formalités...Veux-tu t'appeler Sicardotdu nom de ta femme ?

Aristideleva les yeux au plafondrépétantécoutant lamusique des syllabes :

--Sicardot...Aristide Sicardot... Ma foinon ; c'est ganache et çasent la faillite.

--Cherche autre chose alorsdit Eugène.

--J'aimerais mieux Sicard tout courtreprit autre après unsilence ; Aristide Sicard...pas trop mal...n'est-ce pas ?peut-être un peu gai...

Ilrêva un instant encoreetd'un air triomphant :

--J'y suisj'ai trouvécria-t-il... SaccardAristide Saccard!... avec deux c... Hein ! il y a de l'argent dans ce nom-là ;on dirait que l'on compte des pièces de cent sous.

Eugèneavait la plaisanterie féroce. Il congédia son frèreen lui disant avec un sourire :

Ouiun nom à aller au bagne ou à gagner millions.

Quelquesjours plus tardAristide Saccard était à l'Hôtelde Ville. Il apprit que son frèreavait dû user d'ungrand crédit pour l'y faire admettre sans les examens d'usage.

Alorscommençapour le ménagela vie monotone des petitsemployés. Aristide et sa femme reprirent leurs habitudes dePlassans. Seulementils tombaient d'un rêve de fortune subiteet leur vie mesquine leur pesait davantagedepuis qu'ils laregardaient comme un temps d'épreuve dont ils ne pouvaientfixer la durée. Etre pauvre à Parisc'est êtrepauvre deux fois. Angèle acceptait la misère avec cettemollesse de femme chlorotique elle passait les journées danssa cuisineou bien couchée à terrejouant avec safillene se lamentant qu'à la dernière pièce devingt sous. Mais Aristide frémissait de rage dans cettepauvretédans cette existence étroiteoù iltournait comme une bête enfermée. Ce fut pour lui untemps de souffrances indicibles : son orgueil saignait ses ardeursinassouvies le fouettaient furieusement. Son frère réussità se faire envoyer au Corps législatif parl'arrondissement de Plassanset il souffrit davantage. Il sentaittrop la supériorité d'Eugène pour êtresottement jaloux ; il l'accusait de ne pas faire pour lui ce qu'ilaurait pu faire. A plusieurs reprisesle besoin le forçad'aller frapper à sa porte pour lui emprunter quelque argent.Eugène prêta l'argentmais en lui reprochant avecrudesse de manquer de courage et de volonté. Dès lorsAristide se roidit encore. Il jura qu'il ne demanderait plus un sou àpersonneet il tint parole. Les huit derniers jours du moisAngèlemangeait du pain sec en soupirant. Cet apprentissage acheva laterrible éducation de Saccard. Ses lèvres devinrentplus minces ; il n'eut plus la sottise de rêver ses millionstout haut ; sa maigre personne se fit fluetten'exprima plus qu'unevolontéqu'une idée fixe caressée àtoute heure. Quand il courait de la rue Saint-Jacques àl'Hôtel de Villeses talons éculés sonnaientaigrement sur les trottoirset il se boutonnait dans sa redingoterâpée comme dans un asile de hainetandis que sonmuseau de fouine flairait l'air des rues. Anguleuse figure de lamisère jalouse que l'on voit rôder sur le pavé deParispromenant son plan de fortune et le rêve de sonassouvissement.

Versle commencement de 1853Aristide Saccard fut nommécommissaire voyer. Il gagnait quatre mille cinq cents francs. Cetteaugmentation arriva à temps ; Angèle dépérissait; la petite Clotilde était toute pâle. Il garda sonétroit logement de deux piècesla salle àmanger meublée de noyeret la chambre à coucherd'acajoucontinuant à mener une existence rigideévitantla dettene voulant mettre les mains dans l'argent des autres quelorsqu'il pourrait les y enfoncer jusqu'aux coudes.

Ilmentit ainsi à ses instinctsdédaigneux des quelquessous qui lui arrivaient en plusrestant à l'affût.Angèle se trouva parfaitement heureuse. Elle s'acheta quelquesnippesmit la broche tous les jours. Elle ne comprenait plus rienaux colères muettes de son marià ses mines sombresd'homme qui poursuit la solution de quelque redoutable problème.

Aristidesuivait les conseils d'Eugène : il écoutait et ilregardait. Quand il alla remercier son frère de sonavancementcelui-ci comprit la révolution qui s'étaitopérée en lui ; il le complimenta sur ce qu'il appelasa bonne tenue. L'employéque l'envie roidissait àl'intérieurs'était fait souple et insinuant. Enquelques moisil devint un comédien prodigieux. Toute saverve méridionale s'était éveilléeet ilpoussait l'art si loinque ses camarades de l'Hôtel de Villele regardaient comme un bon garçon que sa proche parentéavec un député désignait à l'avance pourquelque gros emploi. Cette parenté lui attirait égalementla bienveillance de ses chefs. Il vivait ainsi dans une sorted'autorité supérieure à son emploiqui luipermettait d'ouvrir certaines portes et de mettre le nez danscertains cartonssans que ses indiscrétions parussentcoupables. On le vitpendant deux ansrôder dans tous lescouloirss'oublier dans toutes les sallesse lever vingt fois parjour pour aller causer avec un camaradeporter un ordrefaire unvoyage à travers les bureauxéternelles promenades quifaisaient dire à ses collègues « Ce diable deProvençal ! il ne peut se tenir en place : il a du vif-argentdans les jambes. » Ses intimes le prenaient pour un paresseuxet le digne homme riaitquand ils l'accusaient de ne chercher qu'àvoler quelques minutes à l'administration. Jamais il ne commitla faute d'écouter aux serrures ; mais il avait une façoncarrée d'ouvrir les portesde traverser les piècesunpapier à la mainl'air absorbéd'un pas si lent et sirégulier qu'il ne perdait pas un mot des conversations. Ce futune tactique de génie ; on finit par ne plus s'interrompre aupassage de cet employé actifqui glissait dans l'ombre desbureaux et qui paraissait si préoccupé de sa besogne.Il eut encore une autre méthode ; il était d'uneobligeance extrêmeil offrait à ses camarades de lesaider dès qu'ils se mettaient en retard dans leur travailetil étudiait alors les registresles documents qui luipassaient sous les yeuxavec une tendresse recueillie. Mais un sespéchés mignons fut de lier amitié avec lesgarçons de bureau. Il allait jusqu'à leur donner despoignées de main. Pendant des heuresil les faisait causerentre deux portesavec de petits rires étouffésleurcontant des histoiresprovoquant leurs confidences. Ces braves gensl'adoraientdisaient de lui : « En voilà un qui n'estpas fier. » Dès qu'il y avait un scandaleil en étaitinformé le premier. C'est ainsi qu'au bout de deux ansl'Hôtel de Ville n'eut plus de mystères pour lui. Il enconnaissait le personnel jusqu'au dernier des lampisteset lespaperasses jusqu'aux notes des blanchisseuses.

Acette heureParis offraitpour un homme comme Aristide Saccardleplus intéressant des spectacles. L'Empire venait d'êtreproclaméaprès ce fameux voyage pendant lequel leprince président avait réussi à chaufferl'enthousiasme de quelques départements bonapartistes. Lesilence s'était fait à la tribune et dans les journaux.La sociétésauvée encore une foissefélicitaitse reposaitfaisait la grasse matinéemaintenant qu'un gouvernement fort la protégeait et lui ôtaitjusqu'au souci de penser et de régler ses affaires. La grandepréoccupation de la société était desavoir à quels amusements elle allait tuer le temps. Selonl'heureuse expression d'Eugène RougonParis se mettait àtable et rêvait gaudriole au dessert. La politique épouvantaitcomme une drogue dangereuse. Les esprits lassés se tournaientvers les affaires et les plaisirs. Ceux qui possédaientdéterraient leur argentet ceux qui ne possédaient pascherchaient dans les coins les trésors oubliés. Il yavaitau fond de la cohueun frémissement sourdun bruitnaissant de pièces de cent sousdes rires clairs des femmesdes tintements encore affaiblis de vaisselle et de baisers. Dans legrand silence de l'ordredans la paix aplatie du nouveau règnemontaient toutes sortes de rumeurs aimablesde promesses doréeset voluptueuses. Il semblait qu'on passât devant une de cespetites maisons dont les rideaux soigneusement tirés nelaissent voir que des ombres de femmeset où l'on entend l'orsonner sur le marbre des cheminées. L'Empire allait faire deParis le mauvais lieu de l'Europe. Il fallait à cette poignéed'aventuriers qui venaient de voler un trôneun règned'aventuresd'affaires véreusesde consciences venduesdefemmes achetéesde soûlerie furieuse et universelle.Etdans la ville où le sang de décembre était àpeine lavégrandissaittimide encorecette folie dejouissance qui devait jeter la patrie au cabanon des nations pourrieset déshonorées.

AristideSaccarddepuis les premiers jourssentait venir ce flot montant dela spéculationdont l'écume allait couvrir Parisentier. Il en suivit les progrès avec une attention profonde.Il se trouvait au beau milieu de la pluie chaude d'écustombant dru sur les toits de la cité. Dans ses coursescontinuelles à travers l'Hôtel de Villeil avaitsurpris le vaste projet de la transformation de Parisle plan de cesdémolitionsde ces voies nouvelles et de ces quartiersimprovisésde cet agio formidable sur la vente des terrainset des immeublesqui allumaitaux quatre coins de la villelabataille des intérêts et le flamboiement du luxe àoutrance. Dès lorsson activité eut un but. Ce fut àcette époque qu'il devint bon enfant. Il engraissa mêmeun peuil cessa de courir les rues comme un chat maigre en quêted'une proie. Dans son bureauil était plus causeurplusobligeant que jamais. Son frèreauquel il allait rendre desvisites en quelque sorte officiellesle félicitait de mettresi heureusement ses conseils en pratique. Vers le commencement de1854Saccard lui confia qu'il avait en vue plusieurs affairesmaisqu'il lui faudrait d'assez fortes avances.

--On cherchedit Eugène.

--Tu as raisonje chercherairépondit-il sans la moindremauvaise humeursans paraître s'apercevoir que son frèrerefusait de lui fournir les premiers fonds.

C'étaientces premiers fonds dont la pensée le brûlait maintenant.Son plan était fait ; il le mûrissait chaque jour. Maisles premiers milliers de francs restaient introuvables. Ses volontésse tendirent davantage ; il ne regarda plus les gens que d'une façonnerveuse et profondecomme s'il eût cherché un prêteurdans le premier passant venu. Au logisAngèle continuait àmener sa vie effacée et heureuse. Lui guettait une occasionet ses rires de bon garçon devenaient plus aigus àmesure que cette occasion tardait à se présenter.

Aristideavait une soeur à Paris. Sidonie Rougon s'était mariéeà un clerc d'avoué de Plassans qui était venutenter avec ellerue Saint-Honoréle commerce des fruits duMidi. Quand son frère la retrouvale mari avait disparuetle magasin était mangé depuis longtemps. Elle habitaitrue du Faubourg-Poissonnièreun petit entresolcomposéde trois pièces. Elle louait aussi la boutique du bassituéesous son appartementune boutique étroite et mystérieusedans laquelle elle prétendait tenir un commerce de dentelles ;il y avait effectivement dans la vitrine des bouts de guipure et devalenciennependus sur des tringles dorées ; maisàl'intérieuron eût dit une antichambreaux boiseriesluisantessans la moindre apparence de marchandises. La porte et lavitrine étaient garnies de légers rideaux quimettantle magasin à l'abri des regards de la rueachevaient de luidonner l'air discret et voilé d'une pièce d'attentes'ouvrant sur quelque temple inconnu. Il était rare qu'on vitentrer une cliente chez Mme Sidonie ; le plus souvent mêmelebouton de la porte était enlevé. Dans le quartierellerépétait qu'elle allait elle-même offrir sesdentelles aux femmes riches. L'aménagement de l'appartementlui avait seul faitdisait-ellelouer la boutique et l'entresolqui communiquaient par un escalier caché dans le mur. Eneffetla marchande de dentelles était toujours dehors ; on lavoyait dix fois en un jour pour sortir et rentrerd'un air pressé.D'ailleurselle ne s'en tenait pas au commerce des dentelles ; elleutilisait son entresolelle l'emplissait de quelque solde ramasséon ne savait où. Elle y avait vendu des objets en caoutchoucmanteauxsouliersbretellesetc. ; puis on y vit successivementune huile nouvelle pour faire pousser les cheveuxdes appareilsorthopédiquesune cafetière automatiqueinventionbrevetéedont l'exploitation lui donna bien du mal. Lorsqueson frère vint la voirelle plaçait des pianossonentresol était encombré de ces instruments ; il y avaitdes pianos jusque dans sa chambre à coucherune chambre trèscoquettement ornéeet qui jurait avec le pêle-mêleboutiquier des deux autres pièces. Elle tenait ces deuxcommerces avec une méthode parfaite ; les clients qui venaientpour les marchandises de l'entresolentraient et sortaient par uneporte cochère que la maison avait sur la rue Papillon ; ilfallait être dans le mystère du petit escalier pourconnaître le trafic en partie double de la marchande dedentelles. A l'entresolelle se nommait madame Touchedu nom de sonmaritandis qu'elle n'avait mis que son prénom sur la portedu magasince qui la faisait appeler généralementmadame Sidonie.

MmeSidonie avait trente-cinq ans ; mais elle s'habillait avec une telleinsoucianceelle était si peu femme dans les allures qu'onl'eût jugée beaucoup plus vieille. A la véritéelle n'avait pas d'âge. Elle portait une éternelle robenoirelimée aux plisfripée et blanchie par l'usagerappelant ces robes d'avocats usées sur la barre. Coifféed'un chapeau noir qui lui descendait jusqu'au front et lui cachaitles cheveuxchaussée de gros soulierselle trottait par lesruestenant au bras un petit panier dont les anses étaientraccommodées avec des ficelles. Ce panierqui ne la quittaitjamaisétait tout un monde. Quand elle l'entrouvraitil ensortait des échantillons de toutes sortesdes agendasdesportefeuilleset surtout des poignées de papiers timbrésdont elle déchiffrait l'écriture illisible avec unedextérité particulière. Il y avait en elle ducourtier et de l'huissier. Elle vivait dans les protêtsdansles assignationsdans les commandements ; quand elle avait placépour dix francs de pommade ou de dentelleelle s'insinuait dans lesbonnes grâces de sa clientedevenait son homme d'affairescourait pour elle les avouésles avocats et les juges. Ellecolportait ainsi des dossiers au fond de son panier pendant dessemainesse donnant un mal du diableallant d'un bout de Paris àl'autred'un petit trot égalsans jamais prendre unevoiture. Il eût été difficile de dire quel profitelle tirait d'un pareil métier ; elle le faisait d'abord parun goût instinctif des affaires véreusesun amour de lachicane ; puis elle y réalisait une foule de petits bénéfices: dîners pris à droite et à gauchepiècesde vingt sous ramassées çà et là. Mais legain le plus clair était encore les confidences qu'ellerecevait partout et qui la mettaient sur la piste des bons coups etdes bonnes aubaines. Vivant chez les autresdans les affaires desautreselle était un véritable répertoirevivant d'offres et de demandes. Elle savait où il y avait unefille à marier tout de suiteune famille qui avait besoin detrois mille francsun vieux monsieur qui prêterait bien lestrois mille francsmais sur des garanties solideset à grosintérêts. Elle savait des choses plus délicatesencore : les tristesses d'une dame blonde que son mari ne comprenaitpaset qui aspirait à être comprise ; le secret désird'une bonne mère rêvant de placer sa demoiselleavantageusement ; les goûts d'un baron porté sur lespetits soupers et les filles très jeunes. Et elle colportaitavec un sourire pâleces demandes et ces offres ; elle faisaitdeux lieues pour aboucher les gens ; elle envoyait le baron chez labonne mèredécidait le vieux monsieur à prêterles trois mille francs à la famille gênéetrouvait des consolations pour la dame blonde et un époux peuscrupuleux pour la fille à marier. Elle avait aussi de grandesaffairesdes affaires qu'elle pouvait avouer tout hautet dont ellerebattait les oreilles des gens qui l'approchaient : un long procèsqu'une famille noble ruinée l'avait chargée de suivreet une dette contractée par l'Angleterre vis-à-vis dela Francedu temps des Stuartset dont le chiffreavec lesintérêts composésmontait à prèsde trois milliards. Cette dette de trois milliards était sondada ; elle expliquait le cas avec un grand luxe de détailsfaisait tout un cours d'histoireet des rougeurs d'enthousiasmemontaient à ses jouesmolles et jaunes d'ordinaire comme dela cire. Parfoisentre une course chez un huissier et une visite àune amieelle plaçait une cafetièreun manteau decaoutchoucelle vendait un coupon de dentelleelle mettait un pianoen location. C'était le moindre de ses soucis. Puis elleaccourait vite à son magasinoù une cliente lui avaitdonné rendez-vous pour voir une pièce de Chantilly. Lacliente arrivaitse glissait comme une ombre dans la boutiquediscrète et voilée. Et il n'était pas rare qu'unmonsieur entrant par la porte cochère de la rue Papillonvînten même temps voir les pianos de Mme Toucheàl'entresol.

SiMme Sidonie ne faisait pas fortunec'était qu'elletravaillait souvent par amour de l'art. Aimant la procédureoubliant ses affaires pour celles des autreselle se laissaitdévorer par les huissiersce quid'ailleurslui procuraitdes jouissances que connaissent seuls les gens processifs. La femmese mourait en elle ; elle n'était plus qu'un agent d'affairesun placeur battant à toute heure le pavé de Parisayant dans son panier légendaire les marchandises les pluséquivoquesvendant de toutrêvant de milliardsetallant plaider à la justice de paixpour une clientefavoriteune contestation de dix francs. Petitemaigreblafardevêtue de cette mince robe noire qu'on eût dit tailléedans la toge d'un plaideurelle s'était ratatinéeetà la voir filer le long des maisonson l'eût prise pourun saute-ruisseau déguisé en fille. Son teint avait lapâleur dolente du papier timbré. Ses lèvressouriaient d'un sourire éteinttandis que ses yeux semblaientnager dans le tohu-bohu des négocesdes préoccupationsde tout genre dont elle se bourrait la cervelle. D'allures timides etdiscrètesd'ailleursavec une vague senteur de confessionnalet de cabinet de sage-femmeelle se faisait douce et maternellecomme une religieuse quiayant renoncé aux affections de cemondea pitié des souffrances du coeur. Elle ne parlaitjamais de son maripas plus qu'elle ne parlait de son enfancede safamillede ses intérêts. Il n'y avait qu'une chosequ'elle ne vendait pasc'était ellenon qu'elle eûtdes scrupulesmais parce que l'idée de ce marché nepouvait lui venir. Elle était sèche comme une facturefroide comme un protêtindifférente et brutale au fondcomme un reçu.

Saccardtout frais de sa provincene put d'abord descendre dans lesprofondeurs délicates des nombreux métiers de MmeSidonie. Comme il avait fait une année de droitelle luiparla un jour des trois milliardsd'un air gravece qui lui donnaune pauvre idée de son intelligence. Elle vint fouiller lescoins du logement de la rue Saint-Jacquespesa Angèle d'unregardet ne reparut que lorsque ses courses l'appelaient dans lequartieret qu'elle éprouvait le besoin de remettre les troismilliards sur le tapis. Angèle avait mordu à l'histoirede la dette anglaise. La courtière enfourchait son dadafaisait ruisseler l'or pendant une heure. C'était la fêluredans cet esprit déliéla folie douce dont elle berçaitsa vie perdue en misérables traficsl'appât magiquedont elle grisait avec elle les plus crédules de ses clientes.Très convaincuedu resteelle finissait par parler des troismilliards comme d'une fortune personnelledans laquelle il faudraitbien que les juges la fissent rentrer tôt ou tardce quijetait une merveilleuse auréole autour de son pauvre chapeaunoiroù se balançaient quelques violettes pâliesà des tiges de laiton dont on voyait le métal. Angèleouvrait des yeux énormes. A plusieurs repriseselle parlaavec respect de sa belle-soeur à son maridisant que MmeSidonie les enrichirait peut-être un jour. Saccard haussait lesépaulesil était aller visiter la boutique etl'entresol du Faubourg-Poissonnièreet n'y avait flairéqu'une faillite prochaine. Il voulut connaître l'opiniond'Eugène sur leur soeur ; mais celui-ci devint grave et secontenta de répondre qu'il ne la voyait jamaisqu'il lasavait fort intelligenteun peu compromettante peut-être.Cependantcomme Saccard revenait rue de Penthièvrequelquetemps aprèsil crut voir la robe noire de Mme Sidonie sortirde chez son frère et filer rapidement le long des maisons. Ilcourutmais il ne put retrouver la robe noire. La courtièreavait une de ces tournures effacées qui se perdent dans lafoule. Il resta songeuret ce fut à partir de ce moment qu'ilétudia sa soeur avec plus d'attention. Il ne tarda pas àpénétrer le labeur immense de ce petit être pâleet vaguedont la face entière semblait loucher et se fondre.Il eut du respect pour elle. Elle était bien du sang desRougon. Il reconnut cet appétit de l'argentce besoin del'intrigue qui caractérisaient la famille ; seulementchezellegrâce au milieu dans lequel elle avait vieilliàce Paris où elle avait dû chercher le matin son painnoir du soirle tempérament commun s'était déjetépour produire cet hermaphrodisme étrange de la femme devenueêtre neutrehomme d'affaires et entremetteuse à lafois.

QuandSaccardaprès avoir arrêté son planse mit enquête des premiers fondsil songea naturellement à sasoeur. Elle secoua la têtesoupira en parlant des troismilliards. Mais l'employé ne lui tolérait pas sa folieil la secouait rudement chaque fois qu'elle revenait à ladette des Stuarts ; ce rêve lui semblait déshonorer uneintelligence si pratique. Mme Sidoniequi essuyait tranquillementles ironies les plus dures sans que ses convictions fussentébranléeslui expliqua ensuite avec une grandelucidité qu'il ne trouverait pas un soun'ayant àoffrir aucune garantie. Cette conversation avait lieu devant laBourseoù elle devait jouer ses économies. Vers troisheureson était certain de la trouver appuyée contrela grilleà gauchedu côté du bureau de poste ;c'était là qu'elle donnait audience à desindividus louches et vagues comme elle. Son frère allait laquitterlorsqu'elle murmura d'un ton désolé : «Ah ! Si tu n'étais pas marié !... » Cetteréticencedont il ne voulut pas demander le sens complet etexactrendit Saccard singulièrement rêveur.

Lesmois s'écoulèrentla guerre de Crimée venaitd'être déclarée. Parisqu'une guerre lointainen'émouvait passe jetait avec plus d'emportement dans laspéculation et les filles. Saccard assistaiten se rongeantles poingsà cette rage croissante qu'il avait prévue.Dans la forge géanteles marteaux qui battaient l'or surl'enclume lui donnaient des secousses de colère etd'impatience. Il y avait en lui une telle tension de l'intelligenceet de la volonté qu'il vivait dans un songeen somnambule sepromenant au bord des toits sous le fouet d'une idée fixe.Aussi fut-il surpris et irrité de trouverun soirAngèlemalade et couchée. Sa vie d'intérieurd'une régularitéd'horlogese dérangeaitce qui l'exaspéra comme uneméchanceté calculée de la destinée. Lapauvre Angèle se plaignit doucement ; elle avait pris un froidet chaud. Quand le médecin arrivail parut trèsinquiet ; il dit au marisur le palierque sa femme avait unefluxion de poitrine et qu'il ne répondait pas d'elle. Dèslorsl'employé soigna la malade sans colère ; iln'alla plus à son bureauil resta près d'ellelaregardant avec une expression indéfinissable lorsqu'elledormaitrouge de fièvrehaletante. Mme Sidoniemalgréses travaux écrasantstrouva moyen de venir chaque soir fairedes tisanesqu'elle prétendait souveraines. A tous sesmétierselle joignait celui d'être une garde-malade devocationse plaisant à la souffranceaux remèdesauxconversations navrées qui s'attardent autour des lits demoribonds. Puis elle paraissait s'être prise d'une tendreamitié pour Angèle ; elle aimait les femmes d'amouravec mille chatteriessans doute pour le plaisir qu'elles donnentaux hommes ; elle les traitait avec les attentions délicatesque les marchandes ont pour les choses précieuses de leurétalageles appelait « ma mignonnema toute belle »roucoulaitse pâmait devant ellescomme un amoureux devantune maîtresse. Bien qu'Angèle fût une sorte dontelle n'espérait rien tirerelle la cajolait comme les autrespar règle de conduite. Quand la jeune femme fut au litleseffusions de Mme Sidonie devinrent larmoyanteselle emplit lachambre silencieuse de son dévouement. Son frère laregardait tournerles lèvres serréescomme abîmédans une douleur muette.

Lemal empira. Un soirle médecin leur avoua que la malade nepasserait pas la nuit. Mme Sidonie était venue de bonne heurepréoccupéeregardant Aristide et Angèle de sesyeux noyés où s'allumaient de courtes flammes. Quand lemédecin fut parti elle baissa la lampeun grand silence sefit. La mort entrait lentement dans cette chambre chaude et moiteoùla respiration irrégulière de la moribonde mettait letic-tac cassé d'une pendule qui se détraque. MmeSidonie avait abandonné les potionslaissant le mal faire sonoeuvre. Elle s'était assise devant la cheminéeauprèsde son frèrequi tisonnait d'une main fiévreuseenjetant sur le lit des coups d'oeil involontaires. Puiscomme énervépar cet air lourdpar ce spectacle lamentableil se retira dans lapièce voisine. On y avait enfermé la petite Clotildequi jouait à la poupéetrès sagementsur unbout de tapis. Sa fille lui souriaitlorsque Mme Sidonieseglissant derrière luil'attira dans un coinparlant àvoix basse. La porte était restée ouverte. On entendaitle râle léger d'Angèle.

--Ta pauvre femme...sanglota la courtièreje crois que toutest bien fini. Tu as entendu le médecin ?

Saccardse contenta de baisser lugubrement la tête.

--C'était une bonne personnecontinua l'autreparlant comme siAngèle fût déjà morte. Tu pourras trouverdes femmes plus richesplus habituées au monde ; mais tu netrouveras jamais un pareil coeur.

Etcomme elle s'arrêtaits'essuyant les yeuxsemblant chercherune transition :

--Tu as quelque chose à me dire ? demanda nettement Saccard.

--Ouije me suis occupée de toipour la chose que tu saisetje crois avoir découvert... Mais dans un pareil moment...Vois-tuj'ai le coeur brisé.

Elles'essuya encore les yeux. Saccard la laissa faire tranquillementsans dire un mot. Alors elle se décida.

--C'est une jeune fille qu'on voudrait marier tout de suitedit-elle.La chère enfant a eu un malheur. Il y a une tante qui feraitun sacrifice...

Elles'interrompaitelle geignait toujourspleurant ses phrasescommesi elle eût continué à plaindre la pauvre Angèle.C'était une façon d'impatienter son frère et dele pousser à la questionnerpour ne pas avoir toute laresponsabilité de l'offre qu'elle venait lui faire. L'employéfut pris en effet d'une sourde irritation.

--Voyonsachève ! dit-il. Pourquoi veut-on marier cette jeunefille ?

--Elle sortait de pensionreprit la courtière d'une voixdolenteun homme l'a perdueà la campagnechez les parentsd'une de ses amies. Le père vient de s'apercevoir de la faute.Il voulait la tuer. La tantepour sauver la chère enfants'est faite compliceetà elles deuxelles ont contéune histoire au pèreelles lui ont dit que le coupable étaitun honnête garçon qui ne demandait qu'à réparerson égarement d'une heure.

--Alorsdit Saccard d'un ton surpris et comme fâchél'homme de la campagne va épouser la jeune fille ?

--Nonil ne peut pasil est marié.

Ily eut un silence. Le râle d'Angèle sonnait plusdouloureusement dans l'air frissonnant. La petite Clotilde avaitcessé de jouer ; elle regardait Mme Sidonie et son pèrede ses grands yeux d'enfant songeurcomme si elle eût comprisleurs paroles. Saccard se mit à poser des questions brèves:

--Quel âge à la jeune fille ?

--Dix-neuf ans.

--La grossesse date ?

--De trois mois. Il y aura sans doute une fausse couche.

--Et la famille est riche et honorable ?

--Vieille bourgeoisie. Le père a été magistrat.Fort belle fortune.

--Quel serait le sacrifice de la tante ?

--Cent mille francs.

Unnouveau silence se fit. Mme Sidonie ne pleurnichait plus ; elle étaiten affairesa voix prenait les notes métalliques d'unerevendeuse qui discute un marché. Son frèrelaregardant en dessousajouta avec quelque hésitation :

--Et toique veux-tu ?

--Nous verrons plus tardrépondit-elle. Tu me rendras service àton tour.

Elleattendit quelques secondes ; etcomme il se taisaitelle luidemanda carrément :

--Eh bienque décides-tu ? Ces pauvres femmes sont dans ladésolation. Elles veulent empêcher un éclat.Elles ont promis de livrer demain au père le nom ducoupable... Si tu acceptesje vais leur envoyer une de tes cartes devisite par un commissionnaire.

Saccardparut s'éveiller d'un songe ; il tressaillitil se tournapeureusement du côté de la chambre voisineoù ilavait cru entendre un léger bruit.

--Mais je ne puis pasdit-il avec angoissetu sais bien que je nepuis pas...

MmeSidonie le regardait fixementd'un air froid et dédaigneux.Tout le sang des Rougontoutes ses ardentes convoitises luiremontèrent à la gorge. Il prit une carte de visitedans son portefeuille et la donna à sa soeurqui la mit sousenveloppeaprès avoir raturé l'adresse avec soin. Elledescendit ensuite. Il était à peine neuf heures.

Saccardresté seulalla appuyer son front contre les vitres glacées.Il s'oublia jusqu'à battre la retraite sur le verredu boutdes doigts. Mais il faisait une nuit si noireles ténèbresau-dehors s'entassaient en masses si étrangesqu'il éprouvaun malaiseet machinalement il revint dans la pièce oùAngèle se mourait. Il l'avait oubliéeil éprouvaune secousse terrible en la retrouvant levée à demi surses oreillers ; elle avait les yeux grands ouvertsun flot de viesemblait être remonté à ses joues et à seslèvres. La petite Clotildetenant toujours sa poupéeétait assise sur le bord de la couche ; dès que sonpère avait eu le dos tournéelle s'était viteglissée dans cette chambredont on l'avait écartéeet où la ramenaient ses curiosités joyeuses d'enfant.Saccardla tête pleine de l'histoire de sa soeurvit son rêveà terre. Une affreuse pensée dut luire dans ses yeux.Angèleprise d'épouvantevoulut se jeter au fond dulitcontre le mur ; mais la mort venaitce réveil dansl'agonie était la clarté suprême de la lampe quis'éteint. La moribonde ne put bouger ; elle s'affaissaellecontinua de tenir ses yeux grands ouverts sur son maricomme poursurveiller ses mouvements. Saccardqui avait cru à quelquerésurrection diaboliqueinventée par le destin pour leclouer dans la misèrese rassura en voyant que la malheureusen'avait pas une heure à vivre. Il n'éprouva plus qu'unmalaise intolérable. Les yeux d'Angèle disaient qu'elleavait entendu la conversation de son mari avec Mme Sidonieetqu'elle craignait qu'il ne l'étranglâtsi elle nemourait pas assez vite. Et il y avait encoredans ses yeuxl'horrible étonnement d'une nature douce et inoffensives'apercevantà la dernière heuredes infamies de cemondefrissonnant à la pensée des longues annéespassées côte à côte avec un bandit. Peu àpeuson regard devint plus doux ; elle n'eut plus peurelle dutexcuser ce misérableen songeant à la lutte acharnéequ'il livrait depuis si longtemps à la fortune. Saccardpoursuivi par ce regard de mouranteou il lisait un si longreproches'appuyait aux meublescherchait des coins d'ombre. Puisdéfaillantil voulut chasser ce cauchemar qui le rendait fouil s'avança dans la clarté de la lampe. Mais Angèlelui fit signe de ne pas parler. Et elle le regardait toujours de cetair d'angoisse épouvantéeauquel se mêlaitmaintenant une promesse de pardon. Alors il se pencha pour prendreClotilde entre ses bras et l'emporter dans l'autre chambre. Elle lelui défendit encored'un mouvement de lèvres. Elleexigeait qu'il restât là. Elle s'éteignitdoucementsans le quitter du regardet à mesure qu'ilpâlissaitce regard prenait plus de douceur. Elle pardonna audernier soupir. Elle mourut comme elle avait vécumollements'effaça dans la mortaprès s'être effacéedans la vie. Saccard demeura frissonnant devant ses yeux de morterestés ouvertset qui continuaient à le poursuivredans leur immobilité. La petite Clotilde berçait sapoupée sur un bord du drapdoucementpour ne pas réveillersa mère.

QuandMme Sidonie remontatout était fini. D'un coup de doigtenfemme habituée à cette opérationelle ferma lesyeux d'Angèlece qui soulagea singulièrement Saccard.Puisaprès avoir couché la petiteelle fiten untour de mainla toilette de la chambre mortuaire. Lorsqu'elle eutallumé deux bougies sur la commodeet tirésoigneusement le drap jusqu'au menton de la morteelle jeta autourd'elle un regard de satisfactionet s'allongea au fond d'unfauteuiloù elle sommeilla jusqu'au petit jour. Saccard passala nuit dans la pièce voisineà écrire deslettres de faire-part. Il s'interrompait par momentss'oubliaitalignait des colonnes de chiffres sur des bouts de papier.

Lesoir de l'enterrementMme Sidonie emmena Saccard à sonentresol. Là furent prises de grandes résolutions.L'employé décida qu'il enverrait la petite Clotilde àun de ses frèresPascal Rougonun médecin dePlassansqui vivait en garçondans l'amour de la scienceetqui plusieurs fois lui avait offert de prendre sa nièce avecluipour égayer sa maison silencieuse de savant. Mme Sidonielui fit ensuite comprendre qu'il ne pouvait habiter plus longtemps larue Saint-Jacques. Elle lui louerait pour un mois un appartementélégamment meubléaux environs de l'Hôtelde Ville ; elle tâcherait de trouver cet appartement dans unemaison bourgeoisepour que les meubles parussent lui appartenir.Quant au mobilier de la rue Saint-Jacquesil serait venduafind'effacer jusqu'aux dernières senteurs du passé. Il enemploierait l'argent à s'acheter un trousseau et des vêtementsconvenables. Trois jours aprèsClotilde était remiseentre les mains d'une vieille dame qui se rendait justement dans leMidi. Et Aristide Saccardtriomphantla joue vermeillecommeengraissé en trois journées par les premiers souriresde la fortuneoccupait au Maraisrue Payennedans une maisonsévère et respectableun coquet logement de cinqpiècesoù il se promenait en pantoufles brodées.C'était le logement d'un jeune abbéparti subitementpour l'Italieet dont la servante avait reçu l'ordre detrouver un locataire. Cette servante était une amie de MmeSidoniequi donnait un peu dans la Calotte ; elle aimait lesprêtresde l'amour dont elle aimait les femmespar instinctétablissant peut- être certaines parentésnerveuses entre les soutanes et les jupes de soie. Dès lorsSaccard était prêt ; il composa son rôle avec unart exquis ; il attendit sans sourciller les difficultés etles délicatesses de la situation qu'il avait acceptée.

MmeSidoniedans l'affreuse nuit de l'agonie d'Angèle avaitfidèlement conté en quelques mots le cas de la familleBéraud. Le chefM. Béraud du Châtelun grandvieillard de soixante ansétait le dernier représentantd'une ancienne famille bourgeoisedont les titres remontaient plushaut que ceux de certaines familles nobles. Un de ses ancêtresétait compagnon d'Etienne Marcel. En 93son pèremourait sur l'échafaudaprès avoir salué laRépublique de tous ses enthousiasmes de bourgeois de Parisdans les veines duquel coulait le sang révolutionnaire de lacité. Lui-même était un de ces républicainsde Sparte rêvant un gouvernement d'entière justice et desage liberté. Vieilli dans la magistratureoù il avaitpris une roideur et une sévérité de professionil donna sa démission de président de chambreen 1851lors du coup d'Etataprès avoir refusé de faire partied'une de ces commissions mixtes qui déshonorèrent lajustice française. Depuis cette époqueil vivaitsolitaire et retiré dans son hôtel de l'îleSaint-Louisqui se trouvait à la pointe de l'îlepresque en face de l'hôtel Lambert. Sa femme était mortejeune. Quelque drame secretdont la blessure saignait toujoursdutassombrir encore la figure du magistrat.

Ilavait déjà une fille de huit ansRenéelorsquesa femme expira en donnant le jour à une seconde fille. Cettedernièrequ'on nomma Christinefut recueillie par une soeurde M. Béraud du Châtelmariée au notaireAubertot. Renée alla au couvent. Mme Aubertotqui n'avait pasd'enfantse prit d'une tendresse maternelle pour Christinequ'elleéleva auprès d'elle. Son mari étant mortelleramena la petite à son pèreet resta entre cevieillard et cette blondine souriante. Renée fut oubliéeen pension. Aux vacanceselle emplissait l'hôtel d'un teltapage que sa tante poussait un grand soupir de soulagement quandelle la reconduisait chez les dames de la Visitationoù elleétait pensionnaire depuis l'âge de huit ans. Elle nesortit du couvent qu'à dix- neuf anset ce fut passer unebelle saison chez les parents de la bonne amie Adelinequipossédaientdans le Nivernais une admirable propriété.Quand elle revint en octobrela tante Elisabeth s'étonna dela trouver graved'une tristesse profonde. Un soirelle la surpritétouffant ses sanglots dans son oreillertordue sur son litpar une crise de douleur. Dans l'abandon de son désespoirl'enfant lui raconta une histoire navrante : un homme de quaranteansrichemariéet dont la femmejeune et charmante étaitlàl'avait violentée à la campagnesansqu'elle sût ni osât se défendre. Cet aveu terrifiaElisabeth ; elle s'accusa comme si elle s'était sentiecomplice ; ses préférences pour Christine ladésolaientet elle pensait quesi elle avait gardéRenée près d'ellela pauvre enfant n'aurait passuccombé. Dès lorspour chasser ce remords cuisantdont sa nature tendre exagérait encore la souffranceellesoutint la coupable : Elle amortit la colère du pèreauquel elles apprirent toutes deux l'horrible véritépar l'excès même de leurs précautions ; elleinventadans l'effarement de sa sollicitudecet étrangeprojet de mariagequi lui semblait tout arrangerapaiser le pèrefaire rentrer Renée dans le monde des femmes honnêteset dont elle voulait ne pas voir le côté honteux ni lesconséquences fatales.

Jamaison ne sut comment Mme Sidonie flaira cette bonne affaire. L'honneurdes Béraud avait traîné dans son panieravec lesprotêts de toutes les filles de Paris. Quand elle connutl'histoireelle imposa presque son frèredont la femmeagonisait. La tante Elisabeth finit par croire qu'elle étaitl'obligée de cette dame si doucesi humblequi se dévouaità la malheureuse Renéejusqu'à lui choisir unmari dans sa famille. La première entrevue de la tante et deSaccard eut lieu dans l'entresol de la rue du Faubourg-Poissonnière.L'employéqui était arrivé par la porte cochèrede la rue Papilloncompriten voyant venir Mme Aubertot par laboutique et le petit escalierle mécanisme ingénieuxdes deux entrées. Il fut plein de tact et de convenance. Iltraita le mariage comme une affairemais en homme du monde quiréglerait ses dettes de jeu. La tante Elisabeth étaitbeaucoup plus frissonnante que lui ; elle balbutiaitelle n'osaitparler des cent mille francs qu'elle avait promis.

Cefut lui qui entama le premier la question argentde l'air d'un avouédiscutant le cas d'un client. Selon luicent mille francs étaientun apport ridicule pour le mari de mademoiselle Renée. Ilappuyait un peu sur ce mot « mademoiselle ». M. Bérauddu Châtel mépriserait davantage un gendre pauvre ; ill'accuserait d'avoir séduit sa fille pour sa fortunepeut-être même aurait-il l'idée de fairesecrètement une enquête. Mme Aubertoteffrayéeeffarée par la parole calme et polie de Saccardperdit latête et consentit à doubler la sommequand il eutdéclaré qu'à moins de deux cent mille francsiln'oserait jamais demander Renéene voulant pas êtrepris pour un indigne chasseur de dot. La bonne damepartit toutetroubléene sachant plus ce que elle devait penser d'ungarçon qui avait de telles indignations et qui acceptait unpareil marché.

Cettepremière entrevue fut suivie d'une visite officielle que latante Elisabeth fit à Aristide Saccardà sonappartement de la rue Payenne. Cette foiselle venait au nom de M.Béraud. L'ancien magistrat avait refusé de voir «cet homme»comme il appelait le séducteur de sa filletant qu'il ne serait pas marié avec Renéeàlaquelle il avait d'ailleurs également défendu saporte. Mme Aubertot avait de pleins pouvoirs pour traiter. Elle parutheureuse du luxe de l'employé ; elle avait craint que le frèrede cette Mme Sidonieaux jupes fripéesne fût ungoujat. Il la reçutdrapé dans une délicieuserobe de chambre. C'était l'heure où les aventuriers du2 Décembreaprès avoir payé leurs dettesjetaient dans les égouts leurs bottes éculéesleurs redingotes blanchies aux couturesrasaient leur barbe de huitjourset devenaient des hommes comme il faut. Saccard entrait enfindans la bandeil se nettoyait les ongles et ne se lavait plusqu'avec des poudres et des parfums inestimables. Il fut galant ; ilchangea de tactiquese montra d'un désintéressementprodigieux. Quand la vieille dame parla du contratil fit un gestecomme pour dire que peu lui importait. Depuis huit joursilfeuilletait le Codeil méditait sur cette grave questiondont dépendait dans l'avenir sa liberté de tripoteurd'affaires.

--Par grâcedit-ilfinissons-en avec cette désagréablequestion d'argent... Mon avis est que mademoiselle Renée doitrester maîtresse de sa fortune et moi maître de lamienne. Le notaire arrangera cela.

Latante Elisabeth approuva cette façon de voir ; elle tremblaitque ce garçondont elle sentait vaguement la main de fernevoulût mettre les doigts dans la dot de sa nièce. Elleparla ensuite de cette dot.

--Mon frèredit-ellea une fortune qui consiste surtout enpropriétés et en immeubles. Il n'est pas homme àpunir sa fille en rognant la part qu'il lui destinait. Il lui donneune propriété dans la Sologne estimée àtrois cent mille francsainsi qu'une maisonsituée àParisqu'on évalue environ à deux cent mille francs.

Saccardfut ébloui ; il ne s'attendait pas à un tel chiffre ;il se tourna à demi pour ne pas laisser voir le flot de sangqui lui montait au visage.

--Cela fait cinq cent mille francscontinua la tante ; mais je ne doispas vous cacher que la propriété de la Sologne nerapporte que deux pour cent.

Ilsouritil répéta son geste de désintéressementvoulant dire que cela ne pouvait le toucherpuisqu'il refusait des'immiscer dans la fortune de sa femme. Il avaitdans son fauteuilune attitude d'adorable indifférencedistraitjouant du piedavec sa pantoufleparaissant écouter par pure politesse. MmeAubertotavec sa bonté d'âme ordinaireparlaitdifficilementchoisissait les termes pour ne pas le blesser. Ellereprit :

--Enfinje veux faire un cadeau à Renée. Je n'ai pasd'enfantma fortune reviendra un jour à mes niècesetce n'est pas parce que l'une d'elles est dans les larmesque jefermerai aujourd'hui la main. Celui de Renée consiste envastes terrains situes du côté de Charonneque je croispouvoir évaluer à deux cent mille francs. Seulement...

Aumot de terrainSaccard avait eu un léger tressaillement. Sousson indifférence jouéeil écoutait avec uneattention profonde. La tante Elisabeth se troublaitne trouvait sansdoute pas la phraseeten rougissant :

--Seulementcontinua-t-elleje désire que la propriétéde ces terrains soit reportée sur la tête du premierenfant de Renée. Vous comprendrez mon intentionje ne veuxpas que cet enfant puisse un jour être à votre charge.Dans le cas où il mourraitRenée resterait seulepropriétaire.

Ilne broncha pasmais ses sourcils tendus annonçaient unegrande préoccupation intérieure. Les terrains deCharonne éveillaient en lui un monde d'idées. MmeAubertot crut l'avoir blessé en parlant de l'enfant de Renéeet elle restait interditene sachant comment reprendre l'entretien.

--Vous ne m'avez pas dit dans quelle rue se trouve l'immeuble de deuxcent mille francs ? demanda-t-ilen reprenant son ton de bonhomiesouriante.

--Rue de la Pépinièrerépondit-ellepresque aucoin de la rue d'Astorg.

Cettesimple phrase produisit sur lui un effet décisif. Il ne futplus maître de son ravissement ; il rapprocha son fauteuiletavec sa volubilité provençaled'une voix câline:

--Chère dameest-ce bien finiparlerons-nous encore de cemaudit argent ?... Tenezje veux me confesser en toute franchisecar je serais au désespoir si je ne méritais pas votreestime. J'ai perdu ma femme dernièrementj'ai deux enfantssur les brasje suis pratique et raisonnable. En épousantvotre nièceje fais une bonne affaire pour tout le monde.S'il vous reste quelques préventions contre moivous mepardonnerez plus tardlorsque j'aurai séché les larmesde chacun et enrichi jusqu'à mes arrière-neveux. Lesuccès est une flamme dorée qui purifie tout. Je veuxque M. Béraud lui-même me tende la main et meremercie...

Ils'oubliait. Il parla longtemps ainsi avec un cynisme railleur quiperçait par instants sous son air bonhomme. Il mit en avantson frère le députéson père le receveurparticulier de Plassans. Il finit par faire la conquête de latante Elisabethqui voyait avec une joie involontairesous lesdoigts de cet habile hommele drame dont elle souffrait depuis unmoisse terminer en une comédie presque gaie. Il fut convenuqu'on irait chez le notaire le lendemain.

Dèsque Mme Aubertot se fut retiréeil se rendit à l'Hôtelde Villey passa la journée à fouiller certainsdocuments connus de lui. Chez le notaireil éleva unedifficultéil dit que la dot de Renée ne se composantque de biens-fondsil craignait pour elle beaucoup de tracasetqu'il croyait sage de vendre au moins l'immeuble de la rue de laPépinière pour lui constituer une rente sur legrand-livre. Mme Aubertot voulut en référer à M.Béraud du Châteltoujours cloîtré dans sonappartement. Saccard se remit en course jusqu'au soir. Il alla rue dela Pépinièreil courut Paris de l'air songeur d'ungénéral à la veille d'une bataille décisive.Le lendemainMme Aubertot dit que M. Béraud du Châtels'en remettait complètement à elle. Le contrat futrédigé sur les bases déjà débattues.Saccard apportait deux cent mille francsRenée avait en dotla propriété de la Sologne et l'immeuble de la rue dela Pépinièrequ'elle s'engageait à vendre ; enoutreen cas de mort de son premier enfantelle restait seulepropriétaire des terrains de Charonne que lui donnait satante. Le contrat fut établi sur le régime de laséparation des biens qui conserve aux époux l'entièreadministration de leur fortune. La tante Elisabethqui écoutaitattentivement le notaireparut satisfaite de ce régime dontles dispositions semblaient assurer l'indépendance de sanièceen mettant sa fortune à l'abri de toutetentative. Saccard avait un vague sourireen voyant la bonne dameapprouver chaque clause d'un signe de tête. Le mariage fut fixéau terme le plus court.

Quandtout fut régléSaccard alla cérémonieusementannoncer à son frère Eugène son union avec MlleRenée Béraud du Châtel. Ce coup de maîtreétonna le député. Comme il laissait voir sa sutprise :

--Tu m'as dit de chercherdit l'employéj'ai cherché etj'ai trouvé.

Eugènedérouté d'abordentrevit alors la vérité.Et d'une voix charmante :

--Allonstu es un homme habile... Tu viens me demander pour témoinn'est- ce pas ? Compte sur moi... S'il le fautje mènerai àta noce tout le côté droit du Corps législatif ;ça te poserait joliment...

Puiscomme il avait ouvert la ported'un ton plus bas :

--Dis ?... Je ne veux pas trop me compromettre en ce momentnous avonsune loi fort dure à faire voter... La grossesseau moinsn'est pas trop avancée ?

Saccardlui jeta un regard si aigu qu'Eugène se dit en refermant laporte « Voilà une plaisanterie qui me coûteraitcher si je n'étais pas un Rougon.»

Lemariage eut lieu dans l'église Saint-Louis-en-l'Ile. Saccardet Renée ne se virent que la veille de ce grand jour. La scènese passa le soirà la tombée de la nuitdans unesalle basse de l'hôtel Béraud. Ils s'examinèrentcurieusement. Renéedepuis qu'on négociait sonmariageavait retrouvé son allure d'écerveléesa tête folle. C'était une grande filled'une beautéexquise et turbulentequi avait poussé librement dans sescaprices de pensionnaire. Elle trouva Saccard petitlaidmais d'unelaideur tourmentée et intelligente qui ne lui déplutpas ; il futd'ailleursparfait de ton et de manières. Luifit une légère grimace en l'apercevant ; elle luisembla sans doute trop grandeplus grande que lui. Ils échangèrentquelques paroles sans embarras. Si le père s'étaittrouvé làil aurait pu croireen effetqu'ils seconnaissaient depuis longtempsqu'ils avaient derrière euxquelque faute commune. La tante Elisabethprésente àl'entretienrougissait pour eux.

Lelendemain du mariagedont la présence d'Eugène Rougonmis en vue par un récent discoursfit un événementdans l'île Saint-Louisles deux nouveaux époux furentenfin admis en présence de M. Béraud du Châtel.Renée pleura en retrouvant son père vieilliplus graveet plus morne. Saccardque rien jusque-là n'avaitdécontenancéfut glacé par la froideur et ledemi-jour de l'appartementpar la sévéritétriste de ce grand vieillarddont l'oeil perçant lui semblafouiller sa conscience jusqu'au fond. L'ancien magistrat baisalentement sa fille sur le frontcomme pour lui dire qu'il luipardonnaitetse tournant vers son gendre :

--Monsieurlui dit-il simplementnous avons beaucoup souffert. Jecompte que vous nous ferez oublier vos torts.

Illui tendit la main. Mais Saccard resta frissonnant. Il pensait quesi M. Béraud du Châtel n'avait pas plié sous ladouleur tragique de Renéeil aurait d'un regardd'un effortmis à néant les manoeuvres de Mme Sidonie. Celle-ciaprès avoir rapproché son frère de la tanteElisabeths'était prudemment effacée. Elle n'étaitpas même venue au mariage. Il se montra très rond avecle vieillardayant lu dans son regard une surprise à voir leséducteur de sa fille petitlaidâgé dequarante ans. Les nouveaux mariés furent obligés depasser les premières nuits à l'hôtel Béraud.On avaitdepuis deux moiséloigné Christinepour quecette enfant de quatorze ans ne soupçonnât rien du dramequi se passait dans cette maison calme et douce comme un cloître.Lorsqu'elle revintelle resta tout interdite devant le mari de sasoeurqu'elle trouvaelle aussivieux et laid. Renée seulene paraissait pas trop s'apercevoir de l'âge ni de la figurechafouine de son mari. Elle le traitait sans mépris comme sanstendresseavec une tranquillité absolueoù perçaitseulement parfois une pointe d'ironique dédain. Saccard secarraitse mettait chez luiet réellementpar sa verveparsa rondeuril gagnait peu à peu l'amitié de tout lemonde. Quand ils partirentpour aller occuper un superbeappartementdans une maison neuve de la rue de Rivolile regard deM. Béraud du Châtel n'avait déjà plusd'étonnementet la petite Christine jouait avec sonbeau-frère comme avec un camarade. Renée étaitalors enceinte de quatre mois ; son mari allait l'envoyer à lacampagnecomptant mentir ensuite sur l'âge de l'enfantlorsqueselon les prévisions de Mme Sidonieelle fit unefausse couche. Elle s'était tellement serrée pourdissimuler sa grossessequid'ailleursdisparaissait sousl'ampleur de ses jupesqu'elle fut obligée de garder le litpendant plusieurs semaines.

Ilfut ravi de l'aventure ; la fortune lui était enfin fidèleil avait fait un marché d'orune dot superbeune femme belleà le faire décorer en six moiset pas la moindrecharge. On lui avait acheté deux cent mille francs son nompour un foetus que la mère ne voulut pas même voir. Dèslorsil songea avec amour aux terrains de Charonne. Maispour lemomentil accordait tous ses soins à une spéculationqui devait être la base de sa fortune.

Malgréla grande situation de la famille de sa femmeil ne donna pasimmédiatement sa démission d'agent voyer. Il parla detravaux à finird'occupations à chercher. En réalitéil voulait rester jusqu'à la fin sur le champ de bataille oùil jouait son premier coup de cartes. Il était chez luiilpouvait tricher plus à son aise.

Leplan de fortune de l'agent voyer était simple et pratique.Maintenant qu'il avait en main plus d'argent qu'il n'en avait jamaisrêvé pour commencer ses opérationsil comptaitappliquer ses desseins en grand. Il connaissait son Paris sur le boutdu doigt ; il savait que la pluie d'or qui en battait les murstomberait plus dru chaque jour. Les gens habiles n'avaient qu'àouvrir les poches. Lui s'était mis parmi les habilesenlisant l'avenir dans les bureaux de l'Hôtel de Ville. Sesfonctions lui avaient appris ce qu'on peut voler dans l'achat et lavente des immeubles et des terrains. Il était au courant detoutes les escroqueries classiques il savait comment on revend pourun million ce qui a coûté cinq cent mille francs ;comment on paie le droit de crocheter les caisses de l'Etatquisourit et ferme les yeux ; commenten faisant passer un boulevardsur le ventre d'un vieux quartieron jongleaux applaudissements detoutes les dupesavec les maisons à six étages. Et cequià cette heure encore troublelorsque le chancre de laspéculation n'en était qu'à la périoded'incubationfaisait de lui un terrible joueurc'était qu'ilen devinait plus long que ses chefs eux-mêmes sur l'avenir demoellons et de plâtre qui était réservé àParis. Il avait tant furetéréuni tant d'indicesqu'il aurait pu prophétiser le spectacle qu'offriraient lesnouveaux quartiers en 1870. Dans les ruesparfoisil regardaitcertaines maisons d'un air singuliercomme des connaissances dont lesortconnu de lui seulle touchait profondément.

Deuxmois avant la mort d'Angèleil l'avait menéeundimancheaux buttes Montmartre. La pauvre femme adorait manger aurestaurant ; elle était heureuselorsqueaprès unelongue promenadeil l'attablait dans quelque cabaret de la banlieue.Ce jour-làils dînèrent au sommet des buttesdans un restaurant dont les fenêtres s'ouvraient sur Parissurcet océan de maisons aux toits bleuâtrespareils àdes flots pressés emplissant l'immense horizon. Leur tableétait placée devant une des fenêtres. Cespectacle des toits de Paris égaya Saccard. Au dessertil fitapporter une bouteille de bourgogne.

Ilsouriait à l'espaceil était d'une galanterieinusitée. Et ses regardsamoureusementredescendaienttoujours sur cette mer vivante et pullulanted'où sortait lavoix profonde des foules. On était à l'automne ; lavillesous le grand ciel pâles'alanguissaitd'un gris douxet tendrepiqué çà et là de verduressombresqui ressemblaient à de larges feuilles de nénupharsnageant sur un lac ; le soleil se couchait dans un nuage rougeettandis que les fonds s'emplissaient d'une brume légèreune poussière d'orune rosée d'or tombait sur la rivedroite de la villedu côté de la Madeleine et desTuileries. C'était comme le coin enchanté d'une citédes Mille et une Nuits aux arbres d'émeraudeauxtoits de saphiraux girouettes de rubis. Il vint un moment oùle rayon qui glissait entre deux nuages fut si resplendissantqueles maisons semblèrent flamber et se fondre comme un lingotd'or dans un creuset.

--Oh ! voisdit Saccardavec un rire d'enfantil pleut des piècesde vingt francs dans Paris !

Angèlese mit à rire à son touren accusant ces pièces-làde n'être pas faciles à ramasser. Mais son mari s'étaitlevéets'accoudant sur la rampe de la fenêtre :

--C'est la colonne Vendômen'est-ce pasqui brille là-bas?... Iciplus à droitevoilà la Madeleine... Un beauquartieroù il y a beaucoup à faire... Ah ! cettefoistout va brûler ! Vois-tu ?... On dirait que le quartierbout dans l'alambic de quelque chimiste.

Savoix demeurait grave et émue. La comparaison qu'il avaittrouvée parut le frapper beaucoup.

Ilavait bu du bourgogneil s'oubliail continuaétendant lebras pour montrer Paris à Angèlequi s'étaitégalement accoudée à son côté :

--Ouiouij'ai bien ditplus d'un quartier va fondreet il resterade l'or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Cegrand innocent de Paris ! vois donc comme il est immense et comme ils'endort doucement ! C'est bêteces grandes villes ! Il ne sedoute guère de l'armée de pioches qui l'attaquera un deces beaux matinset certains hôtels de la rue d'Anjou nereluiraient pas si fort sous le soleil couchants'ils savaientqu'ils n'ont plus que trois ou quatre ans à vivre.

Angèlecroyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le goût dela plaisanterie colossale et inquiétante. Elle riaitmaisavec un vague effroide voir ce petit homme se dresser au-dessus dugéant couché à ses piedset lui montrer lepoingen pinçant ironiquement les lèvres.

--On a déjà commencécontinua-t-il. Mais ce n'estqu'une misère. Regarde là- basdu côtédes Halleson a coupé Paris en quatre...

Etde sa main étendueouverte et tranchante comme un coutelasil fit signe de séparer la ville en quatre parts.

--Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard que l'onpercedemanda sa femme.

-Ouila grande croisée de Pariscomme ils disent. Ilsdégagent le Louvre et l'Hôtel de Ville. Jeux d'enfantsque cela ! C'est bon pour mettre le public en appétit... Quandle premier réseau sera finialors commencera la grande danse.Le second réseau trouera la ville de toutes partspourrattacher les faubourgs au premier réseau. Les tronçonsagoniseront dans le plâtre... Tienssuis un peu ma main. Duboulevard du Temple à la barrière du Trôneuneentaille ; puis de ce côtéune autre entaillede laMadeleine à la plaine Monceau ; et une troisièmeentaille dans ce sensune autre dans celui-ciune entaille làune entaille plus loindes entailles partout. Paris haché àcoups de sabreles veines ouvertesnourrissant cent milleterrassiers et maçonstraversé par d'admirables voiesstratégiques qui mettront les forts au coeur des vieuxquartiers.

Lanuit venait. Sa main sèche et nerveuse coupait toujours dansle vide. Angèle avait un léger frissondevant cecouteau vivantces doigts de fer qui hachaient sans pitiél'amas sans bornes des toits sombres. Depuis un instantles brumesde l'horizon roulaient doucement des hauteurset elle s'imaginaitentendresous les ténèbres qui s'amassaient dans lescreuxde lointains craquementscomme si la main de son mari eûtréellement fait les entailles dont il parlaitcrevant Parisd'un bout à l'autrebrisant les poutresécrasant lesmoellonslaissant derrière elle de longues et affreusesblessures de murs croulants. La petitesse de cette mains'acharnantsur une proie géantefinissait par inquiéter ; ettandis qu'elle déchirait sans effort les entrailles del'énorme villeon eût dit qu'elle prenait un étrangereflet d'acier dans le crépuscule bleuâtre.

--Il y aura un troisième réseaucontinua Saccardaubout d'un silencecomme se parlant à lui-même ;celui-là est trop lointainje le vois moins. Je n'ai trouvéque peu d'indices... Mais ce sera la folie purele galop infernaldes millionsParis soûlé et assommé !

Ilse tut de nouveaules yeux fixés ardemment sur la villeoùles ombres roulaient de plus en plus épaisses. Il devaitinterroger cet avenir trop éloigné qui lui échappait.Puisla nuit se fitla ville devint confuseon l'entendit respirerlargementcomme une mer dont on ne voit plus que la crête pâledes vagues. Çà et làquelques mursblanchissaient encore ; etune à uneles flammes jaunes desbecs de gaz piquèrent les ténèbrespareilles àdes étoiles s'allumant dans le noir d'un ciel d'orage.

Angèlesecoua son malaise et reprit la plaisanterie que son mari avait faiteau dessert.

--Ah ! biendit-elle avec un sourireil en est tombé de cespièces de vingt francs ! Voilà les Parisiens qui lescomptent. Regarde donc les belles piles qu'on aligne à nospieds !

Ellemontrait les rues qui descendent en face des buttes Montmartreetdont les becs de gaz semblaient empiler sur deux rangs leurs tachesd'or.

--Et là-bass'écria-t-elle en désignant du doigtun fourmillement d'astresc'est sûrement la Caisse générale.

Cemot fit rire Saccard. Ils restèrent encore quelques instants àla fenêtreravis de ce ruissellement de « piècesde vingt francs »qui finit par embraser Paris entier. L'agentvoyeren descendant de Montmartrese repentit sans doute d'avoirtant causé. Il accusa le bourgogne et pria sa femme de ne pasrépéter les « bêtises » qu'il avaitdites ; il voulaitdisait-ilêtre un homme sérieux.

Saccarddepuis longtempsavait étudié ces trois réseauxde rues et de boulevardsdont il s'était oublié àexposer assez exactement le plan devant Angèle. Quand cettedernière mourutil ne fut pas fâché qu'elleemportât dans la terre ses bavardages des buttes Montmartre. Làétait sa fortunedans ces fameuses entailles que sa mainavait faites au coeur de Pariset il entendait ne partager son idéeavec personnesachant qu'au jour du butin il y aurait bien assez decorbeaux planant au dessus de la ville éventrée. Sonpremier plan était d'acquérir à bon comptequelque immeuble qu'il saurait à l'avance condamné àune expropriation prochaineet de réaliser un gros bénéficeen obtenant une forte indemnité. Il se serait peut-êtredécidé à tenter l'aventure sans un souàacheter l'immeuble à crédit pour ne toucher ensuitequ'une différencecomme à la Bourselorsqu'il seremariamoyennant cette prime de deux cent mille francs qui fixa etagrandit son plan. Maintenantses calculs étaient faits : ilachetait à sa femmesous le nom d'un intermédiairesans paraître aucunementla maison de la rue de la Pépinièreet triplait sa mise de fondsgrâce à sa science acquisedans les couloirs de 1’Hôtel de Villeet à sesbons rapports avec certains personnages influents. S'il avaittressailli lorsque la tante Elisabeth lui avait indiquél'endroit où se trouvait la maisonc'est qu'elle étaitsituée au beau milieu du tracé d'une voie dont on necausait encore que dans le cabinet du préfet de la Seine.Cette voiele boulevard Malesherbes l'emportait tout entière.C'était un ancien projet de Napoléon 1er qu'on songeaità mettre à exécution« pour donnerdisaient les gens gravesun débouché normal àdes quartiers perdus derrière un dédale de ruesétroitessur les escarpements des coteaux qui limitaientParis ». Cette phrase officielle n'avouait naturellement pasl'intérêt que l'empire avait à la danse des écusà ces déblais et à ces remblais formidables quitenaient les ouvriers en haleine. Saccard s'était permisunjourde consulterchez le préfetce fameux plan de Parissur lequel « une main auguste » avait tracé àl'encre rouge les principales voies du deuxième réseau.Ces sanglants traits de plume entaillaient Paris plus profondémentencore que la main de l'agent voyer. Le boulevard Malesherbesquiabattait des hôtels superbesdans les rues d'Anjou et de laVille-l'Evêqueet qui nécessitait des travaux deterrassement considérablesdevait être troué undes premiers. Quand Saccard alla visiter l'immeuble de la rue de laPépinièreil songea à cette soiréed'automneà ce dîner qu'il avait fait avec Angèlesur les buttes Montmartreet pendant lequel il était tombéau soleil couchantune pluie si drue de louis d'or sur le quartierde la Madeleine. Il sourit ; il pensa que le nuage radieux avaitcrevé chez luidans sa couret qu'il allait ramasser lespièces de vingt francs.

Tandisque Renéeinstallée luxueusement dans l'appartement dela rue de Rivoliau milieu de ce Paris nouveau dont elle allait êtreune des reinesméditait ses futures toilettes et s'essayait àsa vie de grande mondaineson mari soignait dévotement sapremière grande affaire. Il lui achetait d'abord la maison dela rue de la Pépinièregrâce àl'intermédiaire d'un certain Larsonneauqu'il avait rencontréfuretant comme lui dans les bureaux de l'Hôtel de Villemaisqui avait eu la bêtise de se laisser surprendre un jour qu'ilvisitait les tiroirs du préfet. Larsonneau s'étaitétabli agent d'affairesau fond d'une cour noire et humide dubas de la rue Saint-Jacques. Son orgueilses convoitises ysouffraient cruellement. Il se trouvait au même point queSaccard avant son mariage ; il avaitdisait-ilinventéluiaussi« une machine à pièces de cent sous »; seulement les premières avances lui manquaient pour tirerparti de son invention. Il s'entendit à demi-mot avec sonancien collègueet il travailla si bien qu'il eut la maisonpour cent cinquante mille francs. Renéeau bout de quelquesmoisavait déjà de gros besoins d'argent. Le marin'intervint que pour autoriser sa femme à vendre. Quand lemarché fut concluelle le pria de placer en son nom centmille francs qu'elle lui remit en toute confiancepour le touchersans doute et lui faire fermer les yeux sur les cinquante millefrancs qu'elle gardait en poche. Il sourit d'un air fin ; il entraitdans ses calculs qu'elle jetât l'argent par les fenêtres; ces cinquante mille francsqui allaient disparaître endentelles et en bijouxdevaient lui rapporterà luile centpour centil poussa l'honnêtetétant il étaitsatisfait de sa première affairejusqu'à placerréellement les cent mille francs de Renée et àlui remettre les titres de rente. Sa femme ne pouvait les aliéneril était certain de les retrouver au nid s'il en avait jamaisbesoin.

--Ma chèrece sera pour vos chiffonsdit-il galamment.

Quandil posséda la maisonil eut l'habiletéen un moisdela faire revendre deux fois à des prête-nomsengrossissant chaque fois le prix d'achat. Le dernier acquéreurne la paya pas moins de trois cent mille francs. Pendant ce tempsLarsonneauqui seul paraissait à titre de représentantdes propriétaires successifstravaillait les locataires. Ilrefusait impitoyablement de renouveler les baux à moins qu'onne consentît à des augmentations formidables de loyer.Les locatairesqui avaient vent de l'expropriation prochaineétaient au désespoir ; ils finissaient par accepterl'augmentationsurtout lorsque Larsonneau ajoutaitd'un airconciliantque cette augmentation serait fictive pendant les cinqpremières années. Quant aux locataires qui firent lesméchantsils furent remplacés par des créaturesauxquelles on donna le logement pour rien et qui signèrenttout ce qu'on voulut ; làil y eut double bénéfice: le loyer fut augmentéet l'indemnité réservéeau locataire pour son bail dut revenir à Saccard. Mme Sidonievoulut aider son frèreen établissant dans une desboutiques du rez-de-chaussée un dépôt de pianos.Ce fut à cette occasion que Saccard et Larsonneaupris defièvreallèrent un peu loin : ils inventèrentdes livres de commerceils falsifièrent des écriturespour établir la vente des pianos sur un chiffre énorme.Pendant plusieurs nuitsils griffonnèrent ensemble. Ainsitravailléela maison tripla de valeur. Grâce au dernieracte de ventegrâce aux augmentations de loyeraux fauxlocataires et au commerce de Mme Sidonieelle pouvait êtreestimée à cinq cent mille francs devant la commissiondes indemnités.

Lesrouages de l'expropriationde cette machine puissante quipendantquinze ansa bouleversé Parissoufflant la fortune et laruinesont des plus simples. Dès qu'une voie nouvelle estdécrétéeles agents voyers dressent le planparcellaire et évaluent les propriétés.D'ordinairepour les immeublesaprès enquêteilscapitalisent la location totale et peuvent ainsi donner un chiffreapproximatif. La commission des indemnitéscomposée demembres du conseil municipalfait toujours une offre inférieureà ce chiffresachant que les intéressésréclameront davantageet qu'il y aura concession mutuelle.Quand ils ne peuvent s'entendrel'affaire est portée devantun jury qui se prononce souverainement sur l'offre de la Ville et lademande du propriétaire ou du locataire exproprié.

Saccardresté à l'Hôtel de Ville pour le moment décisifeut un instant l'impudence de vouloir se faire désignerlorsque les travaux du boulevard Malesherbes commencèrentetd'estimer lui-même sa maison. Mais il craignit de paralyser parlà son influence sur les membres de la commission desindemnités. Il fit choisir un de ses collèguesunjeune homme doux et souriantnommé Michelinet dont lafemmed'une adorable beautévenait parfois excuser son mariauprès de ses chefslorsqu'il s'absentait pour caused'indisposition. Il était indisposé trèssouvent. Saccard avait remarqué que la jolie Mme Michelinquise glissait si humblement par les portes entrebâilléesétait une toute-puissance ; Michelin gagnait de l'avancement àchacune de ses maladiesil faisait son chemin en se mettant au lit.Pendant une de ses absencescomme il envoyait sa femme presque tousles matins donner de ses nouvelles à son bureauSaccard lerencontra deux fois sur les boulevards extérieursfumant uncigarede l'air tendre et ravi qui ne le quittait jamais. Cela luiinspira de la sympathie pour ce bon jeune hommepour cet heureuxménage si ingénieux et si pratique. Il avaitl'admiration de toutes les « machines à pièces decent sous » habilement exploitées. Quand il eut faitdésigner Michelinil alla voir sa charmante femmevoulut laprésenter à Renéeparla devant elle de sonfrère le députél'illustre orateur. MmeMichelin comprit.

Apartir de ce jourson mari garda pour son collègue sessourires les plus recueillis. Celui-ciqui ne voulait pas mettre ledigne garçon dans ses confidencesse contenta de se trouverlàcomme par hasardle jour où il procéda àl'évaluation de l'immeuble de la rue de la Pépinière.Il l'aida. Michelinla tête la plus nulle et la plus videqu'on pût imaginerse conforma aux instructions de sa femmequi lui avait recommandé de contenter M. Saccard en touteschoses. Il ne soupçonna riend'ailleurs ; il crut que l'agentvoyer était pressé de lui faire bâcler sa besognepour l'emmener au café. Les bauxles quittances de loyerlesfameux livres de Mme Sidonie passèrent des mains de soncollègue sous ses yeuxsans qu'il eût le tempsseulement de vérifier les chiffresque celui-ci énonçaittout haut. Larsonneau était làqui traitait soncomplice en étranger.

--Allezmettez cinq cent mille francsfinit par dire Saccard. Lamaison vaut davantage... Dépêchonsje crois qu'il va yavoir un mouvement du personnel à l'Hôtel de Villeetje veux vous en parler pour que vous préveniez votre femme.

L'affairefut ainsi enlevée. Mais il avait encore des craintes. Ilredoutait que ce chiffre de cinq cent mille francs ne parût unpeu gros à la commission des indemnitéspour unemaison qui n'en valait notoirement que deux cent mille. La hausseformidable sur les immeubles n'avait pas encore eu lieu. Une enquêtelui aurait fait courir le risque de sérieux désagréments.Il se rappelait cette phrase de son frère : « Pas descandale trop bruyantou je te supprime » ; et il savaitEugène homme à exécuter sa menace. Il s'agissaitde rendre aveugles et bienveillants ces messieurs de la commission.Il jeta les yeux sur deux hommes influents dont il s'étaitfait des amis par la façon dont il les saluait dans lescorridors lorsqu'il les rencontrait. Les trente-six membres duconseil municipal étaient choisis avec soin de la main mêmede l'empereursur la présentation du préfetparmi lessénateursles députésles avocatslesmédecinsles grands industriels qui s'agenouillaient le plusdévotement devant le pouvoir ; maisentre tousle baronGouraud et M. Toutin-Laroche méritaient la bienveillance desTuileries par leur ferveur.

Toutle baron Gouraud tenait dans cette courte biographie fait baron parNapoléon 1eren récompense de biscuits avariésfournis à la Grande Arméeil avait tour à tourété pair sous Louis XVlIIsous Charles Xsous Louis-Philippe et il était sénateur sous Napoléon III.C'était un adorateur du trônedes quatre planchesdorées recouvertes de velours ; peu lui importait l'homme quis'y trouvait assis. Avec son ventre énormesa face de boeufson allure d'éléphantil était d'une coquineriecharmante ; il se vendait avec majesté et commettait les plusgrosses infamies au nom du devoir et de la conscience. Mais cet hommeétonnait encore plus par ses vices. Il courait sur lui deshistoires qu'on ne pouvait raconter qu'à l'oreille. Sessoixante-dix-huit ans fleurissaient en pleine débauchemonstrueuse. A deux repriseson avait dû étouffer desales aventurespour qu'il n'allât pas traîner son habitbrodé de sénateur sur les bancs de la cour d'assises.

M.Toutin-Larochegrand et maigreancien inventeur d'un mélangede suif et de stéarine pour la fabrication des bougiesrêvaitle Sénat. Il s'était fait l'inséparable du baronGouraud ; il se frottait à luiavec l'idée vague quecela lui porterait bonheur. Au fondil était trèspratiqueet s'il eût trouvé un fauteuil de sénateurà acheter il en aurait âprement débattu le prix.L'empire allait mettre en vue cette nullité avidece cerveauétroit qui avait le génie des tripotages industriels.Il vendît le premier son nom à une compagnie véreuseà une de ces sociétés qui poussèrentcomme des champignons empoisonnés sur le fumier desspéculations impériales. On put voir collée auxmurs à cette époqueune affiche portant en grosseslettres noires ces mots Société généraledes ports du Maroc et dans laquelle le nom de M.Toutin-Larocheavec son titre de conseiller municipals'étalaiten tête de liste des membres du conseil de surveillancetousplus inconnus les uns que les autres. Ce procédédonton a abusé depuisfit merveille ; les actionnairesaccoururentbien que la question des ports du Maroc fût peuclaire et que les braves gens qui apportaient leur argent ne pussentexpliquer eux-mêmes à quelle oeuvre on allaitl'employer. L'affiche parlait superbement d'établir desstations commerciales le long de la Méditerranée.Depuis deux anscertains journaux célébraient cetteopération grandiosequ'ils déclaraient plus prospèretous les trois mois. Au conseil municipalM. Toutin-Laroche passaitpour un administrateur de premier mérite ; il était unedes fortes têtes de l'endroitet sa tyrannie aigre sur sescollègues n'avait d'égale que sa platitude dévotedevant le préfet. Il travaillait déjà àla création d'une grande compagnie financièreleCrédit viticoleune caisse de prêt pour les vigneronsdont il parlait avec réticencesdes attitudes graves quiallumaient autour de lui les convoitises des imbéciles.

Saccardgagna la protection de ces deux personnagesen leur rendant desservices dont il feignit habilement d'ignorer l'importance. Il mit enrapport sa soeur et le baronalors compromis dans une histoire desmoins propres. Il la conduisit chez luisous le prétexte deréclamer son appui en faveur de la chère femmequipétitionnait depuis longtempsafin d'obtenir une fourniturede rideaux pour les Tuileries. Mais il advint quand l'agent voyer leseût laissés ensembleque ce fut Mme Sidonie qui promitau baron de traiter avec certaines gensassez maladroits pour ne pasêtre honorés de l'amitié qu'un sénateuravait daigné témoigner à leur enfantune petitefille d'une dizaine d'années. Saccard agit lui-mêmeauprès de M. Toutin-Laroche ; il se ménagea uneentrevue avec lui dans un corridor et mit la conversation sur lefameux Crédit viticole. Au bout de cinq minutesle grandadministrateur effaréstupéfait des choses étonnantesqu'il entendaitprit sans façon l'employé à sonbras et le retint pendant une heure dans le couloir. Saccard luisouffla des mécanismes financiers prodigieux d'ingéniosité.Quand M. Toutin-Laroche le quittail lui serra la main d'une façonexpressiveavec un clignement d'yeux franc-maçonnique.

--Vous en serezmurmura-t-ilil faut que vous en soyez.

Ilfut supérieur dans toute cette affaire. Il poussa la prudencejusqu'à ne pas rendre le baron Gouraud et M. Toutin-Larochecomplices l'un de l'autre. Il les visita séparémentleur glissa un mot à l'oreille en faveur d'un de ses amis quiallait être expropriérue de la Pépinière; il eut bien soin de dire à chacun des deux compèresqu'il ne parlerait de cette affaire à aucun autre membre de lacommissionque c'était une chose en l'airmais qu'ilcomptait sur toute sa bienveillance.

L'agentvoyer avait eu raison de craindre et de prendre ses précautions.Quand le dossier relatif à son immeuble arriva devant lacommission des indemnitésil se trouva justement qu'un desmembres habitait la rue d'Astorg et connaissait la maison. Ce membrese récria sur le chiffre de cinq cent mille francsqueselonluion devait réduire de plus de moitié. Aristideavait eu l'impudence de faire demander sept cent mille francs. Cejour-làM. Toutin- Laroched'ordinaire trèsdésagréable pour ses collèguesétaitd'une humeur plus massacrante encore que de coutume. Il se fâchail prit la défense des propriétaires.

--Nous sommes tous propriétairesmessieurscriait-il...L'empereur veut faire de grandes chosesne lésinons pas surdes misères... Cette maison doit valoir les cinq cent millefrancs ; c'est un de nos hommesun employé de la Villequi afixé ce chiffre... Vraimenton dirait que nous vivons dans laforêt de Bondy ; vous verrez que nous finirons par noussoupçonner entre nous.

Lebaron Gouraudappesanti sur son siègeregardait du coin del'oeild'un air surprisM. Toutin-Laroche jetant feu et flamme enfaveur du propriétaire de la rue de la Pépinière.Il eut un soupçon. Maisen sommecomme cette sortie violentele dispensait de prendre la paroleil se mit à hocherdoucement la têteen signe d'approbation absolue. Le membre dela rue d'Astorg résistaitrévolténe voulantpas plier devant les deux tyrans de la commission dans une questionoù il était plus compétent que ces messieurs. Cefut alors que M. Toutin-Larocheayant remarqué les signesapprobatifs du barons'empara vivement du dossier et dit d'une voixsèche :

--C'est bien. Nous éclaircirons vos doutes... Si vous lepermettezje me charge de l'affaireet le baron Gouraud feral'enquête avec moi.

--Ouiouidit gravement le baronrien de louche ne doit entacher nosdécisions.

Ledossier avait déjà disparu dans les vastes poches de M.Toutin-Laroche. La commission dut s'incliner. Sur le quaicomme ilssortaientles deux compères se regardèrent sans rire.Ils se sentaient complicesce qui redoublait leur aplomb. Deuxesprits vulgaires eussent provoqué une explication ; euxcontinuèrent à plaider la cause des propriétairescomme si on eût pu les entendre encoreet à déplorerl'esprit de méfiance qui se glissait partout. Au moment oùils allaient se quitter :

-Ah ! j'oubliaismon cher collèguedit le baron avec unsourireje pars tout à l'heure pour la campagne. Vous seriezbien aimable d'aller faire sans moi cette petite enquête... Etsurtout ne me vendez pasces messieurs se plaignent de ce que jeprends trop de vacances.

--Soyez tranquillerépondit M. Toutin-Larocheje vais de cepas rue de la Pépinière.

Ilrentra tranquillement chez luiavec une pointe d'admiration pour lebaronqui dénouait si joliment les situations délicates.Il garda le dossier dans sa pocheetà la séancesuivanteil déclarad'un ton péremptoireau nom dubaron et au sienqu'entre l'offre de cinq cent mille francs et lademande de sept cent mille francs il fallait prendre un moyen termeet accorder six cent mille francs.

Iln'y eut pas la moindre opposition. Le membre de la rue d'Astorgquiavait réfléchi sans doutedit avec une grande bonhomiequ'il s'était trompé : il avait cru qu'il s'agissait dela maison voisine.

Cefut ainsi qu'Aristide Saccard remporta sa première victoire.Il quadrupla sa mise de fonds et gagna deux complices. Une seulechose l'inquiéta ; lorsqu'il voulut anéantir les fameuxlivres de Mme Sidonieil ne les trouva plus. Il courut chezLarsonneauqui lui avoua carrément qu'il les avaiten effetet qu'il les gardait. L'autre ne se fâcha pas ; il sembla direqu'il n'avait eu de l'inquiétude que pour ce cher amibeaucoup plus compromis que lui par ces écritures presqueentièrement de sa mainmais qu'il était rassurédu moment où elles se trouvaient en sa possession. Au fondileût volontiers étranglé le « cher ami »; il se souvenait d'une pièce fort compromettanted'uninventaire fauxqu'il avait eu la bêtise de dresseret quidevait être resté dans l'un des registres. Larsonneaupayé grassementalla monter un cabinet d'affaires rue deRivolioù il eut des bureaux meublés avec le luxe d'unappartement de fille. Saccardaprès avoir quittél'Hôtel de Villepouvant mettre en branle un roulement defonds considérablese lança dans la spéculationà outrancetandis que Renéegriséefolleemplissait Paris du bruit de ses équipagesde l'éclatde ses diamantsdu vertige de sa vie adorable et tapageuse.

Parfoisle mari et la femmeces deux fièvres chaudes de l'argent etdu plaisirallaient dans les brouillards glacés de l'îleSaint-Louis. Il leur semblait qu'ils entraient dans une ville morte.

L'hôtelBéraudbâti vers le commencement du dix-septièmesiècleétait une de ces constructions carréesnoires et gravesaux étroites et hautes fenêtresnombreuses au Maraiset qu'on loue à des pensionnatsàdes fabricants d'eau de Seltzà des entrepositaires de vinset d'alcools. Seulementil était admirablement conservé.Sur la rue Saint-Louis-en-l'Ileil n'avait que trois étagesdes étages de quinze à vingt pieds de hauteur. Lerez-de-chausséeplus écraséétait percéde fenêtres garnies d'énormes barres de fers'enfonçantlugubrement dans la sombre épaisseur des murset d'une portearrondiepresque aussi haute que largeà marteau de fontepeinte en gros vert et garnie de clous énormes qui dessinaientdes étoiles et des losanges sur les deux vantaux. Cette porteétait typiqueavec les bornes qui la flanquaientrenverséesà demi et largement cerclées de fer. On voyaitqu'anciennement on avait ménagé le lit d'un ruisseauau milieu de la porteentre les pentes légères ducailloutage du porche ; mais M. Béraud s'était décidéà boucher ce ruisseau en faisant bitumer l'entrée ; cefutd'ailleursle seul sacrifice aux architectes modernes qu'ilaccepta jamais. Les fenêtres des étages étaientgarnies de minces rampes de fer forgélaissant voir leurscroisées colossales à fortes boiseries brunes et àpetits carreaux verdâtres. En hautdevant les mansardesletoit s'interrompaitla gouttière continuait seule son cheminpour conduire les eaux de pluie aux tuyaux de descente. Et ce quiaugmentait encore la nudité austère de la façadec'était l'absence absolue de persiennes et de jalousieslesoleil ne venant en aucune saison sur ces pierres pâles etmélancoliques. Cette façadeavec son air vénérablesa sévérité bourgeoisedormait solennellementdans le recueillement du quartierdans le silence de la rue que lesvoitures ne troublaient guère.

Al'intérieur de l'hôtelse trouvait une cour carréeentourée d'arcadesune réduction de la place Royaledallée d'énormes pavésce qui achevait dedonner à cette maison morte l'apparence d'un cloître. Enface du porcheune fontaineune tête de lion à demieffacéeet dont on ne voyait plus que la gueule entrouvertejetaitpar un tube de ferune eau lourde et monotonedans une augeverte de moussepolie sur les bords par l'usure. Cette eau étaitglaciale. Des herbes poussaient entre les pavés. L'étéun mince coin de soleil descendait dans la couret cette visite rareavait blanchi un angle de la façadeau miditandis que lestrois autres pansmoroses et noirâtresétaient zébrésde moisissures. Làau fond de cette cour fraîche etmuette comme un puitséclairée d'un jour blancd'hiveron se serait cru à mille lieues de ce nouveau Parisoù flambaient toutes les chaudes jouissancesdans le vacarmedes millions.

Lesappartements de l'hôtel avaient le calme tristela solennitéfroide de la cour. Desservis par un large escalier à rampe deferoù les pas et la toux des visiteurs sonnaient comme sousune voûte d'égliseils s'étendaient en longuesenfilades de vastes et hautes piècesdans lesquelles seperdaient de vieux meublesde bois sombre et trapu ; et le demi-journ'était peuplé que par les personnages des tapisseriesdont on apercevait vaguement les grands corps blêmes. Tout leluxe de l'ancienne bourgeoisie parisienne était làunluxe inusable et sans mollessedes sièges dont le chêneest recouvert à peine d'un peu d'étoupedes lits auxétoffes rigidesdes bahuts à linge où larudesse des planches compromettrait singulièrement la frêleexistence des robes modernes. M. Béraud du Châtel avaitchoisi son appartement dans la partie la plus noire de l'hôtelentre la rue et la courau premier étage. Il se trouvait làdans un cadre merveilleux de recueillementde silence et d'ombre.Quand il poussait les portestraversant la solennité despièces de son pas lent et graveon l'eût pris pour unde ces membres des vieux parlements dont on voyait les portraitsaccrochés aux mursrentrant chez lui tout songeur aprèsavoir discuté et refusé de signer un édit duroi.

Maisdans cette maison mortedans ce cloîtreil y avait un nidchaud et vibrantun trou de soleil et de gaietéun coind'adorable enfancede grand airde lumière large. Il fallaitmonter une foule de petits escaliersfiler le long de dix àdouze corridorsredescendreremonter encorefaire un véritablevoyageet l'on arrivait enfin à une vaste chambreàune sorte de belvédère bâti sur le toitderrièrel'hôtelau-dessus du quai de Béthune. Elle étaiten plein midi. La fenêtre s'ouvrait si grandeque le cielavec tous ses rayonstout son airtout son bleusemblait y entrer.Perchée comme un pigeonnierelle avait de longues caisses defleursune immense volièreet pas un meuble. On avaitsimplement étalé une natte sur le carreau. C'étaitla « chambre des enfants ». Dans tout l'hôtelonla connaissaiton la désignait sous ce nom. La maison étaitsi froidela cour si humideque la tante Elisabeth avait redoutépour Christine et Renée ce souffle frais qui tombait des murs; maintes foiselle avait grondé les gamines qui couraientsous les arcades et qui prenaient plaisir à tremper leurspetits bras dans l'eau glacée de la fontaine. Alorsl'idéelui était venue de faire disposer pour elles ce grenier perdule seul coin où le soleil entrât et se réjouîtsolitairedepuis bientôt deux sièclesau milieu destoiles d'araignées. Elle leur donna une nattedes oiseauxdes fleurs. Les gamines furent enthousiasmées. Pendant lesvacancesRenée vivait làdans le bain jaune de ce bonsoleilqui semblait heureux de la toilette qu'on avait faite àsa retraite et des deux têtes blondes qu'on lui envoyait. Lachambre devint un paradistoute résonnante du chant desoiseaux et du babil des petites. On la leur avait cédéeen toute propriété. Elles disaient « notrechambre » ; elles étaient chez elles ; elles allaientjusqu'à s'y enfermer à clef pour se bien prouverqu'elles en étaient les uniques maîtresses. Quel coin debonheur ! Un massacre de joujoux râlait sur la nattedans lesoleil clair.

Etla grande joie de la chambre des enfants était encore le vastehorizon. Des autres fenêtres de l'hôtelon ne voyait enface de soi que des murs noirsà quelques pieds. Maisdecelle-cion apercevait tout ce bout de Seinetout ce bout de Parisqui s'étend de la Cité au pont de Bercyplat etimmenseet qui ressemble à quelque originale cité deHollande. En bassur le quai de Béthuneil y avait desbaraques de bois à moitié effondréesdesentassements de poutres et de toits crevésparmi lesquels lesenfants s'amusaient souvent à regarder courir des ratsénormesqu'elles redoutaient vaguement de voir grimper lelong des hautes murailles. Maisau-delàl'enchantementcommençait. L'estacadeétageant ses madrierssescontreforts de cathédrale gothiqueet le pont de Constantinelégerse balançant comme une dentelle sous les piedsdes passants se coupaient à angle droitparaissaient barreret retenir la masse énorme de la rivière. En facelesarbres de la Halle aux vinset plus loin les massifs du Jardin desplantesverdissaients'étalaient jusqu'à l'horizon :tandis quede l'autre côté de l'eaule quai Henri-IVet le quai de la Rapée alignaient leurs constructions basseset inégalesleur rangée de maisons quide hautressemblaient aux petites maisons de bois et de carton que lesgamines avaient dans des boîtes.

Aufondà droitele toit ardoisé de la Salpêtrièrebleuissait au-dessus des arbres. Puisau milieudescendant jusqu'àla Seineles larges berges pavées faisaient deux longuesroutes grises que tachait çà et là la marbrured'une file de tonneauxd'un chariot atteléd'un bateau debois ou de charbon vidé à terre. Mais l'âme detout celal'âme qui emplissait le paysagec'était laSeinela rivière vivante ; elle venait de loindu bord vagueet tremblant de l'horizonelle sortait de là-basdu rêvepour couler droit aux enfantsdans sa majesté tranquilledans son gonflement puissantqui s'épanouissaits'élargissait en nappe à leurs piedsà lapointe de l'île. Les deux ponts qui la coupaientle pont deBercy et le pont d'Austerlitzsemblaient des arrêtsnécessaireschargés de la contenirde l'empêcherde monter jusque dans la chambre. Les petites aimaient la géanteelles s'emplissaient les yeux de sa coulée colossalede cetéternel flot grondant qui roulait vers ellescomme pour lesatteindreet qu'elles sentaient se fendre et disparaître àdroite et à gauchedans l'inconnuavec une douceur de titandompté. Par les beaux jourspar les matinées de cielbleuelles se trouvaient ravies des belles robes de la Seine ;c'étaient des robes changeantes qui passaient du bleu au vertavec mille teintes d'une délicatesse infinie ; on aurait ditde la soie mouchetée de flammes blanchesavec des ruches desatin ; et les bateaux qui s'abritaient aux deux rives la bordaientd'un ruban de velours noir. Au loinsurtoutl'étoffedevenait admirable et précieusecomme la gaze enchantéed'une tunique de fée ; après la bande de Satin grosvertdont l'ombre des ponts serrait la Seineil y avait desplastrons d'ordes pans d'une étoffe plissée couleurde soleil. Le ciel immensesur cette eauces files basses demaisonsces verdures des deux parcsse creusait.

ParfoisRenéelasse de cet horizon sans bornesgrande déjàet rapportant du pensionnat des curiosités charnellesjetaitun regard dans l'école de natation des bains Petitdont lebateau se trouve amarré à la pointe de l'île.Elle cherchait à voirentre les linges flottants pendus àdes ficelles en guise de plafondles hommes en caleçon donton apercevait les ventres nus.




PARTIEIII


Maximeresta au collège de Plassans jusqu'aux vacances de 1854. Ilavait treize ans et quelques moiset venait d'achever sa cinquième.Ce fut alors que son père se décida à le fairevenir à Paris. Il songeait qu'un fils de cet âge leposeraitl'installerait définitivement dans son rôle deveuf remariériche et sérieux. Lorsqu'il annonçason projet à Renéeà l'égard de laquelleil se piquait d'une extrême galanterieelle lui réponditnégligemment :

--C'est celafaites venir le gamin... Il nous amusera un peu. Lematinon s'ennuie à mourir.

Legamin arriva huit jours après. C'était déjàun grand galopin fluetà figure de fillel'air délicatet effrontéd'un blond très doux. Mais comme il étaitfagotégrand Dieu ! Tondu jusqu'aux oreillesles cheveux siras que la blancheur du crâne se trouvait à peinecouverte d'une ombre légèreil avait un pantalon tropcourtdes souliers de charretierune tunique affreusement râpéetrop largeet qui le rendait presque bossu. Dans cet accoutrementsurpris des choses nouvelles qu'il voyaitil regardait autour deluisans timiditéd'ailleursde l'air sauvage et ruséd'un enfant précocehésitant à se livrer dupremier coup.

Undomestique venait de l'amener de la gareet il était dans legrand salonravi par l'or de l'ameublement et du plafondprofondément heureux de ce luxe au milieu duquel il allaitvivrelorsque Renéequi revenait de chez son tailleurentracomme un coup de vent. Elle jeta son chapeau et le burnous blancqu'elle avait mis sur ses épaules pour se protégercontre le froid déjà vif. Elle apparut à Maximestupéfait d'admirationdans tout l'éclat de sonmerveilleux costume.

L'enfantla crut déguisée. Elle portait une délicieusejupe de faille bleueà grands volantssur laquelle étaitjeté une sorte d'habit de garde française de soie gristendre. Les pans de l'habitdoublé de satin bleu plus foncéque la faille du juponétaient galamment relevés etretenus par des noeuds de ruban ; les parements des manches platesles grands revers du corsage s'élargissaientgarnis du mêmesatin. Etcomme assaisonnement suprêmecomme pointe risquéed'originalitéde gros boutons imitant le saphirpris dansdes rosettes azurdescendaient le long de l'habitsur deux rangées.C'était laid et adorable.

QuandRenée aperçut Maxime :

--C'est le petitn'est-ce pas ? demanda-t-elle au domestiquesurprisede le voir aussi grand qu'elle.

L'enfantla dévorait du regard. Cette dame si blanche de peaudont onapercevait la poitrine dans l'entrebâillement d'une chemisetteplisséecette apparition brusque et charmanteavec sacoiffure hauteses fines mains gantéesses petites bottesd'homme dont les talons pointus s'enfonçaient dans le tapisle ravissaitlui semblait la bonne fée de cet appartementtiède et doré. Il se mit à sourireet il futtout juste assez gauche pour garder sa grâce de gamin.

--Tiensil est drôle ! s'écria Renée... Maisquelle horreur ! comme on lui a coupé les cheveux !... Ecoutemon petit amiton père ne rentrera sans doute que pour ledîneret je vais être obligée de t'installer...Je suis votre belle- mamanmonsieur. Veux-tu m'embrasser ?

--Je veux bienrépondit carrément Maxime.

Etil baisa la jeune femme sur les deux jouesen la prenant par lesépaulesce qui chiffonna un peu l'habit de garde française.Elle se dégageariantdisant :

--Mon Dieu ! qu'il est drôlele petit tondu !...

Ellerevint à luiplus sérieuse.

--Nous serons amisn'est-ce pas ?... Je veux être une mèrepour vous. Je réfléchissais à celaen attendantmon tailleurqui est en conférenceet je me disais que jedevais me montrer très bonne et vous élever tout àfait bien... Ce sera gentil !

Maximecontinuait à la regarderde son regard bleu de fille hardieet brusquement :

--Quel âge avez-vous ? demanda-t-il.

--Mais on ne demande jamais cela ! s'écria-t-elle en joignantles mains... Il ne sait pasle petit malheureux ! Il faudra tout luiapprendre. Heureusement que je puis encore dire mon âge. J'aivingt et un ans.

--Moij'en aurai bientôt quatorze... Vous pourriez être masoeur.

Iln'acheva pasmais son regard ajoutait qu'il s'attendait àtrouver la seconde femme de son père beaucoup plus vieille. Ilétait tout près d'elleil lui regardait le cou avectant d'attention qu'elle finit presque par rougir. Sa têtefolled'ailleurstournaitne pouvant s'arrêter longtemps surle même sujet ; et elle se mit à marcheràparler de son tailleuroubliant qu'elle s'adressait à unenfant.

--J'aurais voulu être là pour vous recevoir. Maisimaginez-vous que Worms m'a apporté ce costume ce matin... Jel'essaie et je le trouve assez réussi. Il a beaucoup de chicn'est-ce pas ?

Elles'était plantée devant une glace. Maxime allait etvenait derrière ellepour la voir sur toutes les faces.

--Seulementcontinua-t-elleen mettant l'habitje me suis aperçuequ'il faisait un gros plilàsur l'épaule gauchevous voyez... C'est très laidce pli ; il semble que j'ai uneépaule plus haute que l'autre.

Ils'était approchéil passait son doigt sur le plicomme pour l'aplatiret sa main de collégien vicieuxparaissait s'oublier en cet endroit avec un certain bien-aise.

-Ma foicontinua-t-elleje n'ai pu y tenir. J'ai fait atteler et jesuis allée dire à Worms ce que je pensais de soninconcevable légèreté... Il m'a promis deréparer cela.

Puiselle resta devant la glacese contemplant toujoursse perdant dansune subite rêverie. Elle finit par poser un doigt sur seslèvresd'un air d'impatience méditative. Ettout bascomme se parlant à elle-même :

--Il manque quelque chose... bien sûr qu'il manque quelquechose...

Alorsd'un mouvement promptelle se tournase planta devant Maximeauquel elle demanda :

--Est-ce que c'est vraiment bien ?... Vous ne trouvez pas qu'il manquequelque choseun rienun noeud quelque part ?

Lecollégienrassuré par la camaraderie de la jeunefemmeavait repris tout l'aplomb de sa nature effrontée. Ils'éloignase rapprochacligna les yeuxen murmurant :

--Nonnonil ne manque rienc'est très jolitrèsjoli... Je trouve plutôt qu'il y a quelque chose de trop.

Ilrougit un peumalgré son audaces'avança encoreettraçant du bout du doigt un angle aigu sur la gorge de Renée:

--Moivoyez-vouscontinua-t-ilj'échancrerais comme çacette dentelleet je mettrais un collier avec une grosse croix.

Ellebattit des mainsrayonnante.

--C'est celac'est celacria-t-elle... J'avais la grosse croix sur lebout de la langue.

Elleécarta la chemisettedisparut pendant deux minutesrevintavec le collier et la croix. Etse replaçant devant la glaced'un air de triomphe.

--Oh ! complettout à fait completmurmura-t-elle... Mais iln'est pas bête du toutle petit tondu ! Tu habillais donc lesfemmes dans ta province ? Décidémentnous serons bonsamis. Mais il faudra m'écouter. D'abordvous laisserezpousser vos cheveuxet vous ne porterez plus cette affreuse tunique.Puisvous suivrez fidèlement mes leçons de bonnesmanières. Je veux que vous soyez un joli jeune homme.

--Mais bien sûrdit naïvement l'enfant ; puisque papa estriche maintenantet que vous êtes sa femme.

Elleeut un sourireet avec sa vivacité habituelle :

--Alors commençons par nous tutoyer. Je dis tuje dis vous.C'est bête... Tu m'aimeras bien ?

--Je t'aimerai de tout mon coeurrépondit-il avec une effusionde galopin en bonne fortune.

Tellefut la première entrevue de Maxime et de Renée.L'enfant n'alla au collège qu'un mois plus tard. Sabelle-mèreles premiers joursjoua avec lui comme avec unepoupée ; elle le décrassa de sa provinceet il fautdire qu'il y mit une bonne volonté extrême. Quand ilparuthabillé de neuf des pieds à la tête par letailleur de son pèreelle poussa un cri de surprise joyeuse :il était joli comme un coeur ; ce fut son expression. Sescheveux seuls mettaient à pousser une lenteur désespérante.La jeune femme disait d'ordinaire que tout le visage est dans lachevelure. Elle soignait la sienne avec dévotion. Longtempsla couleur l'en avait désoléecette couleurparticulièred'un jaune tendrequi rappelait celle du beurrefin. Mais quand la mode des cheveux jaunes arrivaelle fut charméeet pour faire croire qu'elle ne suivait pas la mode bêtementelle jura qu'elle se teignait tous les mois.

Lestreize ans de Maxime étaient déjà terriblementsavants. C'était une de ces natures frêles et hâtivesdans lesquelles les sens poussent de bonne heure. Le vice en luiparut même avant l'éveil des désirs. A deuxreprisesil faillit se faire chasser du collège. Renéeavec des yeux habitués aux grâces provincialesauraitvu quetout fagoté qu'il étaitle petit tonducommeelle le nommaitsouriaittournait le couavançait les brasd'une façon gentillede cet air féminin desdemoiselles de collège. Il se soignait beaucoup les mainsqu'il avait minces et longues : Si ses cheveux restaient courtsparordre du proviseurancien colonel du génieil possédaitun petit miroirqu'il tirait de sa pochependant les classesqu'ilposait entre les pages de son livreet dans lequel il se regardaitdes heures entièress'examinant les yeuxles gencivessefaisant des miness'apprenant des coquetteries. Ses camarades sependaient à sa blousecomme à une jupeet il seserrait tellementqu'il avait la taille mincele balancement dehanches d'une femme faite. La vérité était qu'ilrecevait autant de coups que de caresses. Le collège dePlassansun repaire de petits bandits comme la plupart des collègesde provincefut ainsi un milieu de souilluredans lequel sedéveloppa singulièrement ce tempérament neutrecette enfance qui apportait le malon ne savait de quel inconnuhéréditaire. L'âge allait heureusement lecorriger. Mais la marque de ses abandons d'enfantcette efféminationde tout son êtrecette heure où il s'était crufilledevait rester en luile frapper à jamais dans savirilité.

Renéel'appelait « mademoiselle »sans savoir quesix moisauparavantelle aurait dit juste. Il lui semblait trèsobéissanttrès aimantet même elle se trouvaitsouvent gênée par ses caresses. Il avait une façond'embrasser qui chauffait la peau. Mais ce qui la ravissaitc'étaitson espièglerie ; il était drôle au possiblehardiparlant déjà des femmes avec des sourirestenant tête aux amies de Renéeà la chèreAdelinequi venait d'épouser M. d'Espanetet à lagrosse Suzannemariée tout récemment au grandindustriel Haffner. Il eutà quatorze ansune passion pourcette dernière. Il avait pris sa belle-mère pourconfidenteet celle-ci s'amusait beaucoup.

--Moij'aurais préféré Adelinedisait-elle ;elle est plus jolie.

--Peut-êtrerépondait le galopinmais Suzanne est bienplus grosse... J'aime les belles femmes... Si tu étaisgentilletu lui parlerais pour moi.

Renéeriait. Sa poupéece grand gamin aux mines de filleluisemblait impayabledepuis qu'elle était amoureuse. Il vint unmoment où Mme Haffner dut se défendre sérieusement.D'ailleursces dames encourageaient Maxime par leurs rires étouffésleurs demi-motsles attitudes coquettes qu'elles prenaient devantcet enfant précoce. Il entrait là une pointe dedébauche fort aristocratique toutes troisdans leur vietumultueusebrûlées par la passions'arrêtaientà la dépravation charmante du galopincomme àun piment original et sans danger qui réveillait leur goût.Elles lui laissaient toucher leur robefrôler leurs épaulesde ses doigtslorsqu'il les suivait dans l'antichambrepour jetersur elles leur sortie de bal ; elles se le passaient de main en mainriant comme des follesquand il leur baisait les poignetsdu côtédes veinesà cette place où la peau est si douce ;puis elles se faisaient maternelles et lui enseignaient doctementl'art d'être bel homme et de plaire aux dames. C'étaitleur joujouun petit homme d'un mécanisme ingénieuxqui embrassaitqui faisait la courqui avait les plus aimablesvices du mondemais qui restait un joujouun petit homme de cartonqu'on ne craignait pas tropassez cependant pour avoirsous sa mainenfantineun frisson très doux.

Ala rentrée des classesMaxime alla au lycée Bonaparte.C'est le lycée du beau mondecelui que Saccard devait choisirpour son fils. L'enfantsi mousi léger qu'il fûtavait alors une intelligence très vive ; mais il s'appliqua àtout autre chose qu'aux études classiques. Il fut cependant unélève correctqui ne descendit jamais dans la bohèmedes cancreset qui demeura parmi les petits messieurs convenables etbien mis dont on ne dit rien.

Ilne lui resta de sa jeunesse qu'une véritable religion pour latoilette. Paris lui ouvrit les yeuxen fit un beau jeune hommepincé dans ses vêtementssuivant les modes. Il étaitle Brummel de sa classe. Il s'y présentait comme dans unSalonchaussé finementganté justeavec des cravatesprodigieuses et des chapeaux ineffables. D'ailleurs ils se trouvaientlà une vingtaineformant une aristocraties'offrant àla sortie des havanes dans des porte- cigares à fermoirs d'orfaisant porter leur paquet de livres par un domestique en livrée.Maxime avait déterminé son père à luiacheter un tilbury et un petit cheval noir qui faisaient l'admirationde ses camarades.

Ilconduisait lui-mêmeayant sur le siège de derrièreun valet de piedles bras croisésqui tenait sur ses genouxle cartable du collégienun vrai portefeuille de ministre enchagrin marron. Et il fallait voir avec quelle légèretéquelle science et quelle correction d'alluresil venait en dixminutes de la rue de Rivoli à la rue du Havrearrêtaitnet son cheval devant la porte du lycéejetait la bride auvaleten disant « Jacquesà quatre heures et demien'est-ce pas ? » Les boutiquiers voisins étaient ravisde la bonne grâce de ce blondin qu'ils voyaient régulièrementdeux fois par jour arriver et repartir dans sa voiture. Au retourilreconduisait parfois un amiqu'il mettait à sa porte. Lesdeux enfants fumaientregardaient les femmeséclaboussaientles passantscomme s'ils fussent revenus des courses. Petit mondeétonnantcouvée de fats et d'imbécilesqu'onpeut voir chaque jour rue du Havrecorrectement habillésavec leurs vestons de gandinsjouer les hommes riches et blaséstandis que la bohème du lycéeles vrais écoliersarrivent criant et se poussanttapant le pavé avec leurs grossouliersleurs livres pendus derrière le dosau bout d'unecourroie.

Renéequi voulait prendre au sérieux son rôle de mèreet d'institutriceétait enchantée de son élève.Elle ne négligeait rienil est vraipour parfaire sonéducation. Elle traversait alors une heure pleine de dépitet de larmes ; un amant l'avait quittéeavec scandaleauxyeux de tout Parispour se mettre avec la duchesse de Sternich. Ellerêva que Maxime serait sa consolationelle se vieillits'ingénia pour être maternelleet devint le mentor leplus original qu'on pût imaginer. Souventle tilbury de Maximerestait à la maison ; c'était Renéeavec sagrande calèchequi venait prendre le collégien. Ilscachaient le portefeuille marron sous la banquetteils allaient auBoisalors dans tout son neuf. Làelle lui faisait un coursde haute élégance. Elle lui nommait le Tout- Parisimpérialgrasheureuxencore dans l'extase de ce coup debaguette qui changeait les meurt-de-faim et les goujats de la veilleen grands seigneursen millionnaires soufflant et se pâmantsous le poids de leur caisse. Mais l'enfant la questionnait surtoutsur les femmeset comme elle était très libre avecluielle lui donnait des détails précis ; Mme deGuende était bêtemais admirablement faite ; lacomtesse Vanskafort richeavait chanté dans les coursavant de se faire épouser par un Polonaisqui la battaitdisait-on ; quant à la marquise d'Espanet et à SuzanneHaffnerelles étaient inséparablesetbien qu'ellesfussent ses amies intimesRenée ajoutaiten pinçantles lèvrescomme pour ne pas en dire davantagequ'il couraitde bien vilaines histoires sur leur compte ; la belle Mme deLauwerens était aussi horriblement compromettantemais elleavait de si jolis yeuxet tout le mondeen sommesavait quequantà elleelle était irréprochablebien qu'un peutrop mêlée aux intrigues des pauvres petites femmes quila fréquentaientMme DasteMme Tessièrela baronnede Meinhold. Maxime voulut avoir le portrait de ces dames ; il engarnit un album qui resta sur la table du salon. Pour embarrasser sabelle-mamanavec cette ruse vicieuse qui était le traitdominant de son caractèreil lui demandait des détailssur les fillesen feignant de les prendre pour des femmes du vraimonde. Renéemorale et sérieusedisait que c'étaientd'affreuses créatures et qu'il devait les éviter avecsoin ; puis elle s'oubliait et parlait d'elles comme de personnesqu'elle eût connues intimement. Un des grands régals del'enfant était encore de la mettre sur le chapitre de laduchesse de Sternich. Chaque fois que sa voiture passaitau Boisàcôté de la leuril ne manquait pas de nommer laduchesseavec une sournoiserie méchanteun regard endessousprouvant qu'il connaissait la dernière aventure deRenée. Celle-cid'une voix sèchedéchirait sarivale ; comme elle vieillissait ! la pauvre femme ! elle semaquillaitelle avait des amants cachés au fond de toutes sesarmoireselle s'était donnée à un chambellanpour entrer dans le lit impérial. Et elle ne tarissait pastandis que Maximepour l'exaspérertrouvait Madame deSternich délicieuse. De telles leçons développaientsingulièrement l'intelligence du collégiend'autantplus que la jeune institutrice les répétait partoutauBoisau théâtredans les salons. L'élèvedevint très fort.

Ceque Maxime adoraitc'était de vivre dans les jupesdans leschiffonsdans la poudre de riz des femmes. Il restait toujours unpeu filleavec ses mains effiléesson visage imberbesoncou blanc et potelé. Renée le consultait gravement surses toilettes. Il connaissait les bons faiseurs de Parisjugeaitchacun d'eux d'un motparlait de la saveur des chapeaux d'un tel etde la logique des robes de tel autre. A dix-sept ansil n'y avaitpas une modiste qu'il n'eût approfondiepas un bottier dont iln'eût étudié et pénétré lecoeur. Cet étrange avortonquipendant les classesd'anglaislisait les prospectus que son parfumeur lui adressait tousles vendredisaurait soutenu une thèse brillante sur leTout-Paris mondainclientèle et fournisseurs comprisàl'âge où les gamins de province n'osent pas encoreregarder leur bonne en face. Souventquand il revenait du lycéeil rapportait dans son tilbury un chapeauune boîte de savonsun bijoucommandés la veille par sa belle-mère. Ilavait toujours quelque bout de dentelle musquée qui traînaitdans ses poches.

Maissa grande partie était d'accompagner Renée chezl'illustre Wormsle tailleur de géniedevant lequel lesreines du Second Empire se tenaient à genoux. Le salon dugrand homme était vastecarrégarni de larges divans.Il y entrait avec une émotion religieuse. Les toilettes ontcertainement une odeur propre ; la soiele satinle velourslesdentelles avaient marié leurs arômes légers àceux des chevelures et des épaules ambrées ; et l'airdu salon gardait cette tiédeur odorantecet encens de lachair et du luxe qui changeait la pièce en une chapelleconsacrée à quelque secrète divinité.Souvent il fallait que Renée et Maxime fissent antichambrependant des heures ; il y avait là une vingtaine desolliciteusesattendant leur tourtrempant des biscuits dans desverres de madèrefaisant collation sur la grande table dumilieuoù traînaient des bouteilles et des assiettes depetits fours. Ces dames étaient chez ellesparlaientlibrementet lorsqu'elles se pelotonnaient autour de la pièceon aurait dit un vol blanc de lesbiennes qui se serait abattu sur lesdivans d'un salon parisien. Maximequ'elles toléraient etqu'elles aimaient pour son air de filleétait le seul hommeadmis dans le cénacle. Il y goûtait des jouissancesdivines ; il glissait le long des divans comme une couleuvre agile ;on le retrouvait sous une jupederrière un corsageentredeux robesoù il se faisait tout petitse tenant bientranquillerespirant la chaleur parfumée de ses voisines avecdes mines d'enfant de choeur avalant le bon Dieu.

--Il se fourre partoutce petit-làdisait la baronne deMeinholden lui tapotant les joues.

Ilétait si fluet que ces dames ne lui donnaient guèreplus de quatorze ans. Elles s'amusèrent à le griseravec le madère de l'illustre Worms. Il leur dit des chosesstupéfiantesqui les firent rire aux larmes. Toutefoiscefut la marquise d'Espanet qui trouva le mot de la situation. Comme ondécouvrit un jour Maximedans un angle des divansderrièreson dos :

--Voilà un garçon qui aurait dû naître fillemurmura-t-elleà le voir si rosesi rougissantsi pénétrédu bien-être qu'il avait éprouvé dans sonvoisinage.

Puislorsque le grand Worms recevait enfin RenéeMaxime pénétraitavec elle dans le cabinet. Il s'était permis de parler deux outrois foispendant que le maître s'absorbait dans le spectaclede sa clientecomme les pontifes du beau veulent que Léonardde Vinci l'ait fait devant la Joconde. Le maître avait daignésourire de la justesse de ses observations. Il faisait mettre Renéedebout devant une glacequi montait du parquet au plafondserecueillaitavec un froncement de sourcilspendant que la jeunefemmeémueretenait son haleinepour ne pas bouger. Etaubout de quelques minutesle maîtrecomme pris et secouépar l'inspirationpeignait à grands traits saccadés lechef-d'oeuvre qu'il venait de concevoirs'écriait en phrasessèches :

--Robe Montespan en faille cendrée...la traînedessinantdevantune basque arrondie...gros noeuds de satin grisla relevant sur les hanches...enfin tablier bouillonné detulle gris perleles bouillonnés séparés pardes bandes de satin gris.

Ilse recueillait encoreparaissait descendre tout au fond de songénieetavec une grimace triomphante de pythonisse sur sontrépiedil achevait :

--Nous poserons dans les cheveuxsur cette tête rieuselepapillon rêveur de Psyché aux ailes d'azur changeant.

Maisd'autres foisl'inspiration était rétive. L'illustreWorms l'appelait vainementconcentrait ses facultés en pureperte. Il torturait ses sourcilsdevenait livideprenait entre sesmains sa pauvre têtequ'il branlait avec désespoiretvaincuse jetant dans un fauteuil :

--Nonmurmurait-il d'une voix dolentenonpas aujourd'hui...cen'est pas possible... Ces dames sont indiscrètes. La sourceest tarie.

Etil mettait Renée à la porte en répétant :

--Pas possiblepas possiblechère damevous repasserez unautre jour... Je ne vous sens pas ce matin.

Labelle éducation que recevait Maxime eut un premier résultat.A dix-sept ansle gamin séduisit la femme de chambre de sabelle-mère. Le pis de l'histoire fut que la chambrièredevint enceinte. Il fallut l'envoyer à la campagne avec lemarmot et lui constituer une petite rente. Renée restahorriblement vexée de l'aventure. Saccard ne s'en occupa quepour régler le côté pécuniaire de laquestion ; mais la jeune femme gronda vertement son élève.Luidont elle voulait faire un homme distinguésecompromettre avec une telle fille ! Quel début ridicule ethonteuxquelle fredaine inavouable ! Encore s'il s'étaitlancé avec une de ces dames !

--Pardieu ! répondit-il tranquillementsi ta bonne amie Suzanneavait voulu c'est elle qui serait allée à la campagne.

-Oh ! le polisson ! murmura-t-elledésarméeégayéepar l'idée de voir Suzanne se réfugiant à lacampagne avec une rente de douze cents francs.

Puisune pensée plus drôle lui vintet oubliant son rôlede mère irritéepoussant des rires perlésqu'elle retenait entre ses doigtselle balbutiaen le regardant ducoin de l'oeil :

--Dis doncc'est Adeline qui t'en aurait vouluet qui lui aurait faitdes scènes...

Ellen'acheva pas. Maxime riait avec elle. Telle fut la belle chute quefit la morale de Renée en cette aventure.

CependantAristide Saccard ne s'inquiétait guère des deuxenfantscomme il nommait son fils et sa seconde femme. Il leurlaissait une liberté absolueheureux de les voir bons amisce qui emplissait l'appartement d'une gaieté bruyante.Singulier appartement que ce premier étage de la rue deRivoli. Les portes y battaient toute la journée ; lesdomestiques y parlaient haut ; le luxe neuf et éclatant enétait traversé continuellement par des courses de jupesénormes et volantespar des processions de fournisseursparle tohu-bohu des amies de Renéedes camarades de Maxime etdes visiteurs de Saccard. Ce dernier recevaitde neuf heures àonze heuresle plus étrange monde qu'on pût voir :sénateurs et clercs d'huissierduchesses et marchandes àla toilettetoute l'écume que les tempêtes de Parisjetaient le matin à sa porterobes de soiejupes salesblouseshabits noirsqu'il accueillait du même ton pressédes mêmes gestes impatients et nerveux ; il bâclait lesaffaires en deux parolesrésolvait vingt difficultés àla foiset donnait les solutions en courant. On eût dit que cepetit homme remuantdont la voix était très fortesebattait dans son cabinet avec les gensavec les meublesculbutaitse frappait la tête au plafond pour en faire jaillir les idéeset retombait toujours victorieux sur ses pieds. Puisà onzeheuresil sortait ; on ne le voyait plus de la journée ; ildéjeunait dehorssouvent même il y dînait. Alorsla maison appartenait à Renée et à Maxime ; ilss'emparaient du cabinet du père ; ils y déballaient lescartons des fournisseurset les chiffons traînaient sur lesdossiers. Parfois des gens graves attendaient une heure à laporte du cabinetpendant que le collégien et la jeune femmediscutaient un noeud de rubanassis aux deux bouts du bureau deSaccard. Renée faisait atteler dix fois par jour. Rarement onmangeait ensemble ; sur les troisdeux couraients'oubliaientnerevenaient qu'à minuit. Appartement de tapaged'affaires etde plaisirsoù la vie moderneavec son bruit d'or sonnantde toilettes froisséess'engouffrait comme un coup de vent.

AristideSaccard avait enfin trouvé son milieu.

Ils'était révélé grand spéculateurbrasseur de millions. Après le coup de maître de la ruede la Pépinièreil se lança hardiment dans lalutte qui commençait à semer Paris d'épaveshonteuses et de triomphes fulgurants. D'abordil joua à coupsûrrépétant son premier succèsachetantles immeubles qu'il savait menacés de la piocheet employantses amis pour obtenir de grosses indemnités. Il vint un momentoù il eut cinq ou six maisonsces maisons qu'il regardait siétrangement autrefoiscomme des connaissances à luilorsqu'il n'était qu'un pauvre agent voyer. Mais c'étaitlà l'enfance de l'art. Quand il avait usé les bauxcomploté avec les locatairesvolé l'Etat et lesparticuliersla finesse n'était pas grandeet il pensait quele jeu ne valait pas la chandelle. Aussi mit-il bientôt songénie au service de besognes plus compliquées.

Saccardinventa d'abord le tour des achats d'immeubles faits sous le manteaupour le compte de la Ville. Une décision du conseil d'Etatcréait à cette dernière une situation difficile.Elle avait acheté à l'amiable un grand nombre demaisonsespérant user les baux et congédier leslocataires sans indemnité. Mais ces acquisitions furentconsidérées comme de véritables expropriationset elle dut payer. Ce fut alors que Saccard offrit d'être leprête-nom de la Ville ; il achetaitusait les bauxetmoyennant un pot-de-vinlivrait l'immeuble au moment fixé. Etmême il finit par jouer double jeu ; il achetait pour la Villeet pour le préfet. Quand l'affaire était par troptentanteil escamotait la maison. L'Etat payait. On récompensases complaisances en lui concédant des bouts de ruesdescarrefours projetésqu'il rétrocédait avantmême que la voie nouvelle fût commencée. C'étaitun jeu féroce ; on jouait sur les quartiers à bâtircomme on joue sur un titre de rente. Certaines damesde joliesfillesamies intimes de hauts fonctionnairesétaient de lapartie ; une d'ellesdont les dents blanches sont célèbresa croquéà plusieurs reprisesdes rues entièresSaccard s'affamaitsentait ses désirs s'accroîtreàvoir ce ruissellement d'or qui lui glissait entre les mains. Il luisemblait qu'une mer de pièces de vingt francs s'élargissaitautour de luide lac devenait océanemplissait l'immensehorizon avec un bruit de vagues étrangesune musiquemétallique qui lui chatouillait le coeur ; et il s'aventuraitnageur plus hardi chaque jourplongeantreparaissanttantôtsur le dostantôt sur le ventretraversant cette immensitépar les temps clairs et par les oragescomptant sur ses forces etson adresse pour ne jamais aller au fond.

Pariss'abîmait alors dans un nuage de plâtre. Les tempsprédits par Saccardsur les buttes Montmartreétaientvenus. On taillait la cité à coups de sabreet ilétait de toutes les entaillesde toutes les blessures. Ilavait des décombres à lui aux quatre coins de la ville.Rue de Romeil fut mêlé à cette étonnantehistoire du trou qu'une compagnie creusapour transporter cinq ousix mille mètres cubes de terre et faire croire à destravaux gigantesqueset qu'on dut ensuite reboucheren rapportantla terre de Saint-Ouenlorsque la compagnie eut fait faillite. Luis'en tira la conscience netteles poches pleinesgrâce àson frère Eugènequi voulut bien intervenir. AChaillotil aida à éventrer la butteà lajeter dans un bas-fondpour faire passer le boulevard qui va del'Arc-de- Triomphe au pont de l'Alma. Du côté de Passyce fut lui qui eut l'idée de semer les déblais duTrocadéro sur le plateaude sorte que la bonne terre setrouve aujourd'hui à deux mètres de profondeuret quel'herbe elle-même refuse de pousser dans ces gravats. Onl'aurait retrouvé sur vingt points à la foisàtous les endroits où il y avait quelque obstacleinsurmontableun déblai dont on ne savait que faireunremblai qu'on ne pouvait exécuterun bon amas de terre et deplâtras où s'impatientait la hâte fébriledes ingénieursque lui fouillait de ses ongleset danslequel il finissait toujours par trouver quelque pot-de-vin ouquelque opération de sa façon. Le même jourilcourait des travaux de l'Arc-de-Triomphe à ceux du boulevardSaint-Micheldes déblais du boulevard Malesherbes auxremblais de Chaillottraînant avec lui une arméed'ouvriersd'huissiersd'actionnairesde dupes et de fripons.

Maissa gloire la plus pure était le Crédit viticolequ'ilavait fondé avec Toutin- Laroche. Celui-ci s'en trouvait ledirecteur officiel ; lui ne paraissait que comme membre du conseil desurveillance. Eugèneen cette circonstanceavait encoredonné un bon coup de main à son frère. Grâceà luile gouvernement autorisa la compagnieet la surveillaavec une grande bonhomie. En une délicate circonstancecommeun journal mal pensant se permettait de critiquer une opérationde cette compagniele Moniteur alla jusqu'à publierune note interdisant toute discussion sur une maison si honorableetque l'Etat daignait patronner. Le Crédit viticole s'appuyaitsur un excellent système financier : il prêtait auxcultivateurs la moitié du prix d'estimation de leurs biensgarantissait le prêt par une hypothèqueet touchait desemprunteurs les intérêtsaugmentés d'un acompted'amortissement. Jamais mécanisme ne fut plus digne ni plussage. Eugène avait déclaré à son frèreavec un fin sourireque les Tuileries voulaient qu'on fut honnête.

Toutin-Larocheinterpréta ce désir en laissant fonctionnertranquillement la machine des prêts aux cultivateurset enétablissant à côté une maison de banquequi attirait à elle les capitaux et qui jouait avec fièvrese lançant dans toutes les aventures. Grâce àl'impulsion formidable que le directeur lui donnale Créditviticole eut bientôt une réputation de soliditéet de prospérité à toute épreuve. Audébutpour lancer d'un coupà la Bourseune massed'actions fraîchement détachées de la soucheetleur donner l'aspect de titres ayant déjà beaucoupcirculéSaccard eut l'ingéniosité de les fairepiétiner et battrependant toute une nuitpar les garçonsde recette armés de balais de bouleau. On eût dit unesuccursale de la Banque. L'hôteloccupé par lesbureauxavec sa cour pleine d'équipagesses grillagessévèresson large perron et son escalier monumentalses enfilades de cabinets luxueuxson monde d'employés et delaquais en livréesemblait être le temple grave etdigne de l'argent ; et rien ne frappait le public d'une émotionplus religieuse que le sanctuaireque la Caisseoùconduisait un corridor d'une nudité sacréeet oùl'on apercevait le coffre-fortle dieuaccroupiscellé aumurtrapu et dormantavec ses trois serruresses flancs épaisson air de brute divine.

Saccardmaquignonna une grosse affaire avec la Ville. Celle-ciobéréeécrasée par sa detteentraînée dans cettedanse des millions qu'elle avait mise en branlepour plaire àl'empereur et remplir certaines pochesen était réduiteaux emprunts déguisésne voulant pas avouer sesfièvres chaudessa folie de la pioche et du moellon. Ellevenait de créer alors ce qu'on nommait des bons de délégationde véritables lettres de change à longue datepourpayer les entrepreneurs le jour même de la signature destraitéset leur permettre ainsi de trouver des fonds ennégociant les bons. Le Crédit viticole avaitgracieusement accepté ce papier de la main des entrepreneurs.Le jour où la Ville manqua d'argentSaccard alla la tenter.Une somme considérable lui fut avancéesur uneémission de bons de délégationque M.Toutin-Laroche jura tenir de compagnies concessionnaireset qu'iltraîna dans tous les ruisseaux de la spéculation. LeCrédit viticole était désormais inattaquable ;il tenait Paris à la gorge. Le directeur ne parlait plusqu'avec un sourire de la fameuse Société généraledes ports du Maroc ; elle vivait pourtant toujourset les journauxcontinuaient à célébrer régulièrementles grandes stations commerciales. Un jour que M. Toutin-Larocheengageait Saccard à prendre des actions de cette sociétécelui-ci lui rit au nezen lui demandant s'il le croyait assez bêtepour placer son argent dans la « Compagnie généraledes Mille et une Nuits ».

Jusque-làSaccard avait joué heureusementà coup sûrtrichantse vendantbénéficiant sur les marchéstirant un gain quelconque de chacune de ses opérations.Bientôt cet agiotage ne lui suffit plusil dédaigna deglanerde ramasser l'or que les Toutin-Laroche et les baron Gouraudlaissaient tomber derrière eux. Il mit les bras dans le sacjusqu'à l'épaule. Il s'associa avec les MignonCharrier et Cieces fameux entrepreneurs alors à leurs débutset qui devaient réaliser des fortunes colossales. La Villes'était déjà décidée à neplus exécuter elle-même les travauxà céderles boulevards à forfait. Les compagnies concessionnairess'engageaient à lui livrer une voie toute faitearbresplantésbancs et becs de gaz posésmoyennant uneindemnité convenue ; quelquefois mêmeelles donnaientla voie pour rien : elles se trouvaient largement payées parles terrains en bordurequ'elles retenaient et qu'elles frappaientd'une plus-value considérable. La fièvre de spéculationsur les terrainsla hausse furieuse sur les immeubles datent decette époque. Saccardpar ses attachesobtint la concessionde trois tronçons de boulevard. Il fut l'âme ardente etun peu brouillonne de l'association. Les sieurs Mignon et Charrierses créatures dans les commencementsétaient de groset rusés compèresdes maîtres maçons quiconnaissaient le prix de l'argent. Ils riaient en dessous devant leséquipages de Saccard ; ils gardaient le plus souvent leursblousesne refusaient pas un coup de main à un ouvrierrentraient chez eux couverts de plâtre. Ils étaient deLangres tous les deux. Ils apportaientdans ce Paris brûlantet inassouvileur prudence de Champenoisleur cerveau calmepeuouvertpeu intelligentmais très apte à profiter desoccasions pour s'emplir les pochesquitte à jouir plus tard.Si Saccard lança l'affairel'anima de sa flammede sa raged'appétitsles sieurs Mignon et Charrierpar leur terre àterreleur administration routinière et étroitel'empêchèrent vingt fois de culbuter dans lesimaginations étonnantes de leur associé. Jamais ils neconsentirent à avoir les bureaux superbesl'hôtel qu'ilvoulait bâtir pour étonner Paris. Ils refusèrentégalement les spéculations secondaires qui poussaientchaque matin dans sa tête : construction de salles de concertde vastes maisons de bainssur les terrains en bordure ; chemins defer suivant la ligne des nouveaux boulevards ; galeries vitréesdécuplant le loyer des boutiqueset permettant de circulerdans Paris sans être mouillé. Les entrepreneurspourcouper court à ces projets qui les effrayaientdécidèrentque les terrains en bordure seraient partagés entre les troisassociéset que chacun d'eux en ferait ce qu'il voudrait. Euxcontinuèrent à vendre sagement leurs lots. Lui fitbâtir. Son cerveau bouillait. Il eût proposé sansrire de mettre Paris sous une immense clochepour le changer enserre chaudeet y cultiver les ananas et la canne à sucre.

Bientôtremuant les capitaux à la pelleil eut huit maisons sur lesnouveaux boulevards. Il en avait quatre complètementterminéesdeux rue de Marignanet deux sur le boulevardHaussmann ; les quatre autressituées sur le boulevardMalesherbesrestaient en constructionet même une d'ellesvaste enclos de planches où devait s'élever unmagnifique hôteln'avait encore de posé que le plancherdu premier étage. A cette époqueses affaires secompliquèrent tellementil avait tant de fils attachésà chacun de ses doigtstant d'intérêts àsurveiller et de marionnettes à faire mouvoir qu'il dormait àpeine trois heures par nuit et qu'il lisait sa correspondance dans savoiture. Le merveilleux était que sa caisse semblaitinépuisable. Il était actionnaire de toutes lessociétésbâtissait avec une sorte de fureursemettait de tous les traficsmenaçait d'inonder Paris commeune mer montantesans qu'on le vît réaliser jamais unbénéfice bien netempocher une grosse somme luisant ausoleil. Ce fleuve d'orsans sources connuesqui paraissait sortir àflots pressés de son cabinetétonnait les badaudsetfit de luià un momentl'homme en vue auquel les journauxprêtaient tous les bons mots de la Bourse.

Avecun tel mariRenée était aussi peu mariée quepossible. Elle restait des semaines entières sans presque levoir. D'ailleursil était parfait : il ouvrait pour elle sacaisse toute grande. Au fondelle l'aimait comme un banquierobligeant. Quand elle allait à l'hôtel Béraudelle faisait un grand éloge de lui devant son pèrequela fortune de son gendre laissait sévère et froid. Sonmépris s'en était allé ; cet homme semblait siconvaincu que la vie n'est qu'une affaireil était siévidemment né pour battre monnaie avec tout ce qui luitombait sous les mains : femmesenfantspavéssacs deplâtreconsciencesqu'elle ne pouvait lui reprocher le marchéde leur mariage. Depuis ce marchéil la regardait un peucomme une de ces belles maisons qui lui faisaient honneur et dont ilespérait tirer de gros profits. Il la voulait bien misebruyantefaisant tourner la tête à tout Paris. Cela leposaitdoublait le chiffre probable de sa fortune. Il étaitbeaujeuneamoureuxécervelépar sa femme. Elleétait une associéeune complice sans le savoir. Unnouvel attelageune toilette de deux mille écusunecomplaisance pour quelque amant facilitèrentdécidèrentsouvent ses plus heureuses affaires. Souvent aussi il se prétendaitaccablél'envoyait chez un ministrechez un fonctionnairequelconquepour solliciter une autorisation ou recevoir une réponse.Il lui disait : « Et sois sage ! » d'un ton quin'appartenait qu'à luià la fois railleur et câlin.Et quand elle revenaitqu'elle avait réussiil se frottaitles mainsen répétant son fameux : «Et tu as étésage ! » Renée riait. Il était trop actif poursouhaiter une Mme Michelin. Il aimait simplement les plaisanteriescruesles hypothèses scabreuses. D'ailleurssi Renée« n'avait pas été sage »il n'auraitéprouvé que le dépit d'avoir réellementpayé la complaisance du ministre ou du fonctionnaire. Duperles gensleur en donner moins que pour leur argentétait unrégal. Il se disait souvent : « Si j'étais femmeje me vendrais peut-êtremais je ne livrerais jamais lamarchandise ; c'est trop bête. »

Cettefolle de Renéequi était apparue une nuit dans le cielparisien comme la fée excentrique des voluptésmondainesétait la moins analysable des femmes. Elevéeau logiselle eût sans doute émoussépar lareligion ou par quelque autre satisfaction nerveuseles pointes desdésirs dont les piqûres l'affolaient par instants. Detêteelle était bourgeoise ; elle avait une honnêtetéabsolueun amour des choses logiquesune crainte du ciel et del'enferune dose énorme de préjugés ; elleappartenait à son pèreà cette race calme etprudente où fleurissent les vertus du foyer. Et c'étaitdans cette nature que germaientque grandissaient les fantaisiesprodigieusesles curiosités sans cesse renaissanteslesdésirs inavouables. Chez les dames de la Visitationlibrel'esprit vagabondant dans les voluptés mystiques de lachapelle et dans les amitiés charnelles de ses petites amieselle s'était fait une éducation fantasqueapprenant levicey mettant la franchise de sa naturedétraquant sa jeunecervelleau point qu'elle embarrassa singulièrement sonconfesseur en lui avouant qu'un jourpendant la messeelle avait euune envie irraisonnée de se lever pour l'embrasser. Puis ellese frappait la poitrineelle pâlissait à l'idéedu diable et de ses chaudières. La faute qui amena plus tardson mariage avec Saccardce viol brutal qu'elle subit avec une sorted'attente épouvantéela fit ensuite se mépriseret fut pour beaucoup dans l'abandon de toute sa vie. Elle pensaqu'elle n'avait plus à lutter contre le malqu'il étaiten elleque la logique l'autorisait à aller jusqu'au bout dela science mauvaise. Elle était plus encore une curiositéqu'un appétit. Jetée dans le monde du Second Empireabandonnée à ses imaginationsentretenue d'argentencouragée dans ses excentricités les plus tapageuseselle se livrale regrettapuis réussit enfin à tuerson honnêteté expirantetoujours fouettéetoujours poussée en avant par son insatiable besoin de savoiret de sentir.

D'ailleurselle n'en était qu'à la page commune. Elle causaitvolontiersà demi-voixavec des riresdes casextraordinaires de la tendre amitié de Suzanne Haffner etd'Adeline d'Espanetdu métier délicat de Mme deLauwerensdes baisers à prix fixe de la comtesse Vanska ;mais elle regardait encore ces choses de loinavec la vague idéed'y goûter peut-êtreet ce désir indéterminéqui montait en elle aux heures mauvaisesgrandissait encore cetteanxiété turbulentecette recherche effaréed'une jouissance uniqueexquiseoù elle mordrait touteseule. Ses premiers amants ne l'avaient pas gâtée ;trois fois elle s'était crue prise d'une grande passion ;l'amour éclatait dans sa tête comme un pétarddont les étincelles n'allaient pas jusqu'au coeur. Elle étaitfolle un moiss'affichait avec son cher seigneur dans tout Paris ;puisun matinau milieu du tapage de sa tendresseelle sentait unsilence écrasantun vide immense. Le premierle jeune duc deRozanne fut guère qu'un déjeuner de soleil ; Renéequi l'avait remarqué pour sa douceur et sa tenue excellentele trouva en tête-à-tête absolument nuldéteintassommant.

M.Simpsonattaché à l'ambassade américainequivint ensuitefaillit la battreet dut à cela de rester plusd'un an avec elle. Puiselle accueillit le comte de Chibrayun aidede camp de l'empereurbel homme vaniteux qui commençait àlui peser singulièrement lorsque la duchesse de Sternichs'avisa de s'en amouracher et de le lui prendre ; alors elle lepleuraelle fit entendre à ses amis que son coeur étaitbroyéqu'elle n'aimerait plus. Elle en arriva ainsi àM. de Mussyl'être le plus insignifiant du mondeun jeunehomme qui faisait son chemin dans la diplomatie en conduisant lecotillon avec des grâces particulières ; elle ne sutjamais bien comment elle s'était livrée à luiet le garda longtempsprise de paressedégoûtéed'un inconnu qu'on découvre en une heureattendantpour sedonner les soucis d'un changementde rencontrer quelque aventureextraordinaire. A vingt-huit anselle était déjàhorriblement lasse. L'ennui lui paraissait d'autant plusinsupportableque ses vertus bourgeoises profitaient des heures oùelle s'ennuyait pour se plaindre et l'inquiéter. Elle fermaitsa porteelle avait des migraines affreuses. Puisquand la porte serouvraitc'était un flot de soie et de dentelles qui s'enéchappait à grand tapageune créature de luxeet de joiesans un souci ni une rougeur au front.

Danssa vie banale et mondaineelle avait eu cependant un roman. Un jourau crépusculecomme elle était sortie à piedpour aller voir son pèrequi n'aimait pas à sa portele bruit des voitureselle s'aperçutau retoursur le quaiSaint-Paulqu'elle était suivie par un jeune homme. Ilfaisait chaud ; le jour mourait avec une douceur amoureuse. Ellequ'on ne suivait qu'à chevaldans les allées du Boiselle trouva l'aventure piquanteelle en fut flattée commed'un hommage nouveauun peu brutalmais dont la grossièretémême la chatouillait. Au lieu de rentrer chez elleelle pritla rue du Templepromenant son galant le long des boulevards.Cependant l'homme s'enharditdevint si pressantque Renée unpeu interditeperdant la têtesuivit la rue duFaubourg-Poissonnière et se réfugia dans la boutique dela soeur de son mari. L'homme entra derrière elle. Mme Sidoniesouritparut comprendre et les laissa seuls. Et comme Renéevoulait la suivrel'inconnu la retintlui parla avec une politesseémuegagna son pardon. C'était un employé quis'appelait Georgeset auquel elle ne demanda jamais son nom defamille.

Ellevint le voir deux fois ; elle entrait par le magasinil arrivait parla rue Papillon. Cet amour de rencontretrouvé et acceptédans la ruefut un de ses plaisirs les plus vifs. Elle y songeatoujoursavec quelque hontemais avec un singulier sourire deregret. Mme Sidonie gagna à l'aventure d'être enfin lacomplice de la seconde femme de son frèreun rôlequ'elle ambitionnait depuis le jour du mariage.

Cettepauvre Mme Sidonie avait eu un mécompte. Tout en maquignonnantle mariageelle espérait épouser un peu Renéeelle aussien faire une de ses clientestirer d'elle une foule debénéfices. Elle jugeait les femmes au coup d'oeilcomme les connaisseurs jugent les chevaux. Aussi sa consternation futgrandelorsqueaprès avoir laissé un mois au ménagepour s'installerelle comprit qu'elle arrivait déjàtrop tarden apercevant Mme de Lauwerens trônant au milieu dusalon. Cette dernièrebelle femme de vingt-six ansfaisaitmétier de lancer les nouvelles venues. Elle appartenait àune très ancienne familleétait mariée àun homme de la haute financequi avait le tort de refuser lepaiement des mémoires de modiste et de tailleur. La damepersonne fort intelligentebattait monnaies'entretenait elle-même.Elle avait horreur des hommesdisait-elle ; mais elle en fournissaità toutes ses amies ; il y en avait toujours un achalandagecomplet dans l'appartement qu'elle occupait rue de Provenceaudessus des bureaux de son mari. On y faisait de petits goûters.On s'y rencontrait d'une façon imprévue et charmante.Il n'y avait aucun mal à une jeune fille d'aller voir sa chèreMme de Lauwerenset tant pis si le hasard amenait là deshommestrès respectueux d'ailleurset du meilleur monde. Lamaîtresse de la maison était adorable dans ses grandspeignoirs de dentelle. Souvent un visiteur l'aurait choisie depréférenceen dehors de sa collection de blondes et debrunes. Mais la chronique assurait qu'elle était d'une sagesseabsolue. Tout le secret de l'affaire était là. Elleconservait sa haute situation dans le mondeavait pour amis tous leshommesgardait son orgueil de femme honnêtegoûtait unesecrète joie à faire tomber les autres et àtirer profit de leurs chutes. Lorsque Mme Sidonie se fut expliquéle mécanisme de l'invention nouvelleelle fut navrée.C'était l'école classiquela femme en vieille robenoire portant des billets doux au fond de son cabasmise en face del'école modernede la grande dame qui vend ses amies dans sonboudoir en buvant une tasse de thé. L'école modernetriompha. Mme Lauwerens eut un regard froid pour la toilette fripéede Mme Sidoniedans laquelle elle flaira une rivale. Et ce fut de samain que Renée reçut son premier ami le jeune duc deRozanque la belle financière plaçait trèsdifficilement. L'école classique ne l'emporta que plus tardlorsque Mme Sidonie prêta son entresol au caprice de sabelle-soeur pour l'inconnu du quai Saint-Paul. Elle resta saconfidente.

Maisun des fidèles de Mme Sidonie fut Maxime. Dés quinzeansil allait rôder chez sa tanteflairant les gants oubliésqu'il rencontrait sur les meubles. Celle-ciqui détestait lessituations franches et qui n'avouait jamais ses complaisancesfinitpar lui prêter les clefs de son appartementcertains joursdisant qu'elle resterait jusqu'au lendemain à la campagne.Maxime parlait d'amis à recevoir qu'il n'osait faire venirchez son père. Ce fut dans l'entresol de la rue duFauhourg-Poissonnière qu'il passa plusieurs nuits avec cettepauvre fille qu'on dut envoyer à la campagne. Mme Sidonieempruntait de l'argent à son neveuse pâmait devantluien murmurant de sa voix douce qu'il était « sans unpoilrose comme un Amour ».

CependantMaxime avait grandi. C'étaitmaintenantun jeune homme minceet joliqui avait gardé les joues roses et les yeux bleus del'enfant. Ses cheveux bouclés achevaient de lui donner cet «air fille » qui enchantait les dames. Il ressemblait àla pauvre Angèleavait sa douceur de regardsa pâleurblonde. Mais il ne valait pas même cette femme indolente etnulle. La race des Rougon s'affinait en luidevenait délicateet vicieuse. Né d'une mère trop jeuneapportant unsingulier mélangeheurté et comme disséminédes appétits furieux de son père et des abandonsdesmollesses de sa mèreil était un produit défectueuxoù les défauts des parents se complétaient ets'empiraient. Cette famille vivait trop vite ; elle se mourait déjàdans cette créature frêlechez laquelle le sexe avaitdû hésiteret qui n'était plus une volontéâpre au gain et à la jouissancecomme Saccardmais unelâcheté mangeant les fortunes faites ; hermaphroditeétrange venu à son heure dans une sociétéqui pourrissait. Quand Maxime allait au Boispincé àla taille comme une femmedansant légèrement sur laselle où le balançait le galop léger de sonchevalil était le dieu de cet âgeavec ses hanchesdéveloppéesses longues mains fluettesson airmaladif et polissonson élégance correcte et son argotdes petits théâtres. Il se mettaità vingt ansau-dessus de toutes les surprises et de tous les dégoûts.Il avait certainement rêvé les ordures les moinsusitées. Le vice chez lui n'était pas un abîmecomme chez certains vieillardsmais une floraison naturelle etextérieure. Il ondulait sur ses cheveux blondssouriait surses lèvresl'habillait avec ses vêtements. Mais cequ'il avait de caractéristiquec'était surtout lesyeuxdeux trous bleusclairs et souriantsdes miroirs decoquettesderrière lesquels on apercevait tout le vide ducerveau. Ces yeux de fille à vendre ne se baissaient jamais ;ils quêtaient le plaisirun plaisir sans fatiguequ'onappelle et qu'on reçoit.

L'éternelcoup de vent qui entrait dans l'appartement de la rue de Rivoli et enfaisait battre les portessouffla plus fortà mesure queMaxime granditque Saccard élargit le cercle de sesopérationset que Renée mit plus de fièvre danssa recherche d'une jouissance inconnue. Ces trois êtresfinirent par y mener une existence étonnante de libertéet de folie. Ce fut le fruit mûr et prodigieux d'une époque.La rue montait dans l'appartementavec son roulement de voituresson coudoiement d'inconnussa licence de paroles. Le pèrelabelle-mèrele beau-fils agissaient parlaientse mettaient àl'aisecomme si chacun d'eux se fût trouvé seulvivanten garçon. Trois camaradestrois étudiantspartageantla même chambre garnien'auraient pas disposé de cettechambre avec plus de sans-gêne pour y installer leurs vicesleurs amoursleurs joies bruyantes de grands galopins. Ilss'acceptaient avec des poignées de mainne paraissaient passe douter des raisons qui les réunissaient sous le mêmetoitse traitaient cavalièrementjoyeusementse mettantchacun ainsi dans une indépendance absolue. L'idée defamille était remplacée chez eux par celle d'une sortede commandite où les bénéfices sont partagésà parts égales ; chacun tirait à lui sa part deplaisiret il était entendu tacitement que chacun mangeraitcette part comme il l'entendrait. Ils en arrivèrent àprendre leurs réjouissances les uns devant les autresàles étalerà les racontersans éveiller autrechose qu'un peu d'envie et de curiosité.

MaintenantMaxime instruisait Renée. Quand il allait au Bois avec elleil lui contait sur les filles des histoires qui les égayaientfort. Il ne pouvait paraître au bord du lac une nouvelle venuesans qu'il se mît en campagne pour se renseigner sur le nom deson amantla rente qu'il lui faisaitla façon dont ellevivait. Il connaissait les intérieurs de ces damessavait desdétails intimesétait un véritable cataloguevivantoù toutes les filles de Paris étaientnumérotéesavec une notice très complètesur chacune d'elles. Cette gazette scandaleuse faisait la joie deRenée. A Longchamples jours de courseslorsqu'elle passaitdans sa calècheelle écoutait avec âpretétout en gardant sa hauteur de femme du vrai mondecomment BlancheMuller trompait son attaché d'ambassade avec son coiffeur ; oucomment le petit baron avait trouvé le comte en caleçondans l'alcôve d'une célébrité maigrerouge de cheveuxqu'on nommait l'Ecrevisse. Chaque jour apportaitson cancan. Quand l'histoire était par trop crueMaximebaissait la voixmais il allait jusqu'au bout. Renée ouvraitde grands yeux d'enfant à qui l'on raconte une bonne farceretenait ses rirespuis les étouffait dans son mouchoirbrodéqu'elle appuyait délicatement sur ses lèvres.

Maximeapportait aussi les photographies de ces dames. Il avait desportraits d'actrices dans toutes ses pocheset jusque dans sonporte-cigares. Parfois il se débarrassaitil mettait cesdames dans l'album qui traînait sur les meubles du salonetqui contenait déjà les portraits des amies de Renée.

Ily avait aussi là des photographies d'hommesMM. de RozanSimpsonde Chibrayde Mussyainsi que des acteursdes écrivainsdes députés qui étaient venus on ne savaitcomment grossir la collection. Monde singulièrement mêléimage du tohu-bohu d'idées et de personnages qui traversaientla vie de Renée et de Maxime. Cet albumquand il pleuvaitquand on s'ennuyaitétait un grand sujet de conversation. Ilfinissait toujours par tomber sous la main. La jeune femme l'ouvraiten bâillantpour la centième fois peut-être. Puisla curiosité se réveillaitet le jeune homme venaits'accouder derrière elle. Alors c'étaient de longuesdiscussions sur les cheveux de l'Ecrevissele double menton de Mmede Meinholdles yeux de Mme de Lauwerensla gorge de BlancheMullerle nez de la marquise qui était un peu de traverslabouche de la petite Sylviacélèbre par ses lèvrestrop fortes. Ils comparaient les femmes entre elles.

--Moisi j'étais hommedisait Renéeje choisiraisAdeline.

--C'est que tu ne connais pas Sylviarépondait Maxime. Elle estd'un drôle !... Moij'aime mieux Sylvia.

Lespages tournaient ; parfois apparaissait le duc de Rozanou M.Simpsonou le comte de Chibrayet il ajoutait en raillant :

--D'ailleurstu as le goût pervertic'est connu... Peut-on voirquelque chose de plus sot que le visage de ces messieurs ! Rozan etChibray ressemblent à Gustavemon perruquier.

Renéehaussait les épaulescomme pour dire que l'ironie nel'atteignait pas. Elle continuait à s'oublier dans lespectacle des figures blêmessouriantes ou revêches quecontenait l'album ; elle s'arrêtait aux portraits de fillesplus longuementétudiait avec curiosité les détailsexacts et microscopiques des photographiesles petites rideslespetits poils. Un jour mêmeelle se fit apporter une forteloupeayant cru apercevoir un poil sur le nez de l'Ecrevisse. Eteneffetla loupe montra un léger fil d'or qui s'étaitégaré des sourcils et qui était descendujusqu'au milieu du nez. Ce poil les amusa longtemps. Pendant unesemaineles dames qui vinrent durent s'assurer par elles-mêmesde la présence du poil. La loupe servit dès lors àéplucher les figures des femmes. Renée fit desdécouvertes étonnantes ; elle trouva des ridesinconnuesdes peaux rudesdes trous mal bouchés par lapoudre de riz. Et Maxime finit par cacher la loupeen déclarantqu'il ne fallait pas se dégoûter comme cela de la figurehumaine. La vérité était qu'elle soumettait àun examen trop rigoureux les grosses lèvres de Sylviapourlaquelle il avait une tendresse particulière. Ils inventèrentun nouveau jeu. Ils posaient cette question « Avec quipasserais-je volontiers une nuit ? » et ils ouvraient l'albumqui était chargé de la réponse. Cela donnaitlieu à des accouplements très réjouissants. Lesamies y jouèrent plusieurs soirées. Renée futainsi successivement mariée à l'archevêque deParisau baron Gouraudà M. de Chibrayce qui fit beaucouprireet à son mari lui-mêmece qui la désola.Quant à Maximesoit hasardsoit malice de Renée quiouvrait l'albumil tombait toujours sur la marquise. Mais on neriait jamais autant que lorsque le sort accouplait deux hommes oudeux femmes ensemble.

Lacamaraderie de Renée et de Maxime alla si loin qu'elle luiconta ses peines de coeur. Il la consolaitlui donnait des conseils.Son père ne semblait pas exister. Puisils en vinrent àse faire des confidences sur leur jeunesse. C'est surtout pendantleurs promenades au Bois qu'ils ressentaient une langueur vagueunbesoin de se raconter des choses difficiles à direet qu'onne raconte pas. Cette joie que les enfants éprouvent àcauser tout bas des choses défenduescet attrait qu'il y apour un jeune homme et une jeune femme à descendre ensembledans le péchéen paroles seulementles ramenaientsans cesse aux sujets scabreux. Ils y jouissaient profondémentd'une volupté qu'ils ne se reprochaient pasqu'ils goûtaientmollement étendus aux deux coins de leur voiturecomme descamarades qui se rappellent leurs premières escapades. Ilsfinirent par devenir des fanfarons de mauvaises moeurs. Renéeavoua qu'au pensionnat les petites filles étaient trèspolissonnes. Maxime renchérit et osa raconter quelques-unesdes hontes du collège de Plassans.

--Ah ! moije ne puis pas dire..murmurait Renée.

Puiselle se penchait à son oreillecomme si le bruit de sa voixl'eût seul fait rougiret elle lui confiait une de ceshistoires de couvent qui traînent dans les chansons ordurières.Lui avait une trop riche collection d'anecdotes de ce genre pourrester à court. Il lui chantonnait à l'oreille descouplets très crus. Et ils entraient peu à peu dans unétat de béatitude particulierbercés par toutesces idées charnelles qu'ils remuaientchatouillés parde petits désirs qui ne se formulaient pas. La voiture roulaitdoucementils rentraient avec une fatigue délicieusepluslassés qu'au matin d'une nuit d'amour. Ils avaient fait lemalcomme deux garçons courant les sentiers sans maîtresseet qui se contentent avec leurs souvenirs mutuels.

Unefamiliaritéun abandon plus grand encore existaient entre lepère et le fils. Saccard avait compris qu'un grand financierdoit aimer les femmes et faire quelques folies pour elles. Il étaitd'amour brutalpréférait l'argent ; mais il entra dansson programme de courir les alcôvesde semer les billets debanque sur certaines cheminéesde mettre de temps àautre une fille célèbre comme une enseigne doréeà ses spéculations. Quand Maxime fut sorti du collègeils se rencontrèrent chez les mêmes dameset ils enrirent. Ils furent même un peu rivaux. Parfoislorsque lejeune homme dînait à la Maison- d'Oravec quelque bandetapageuseil entendait la voix de Saccard dans un cabinet voisin.

--Tiens ! papa qui est à côté ! s'écriait-ilavec la grimace qu'il empruntait aux acteurs en vogue.

Ilallait frapper à la porte du cabinetcurieux de voir laconquête de son père.

--Ah ! c'est toidisait celui-ci d'un ton réjoui. Entre donc.Vous faites un tapage à ne pas s'entendre manger. Avec quidonc êtes-vous là ?

--Mais il y a Laure d'AurignySylvial'Ecrevissepuis deux autresencoreje crois. Elles sont étonnantes : elles mettent lesdoigts dans les plats et nous jettent des poignées de salade àla tête. J'ai mon habit plein d'huile.

Lepère riaittrouvait cela très drôle.

--Ah ! jeunes gensjeunes gensmurmurait-il. Ce n'est pas comme nousn'est-ce pasmon petit chat ? nous avons mangé bientranquillementet nous allons faire dodo.

Etil prenait le menton de la femme qu'il avait à côtéde luiil roucoulait avec son nasillement provençalce quiproduisait une étrange musique amoureuse.

--Oh ! le vieux serin !... s'écriait la femme. BonjourMaxime.Faut-il que je vous aimehein ! pour consentir à souper avecvotre coquin de père !... On ne vous voit plus. Venezaprès-demain matin de bonne heure... Nonvraij'ai quelquechose à vous dire.

Saccardachevait une glace ou un fruità petites bouchéesavec béatitudeil baisait l'épaule de la femmeendisant plaisamment :

--Vous savezmes amourssi je vous gêneje vais m'en aller...Vous sonnerez quand on pourra rentrer.

Puisil emmenait la dame ou parfois allait avec elle se joindre au tapagedu salon voisin. Maxime et lui partageaient les mêmes épaules; leurs mains se rencontraient autour des mêmes taillesilss'appelaient sur les divansse racontaient tout haut les confidencesque les femmes leur faisaient à l'oreille. Et ils poussaientl'intimité jusqu'à conspirer ensemble pour enlever àla société la blonde ou la brune que l'un d'eux avaitchoisie.

Ilsétaient bien connus à Mabilleils y venaient brasdessus bras dessousà la suite de quelque dîner finfaisaient le tour du jardinsaluant les femmesleur jetant un motau passageils riaient hautsans se quitter le brasse prêtaientmain-forte au besoin dans les conversations trop vives. Le pèretrès fort sur ce pointdébattait avantageusement lesamours du fils. Parfoisils s'asseyaientbuvaient avec une bande defilles. Puis ils changeaient de tablereprenaient leurs courses. Etjusqu'à minuiton les voyaitles bras toujours unis dansleur camaraderiepoursuivre des jupesle long des alléesjaunessous la flamme crue des becs de gaz.

Quandils rentraientils rapportaient du dehorsdans leurs habitsun peudes filles qu'ils quittaient. Leurs attitudes déhanchéesle reste de certains mots risqués et de certains gestescanaillesemplissaient l'appartement de la rue de Rivoli d'unesenteur d'alcôve suspecte. La façon molle et abandonnéedont le père donnait la main au filsdisait seule d'oùils venaient. C'était dans cet air que Renée respiraitses capricesses anxiétés sensuelles. Elle lesraillait nerveusement.

--D'où venez-vous donc ? leur disait-elle. Vous sentez la pipeet le musc... C'est sûrje vais avoir la migraine.

Etl'odeur étrangeen effetla troublait profondément.C'était le parfum persistant de ce singulier foyer domestique.

CependantMaxime se prit d'une belle passion pour la petite Sylvia. Il ennuyasa belle-mère pendant plusieurs mois avec cette fille. Renéela connut bientôt d'un bout à l'autrede la plante despieds à la pointe des cheveux. Elle avait un signe bleuâtresur la hanche ; rien n'était plus adorable que ses genoux !ses épaules avaient cette particularité que la gaucheseulement était trouée d'une fossette. Maxime mettaitquelque malice à occuper leurs promenades des perfections desa maîtresse. Un soirau retour du Boisles voitures de Renéeet de Sylviaprises dans un embarrasdurent s'arrêter côteà côte aux Champs-Elysées. Les deux femmes seregardèrent avec une curiosité tandis que Maximeenchanté de cette situation critiquericanait en dessous.Quand la calèche se remit à roulercomme sa belle-mèregardait un silence sombreil crut qu'elle boudait et s'attendit àune de ces scènes maternellesune de ces étrangesgronderies dont elle occupait encore parfois ses lassitudes.

--Est-ce que tu connais le bijoutier de cette dame ? lui demanda-t-ellebrusquement au moment où ils arrivaient à la place dela Concorde.

--Hélas ! ouirépondit-il avec un sourire ; je lui doisdix mille francs... Pourquoi me demandes-tu cela ?

--Pour rien.

Puisau bout d'un nouveau silence :

--Elle avait un bien joli braceletcelui de la main gauche... J'auraisvoulu le voir de près.

Ilsrentraient. Elle n'en dit pas davantage. Seulementle lendemainaumoment où Maxime et son père allaient sortir ensembleelle prit le jeune homme à part et lui parla basd'un airembarrasséavec un joli sourire qui demandait grâce. Ilparut surpris et s'en allaen riant de son air mauvais.

Lesoiril apporta le bracelet de Sylviaque sa Belle-mèrel'avait supplié de lui montrer.

--Voilà la chosedit-il. On se ferait voleur pour vousbelle-maman.

--Elle ne t'a pas vu le prendre ? demanda Renéequi examinaitavidement le bijou.

--Je ne le crois pas... Elle l'a mis hierelle ne voudra certainementpas le mettre aujourd'hui.

Cependantla jeune femme s'était approchée de la fenêtre.Elle avait mis le bracelet. Elle tenait son poignet un peu levéle tournant lentementravierépétant :

--Oh ! très jolitrès joli... Il n'y a que les émeraudesqui ne me plaisent pas beaucoup.

Ace momentSaccard entraetcomme elle avait toujours le poignetlevédans la clarté blanche de la fenêtre :

--Tienss'écria-t-il avec étonnementle bracelet deSylvia !

--Vous connaissez ce bijou ? dit-elle plus gênée que luine sachant plus que faire de son bras.

Ils'était remis ; il menaça son fils du doigtenmurmurant :

--Ce polisson a toujours du fruit défendu dans les poches !...Un de ces jours il nous apportera le bras de la dame avec lebracelet.

--Eh ! ce n'est pas moirépondit Maxime avec une lâchetésournoise. C'est Renée qui a voulu le voir.

--Ah ! se contenta de dire le mari.

Etil regarda à son tour le bijourépétant commesa femme :

--Il est très jolitrès joli.

Puisil s'en alla tranquillementet Renée gronda Maxime de l'avoirainsi vendue. Mais il affirma que son père se moquait bien deça ! Alors elle lui rendit le bracelet en ajoutant :

--Tu passeras chez le bijoutiertu m'en commanderas un tout pareil !seulementtu feras remplacer les émeraudes par des saphirs.

Saccardne pouvait garder longtemps dans son voisinage une chose ou unepersonne sans vouloir la vendreen tirer un profit quelconque. Sonfils n'avait pas vingt ans qu'il songea à l'utiliser. Un joligarçonneveu d'un ministrefils d'un grand financierdevaitêtre d'un bon placement. Il était bien un peu jeunemais on pouvait toujours lui chercher une femme et une dotquitte àtraîner le mariage en longueurou à le précipiterselon les embarras d'argent de la maison. Il eut la main heureuse. Iltrouvadans un conseil de surveillance dont il faisait partieungrand bel hommeM. de Mareuilquien deux jourslui appartint. M.de Mareuil était un ancien raffineur du Havredu nom deBonnet. Après avoir amassé une grosse fortuneil avaitépousé une jeune fille noblefort riche égalementqui cherchait un imbécile de grande mine. Bonnet obtint deprendre le nom de sa femmece qui fut pour lui une premièresatisfaction d'orgueil ; mais son mariage lui avait donné uneambition folleil rêvait de payer Hélène de sanoblesse en acquérant une haute situation politique. Dèsce momentil mit de l'argent dans les nouveaux journauxil achetaau fond de la Nièvre de grandes propriétésilse prépara par tous les moyens connus une candidature au Corpslégislatif. Jusque-làil avait échouésans rien perdre de sa solennité. C'était le cerveau leplus incroyablement vide qu'on pût rencontrer. Il avait unecarrure superbela face blanche et pensive d'un grand homme d'Etat ;etcomme il écoutait d'une façon merveilleuseavecdes regards profondsun calme majestueux du visageon pouvaitcroire à un prodigieux travail intérieur decompréhension et de déduction. Sûrementil nepensait à rien. Mais il arrivait à troubler les gensqui ne savaient plus s'ils avaient affaire à un hommesupérieur ou à un imbécile. M. de Mareuils'attacha à Saccard comme à sa planche de salut. Ilsavait qu'une candidature officielle allait être libre dans laNièvreil souhaitait ardemment que le ministre le désignât; c'était son dernier coup de carte. Aussi se livra-t-il piedset poings liés au frère du ministre. Saccardquiflaira une bonne affairele poussa à l'idée d'unmariage entre sa fille Louise et Maxime. L'autre se répanditen effusioncrut avoir trouvé le premier cette idée demariages'estima fort heureux d'entrer dans la famille d'unministreet de donner Louise à un jeune homme qui paraissaitavoir les plus belles espérances.

Louiseauraitdisait son pèreun million de dot. Contrefaitelaideet adorableelle était condamnée à mourir jeune; une maladie de poitrine la minait sourdementlui donnait unegaieté nerveuseune grâce caressante. Les petitesfilles malades vieillissent vitedeviennent femmes avant l'âge.Elle avait une naïveté sensuelleelle semblait êtrenée à quinze ansen pleine puberté. Quand sonpèrece colosse sain et abêtila regardaitil nepouvait croire qu'elle fût sa fille. Sa mèrede sonvivantétait également une femme grande et forte ;mais il courait sur sa mémoire des histoires qui expliquaientle rabougrissement de cette enfantses allures de bohémiennemillionnairesa laideur vicieuse et charmante. On disait qu'Hélènede Mareuil était morte dans les débordements les plushonteux. Les plaisirs l'avaient rongée comme un ulcèresans que son mari s'aperçût de la folie lucide de safemme qu'il aurait dû faire enfermer dans une maison de santé.Portée dans ces flancs maladesLouise en était sortiele sang pauvreles membres déviésle cerveau attaquéla mémoire déjà pleine d'une vie sale. Parfoiselle croyait se souvenir confusément d'une autre existence ;elle voyait se déroulerdans une ombre vaguedes scènesbizarresdes hommes et des femmes s'embrassanttout un dramecharnel où s'amusaient ses curiosités d'enfant. C'étaitsa mère qui parlait en elle. Sa puérilitécontinuait ce vice. A mesure qu'elle grandissaitrien ne l'étonnaitelle se rappelait toutou plutôt elle savait toutet elleallait aux choses défenduesavec une sûreté demain qui la faisait ressemblerdans la vieà une personnerentrant chez elle après une longue absenceet n'ayant qu'àallonger le bras pour se mettre à l'aise et jouir de sademeure. Cette singulière fillette dont les instincts mauvaisflattaient les siensmais qui avait de plus une innocenced'effronterieun mélange piquant d'enfantillage et dehardiessedans cette seconde vie qu'elle revivait vierge avec sascience et sa honte de femme faitedevait finir par plaire àMaxime et lui paraître beaucoup plus drôle même queSylviaun coeur d'usurierfille d'un honnête papetier ethorriblement bourgeoise au fond.

Lemariage fut arrêté en riantet l'on décida qu'onlaisserait grandir les « gamins ». Les deux famillesvivaient dans une amitié étroite. M. de Mareuilpoussait sa candidature. Saccard guettait sa proie. Il fut entenduque Maxime mettraitdans la corbeille de nocessa nominationd'auditeur au conseil d'Etat.

Cependantla fortune des Saccard semblait à son apogée. Ellebrûlait en plein Paris comme un feu de joie colossal. C'étaitl'heure où la curée ardente emplit un coin de forêtde l'aboiement des chiensdu claquement des fouetsdu flamboiementdes torches. Les appétits lâchés se contentaientenfindans l'impudence du triompheau bruit des quartiers écrouléset des fortunes bâties en six mois. La ville n'étaitplus qu'une grande débauche de millions et de femmes. Le vicevenu de hautcoulait dans les ruisseauxs'étalait dans lesbassinsremontait dans les jets d'eau des jardinspour retomber surles toitsen pluie fine et pénétrante. Et il semblaitla nuitlorsqu'on passait les pontsque la Seine charriâtaumilieu de la ville endormieles ordures de la citémiettestombées de la tablenoeuds de dentelle laissés sur lesdivanschevelures oubliées dans les fiacresbillets debanque glissés des corsagesimmédiat de l'instinctjettent à la rueaprès l'avoir tout ce que labrutalité du désir et le contentement brisé etsouillé. Alorsdans le sommeil fiévreux de Parisetmieux encore que dans sa quête haletante du grand jouronsentait le détraquement cérébralle cauchemardoré et voluptueux d'une ville folle de son or et de sa chair.Jusqu'à minuit les violons chantaient ; puis les fenêtress'éteignaientet les ombres descendaient sur la ville.C'était comme une alcôve colossale où l'on auraitsoufflé la dernière bougieéteint la dernièrepudeur. Il n'y avait plusau fond des ténèbresqu'ungrand râle d'amour furieux et las ; tandis que les Tuileriesau bord de l'eauallongeaient leurs bras dans le noircomme pourune embrassade énorme.

Saccardvenait de faire bâtir son hôtel du parc Monceau sur unterrain volé à la Ville. Il s'y était réservéau premier étageun cabinet superbepalissandre et oravecde hautes vitrines de bibliothèquepleine de dossierset ouon ne voyait pas un livre ; le coffre-fortenfoncé dans lemurse creusait comme une alcôve de fergrande à ycoucher les amours d'un milliard. Sa fortune s'y épanouissaits'y étalait insolemment. Tout paraissait lui réussir.Lorsqu'il quitta la rue de Rivoliagrandissant son train de maisondoublant sa dépenseil parla à ses familiers de gainsconsidérables. Selon luison association avec les sieursMignon et Charrier lui rapportait d'énormes bénéfices; ses spéculations sur les immeubles allaient mieux encore ;quant au Crédit viticolec'était une vache àlait inépuisable. Il avait une façon d'énumérerses richesses qui étourdissait les auditeurs et les empêchaitde voir bien clair. Son nasillement de Provençal redoublait :il tiraitavec ses phrases courtes et ses gestes nerveuxdes feuxd'artifice où les millions montaient en fuséeet quifinissaient par éblouir les plus incrédules. Cettemimique turbulente d'homme riche était pour une bonne partdans la réputation d'heureux joueur qu'il avait acquise. A lavéritépersonne ne lui connaissait un capital net etsolide. Ses différents associésforcément aucourant de sa situation vis-à-vis d'euxs'expliquaient safortune colossale en croyant à son bonheur absolu dans lesautres spéculationscelles qu'ils ne connaissaient pas. Ildépensait un argent fou ; le ruissellement de sa caissecontinuaitsans que les sources de ce fleuve d'or eussent étéencore découvertes. C'était la démence purelarage de l'argentles poignées de louis jetées par lesfenêtresle coffre-fort vidé chaque soir jusqu'audernier souse remplissant pendant la nuit on ne savait commentetne fournissant jamais d'aussi fortes sommes que lorsque Saccardprétendait en avoir perdu les clefs.

Danscette fortunequi avait les clameurs et le débordement d'untorrent d'hiverla dot de Renée se trouvait secouéeemportéenoyée. La jeune femmeméfiante lespremiers joursvoulant gérer ses biens elle-mêmeselassa bientôt des affaires ; puis elle se sentit pauvre àcôté de son marietla dette l'écrasantelledut avoir recours à luilui emprunter de l'argentse mettreà sa discrétion. A chaque nouveau mémoirequ'ilpayait avec un sourire d'homme tendre aux faiblesses humainesellese livrait un peu pluslui confiait des titres de rentel'autorisait à vendre ceci ou cela. Quand ils vinrent habiterl'hôtel du parc Monceauelle se trouvait déjàpresque entièrement dépouillée. Il s'étaitsubstitué à l'Etat et lui servait la rente des centmille francs provenant de la rue de la Pépinière ;d'autre partil lui avait fait vendre la propriété dela Solognepour en mettre l'argent dans une grande affaireunplacement superbedisait-il. Elle n'avait donc plus entre les mainsque les terrains de Charonnequ'elle refusait obstinémentd'aliénerpour ne pas attrister l'excellente tante Elisabeth.Etlà encoreil préparait un coup de génieavec l'aide de son ancien complice Larsonneau. D'ailleursellerestait son obligée : s'il lui avait pris sa fortuneil luien payait cinq ou six fois les revenus. La rente des cent millefrancsjointe au produit de l'argent de la Sologne montait àpeine à neuf ou dix mille francsjuste de quoi solder salingère et son cordonnier. Il lui donnait ou donnait pour ellequinze et vingt fois cette misère. Il aurait travailléhuit jours pour lui voler cent francset il l'entretenaitroyalement. Aussicomme tout le mondeelle avait le respect de lacaisse monumentale de son marisans chercher à pénétrerle néant de ce fleuve d'or qui lui passait sous les yeuxetdans lequel elle se jetait chaque matin.

Auparc Monceauce fut la crise follele triomphe fulgurant. LesSaccard doublèrent le nombre de leurs voitures et de leursattelages ; ils eurent une armée de domestiquesqu'ilshabillèrent d'une livrée gros bleu avec culotte masticet gilet rayé noir et jaunecouleurs un peu sévèresque le financier avait choisies pour paraître tout àfait un de ses rêves les plus caressés. Ils mirent leurluxe sur la façade et ouvrirent les rideauxles jours degrands dîners. Le coup de vent de la vie contemporainequiavait fait battre les portes du premier étage de la rue deRivoliétait devenudans l'hôtelun véritableouragan qui menaçait d'emporter les cloisons. Au milieu de cesappartements princiersle long des rampes doréessur lestapis de haute lainedans ce palais féerique de parvenul'odeur de Mabille traînaitles déhanchements dequadrilles à la mode dansaienttoute l'époque passaitavec son rire fou et bêteson éternelle faim et sonéternelle soif. C'était la maison suspecte du plaisirmondaindu plaisir impudent qui élargit les fenêtrespour mettre les passants dans la confidence des alcôves. Lemari et la femme y vivaient librementsous les yeux de leursdomestiques. Ils s'étaient partagé la maisonils ycampaientn'ayant pas l'air d'être chez euxcomme jetésau bout d'un voyage tumultueux et étourdissantdans quelqueroyal hôtel garnioù ils n'avaient pris que le temps dedéfaire leurs mallespour courir plus vite aux jouissancesd'une ville nouvelle. Ils y logeaient à la nuitne restantchez eux que les jours de grands dînersemportés parune course continuelle à travers Parisrentrant parfois pourune heurecomme on rentre dans une chambre d'aubergeentre deuxexcursions. Renée s'y sentait plus inquièteplusrêveuse ; ses jupes de soie glissaient avec des sifflements decouleuvre sur les épais tapisle long du satin des causeuses; elle était irritée par ces dorures imbécilesqui l'entouraientpar ces hauts plafonds vides où nerestaientaprès les nuits de fêteque les rires desjeunes sots et les sentences des vieux fripons ; et elle eûtvoulupour remplir ce luxepour habiter ce rayonnementunamusement suprême que ses curiosités cherchaient en vaindans tous les coins de l'hôteldans le petit salon couleur desoleildans la serre aux végétations grasses. Quant àSaccardil touchait à son rêve ; il recevait la hautefinanceM. Toutin- LarocheM. de Lauwerens ; il recevait aussi lesgrands politiquesle baron Gouraudle député Haffner; son frèrele ministreavait même bien voulu venirdeux ou trois fois consolider sa situation par sa présence.Cependantcomme sa femmeil avait des anxiétésnerveusesune inquiétude qui donnait à son rire unétrange son de vitres brisées. Il devenait sitourbillonnantsi effaréque ses connaissances disaient delui : « Ce diable de Saccard ! il gagne trop d'argentil endeviendra fou ! » En 1860on l'avait décoréàla suite d'un service mystérieux qu'il avait rendu au préfeten servant de prête-nom à une dame dans une vente deterrain.

Cefut vers l'époque de leur installation au parc Monceau qu'uneapparition passa dans la vie de Renéeen lui laissant uneimpression ineffaçable. Jusque làle ministre avaitrésisté aux supplications de sa belle-soeurquimourait d'envie d'être invitée aux bals de la cour. Ilcéda enfincroyant la fortune de son frèredéfinitivement assise. Pendant un moisRenée n'endormit pas. La grande soirée arrivaet elle étaittoute tremblante dans la voiture qui la menait aux Tuileries.

Elleavait une toilette prodigieuse de grâce et d'originalitéune vraie trouvaille qu'elle avait faite dans une nuit d'insomnieetque trois ouvriers de Worms étaient venus exécuter chezellesous ses yeux. C'était une simple robe de gaze blanchemais garnie d'une multitude de petits volants découpéset bordés d'un filet de velours noir. La tuniquede veloursnoirétait décolletée en carrétrèsbas sur la gorgequ'encadrait une dentelle mincehaute àpeine d'un doigt. Pas une fleurpas un bout de ruban ; à sespoignetsdes bracelets sans une ciselureet sur sa têteunétroit diadème d'orun cercle uni qui lui mettaitcomme une auréole.

Quandelle fut dans les salons et que son mari l'eut quittée pour lebaron Gouraudelle éprouva un moment d'embarras. Mais lesglacesoù elle se voyait adorablela rassurèrentviteet elle s'habituait à l'air chaudau murmure des voixà cette cohue d'habits noirs et d'épaules blancheslorsque l'empereur parut. Il traversait lentement le salonau brasd'un général gros et courtqui soufflait comme s'ilavait eu une digestion difficile. Les épaules se rangèrentsur deux haiestandis que les habits noirs reculèrent d'unpasinstinctivementd'un air discret. Renée se trouvapoussée au bout de la file des épaulesprès dela seconde portecelle que l'empereur gagnait d'un pas pénibleet vacillant. Elle le vit ainsi venir à elled'une porte àl'autre.

Ilétait en habitavec l'écharpe rouge du grand cordonRenéereprise par l'émotiondistinguait malet cettetache saignante lui semblait éclabousser toute la poitrine duprince. Elle le trouva petitles jambes trop courtesles reinsflottants ; mais elle était ravieet elle le voyait beauavec son visage blêmesa paupière lourde et plombéequi retombait sur son oeil mort. Sous ses moustachessa bouches'ouvraitmollementtandis que son nez seul restait osseux danstoute sa face dissoute.

L'empereuret le vieux général continuaient à avancer àpetits pasparaissant se souteniralanguisvaguement souriants.Ils regardaient les dames inclinéeset leurs coups d'oeiljetés à droite et à gaucheglissaient dans lescorsages. Le général se penchaitdisait un mot aumaîtrelui serrait le bras d'un air de joyeux compagnon. Etl'empereurmou et voiléplus terne encore que de coutumeapprochait toujours de sa marche traînante.

Ilsétaient au milieu du salonlorsque Renée sentit leursregards se fixer sur elle. Le général la regardait avecdes yeux rondstandis que l'empereurlevant à demi lespaupièresavait des lueurs fauves dans l'hésitationgrise de ses yeux brouillés. Renéedécontenancéebaissa la têtes'inclinane vit plus que les rosaces dutapis. Mais elle suivait leur ombreelle comprit qu'ils s'arrêtaientquelques secondes devant elle. Et elle crut entendre l'empereurcerêveur équivoquequi murmuraiten la regardantenfoncée dans sa jupe de mousseline striée de velours.

--Voyez doncgénéralune fleur à cueillirunmystérieux oeillet panaché blanc et noir.

Etle général réponditd'une voix plus brutale :

--Sirecet oeillet-là irait diantrement bien à nosboutonnières.

Renéeleva la tête. L'apparition avait disparuun flot de fouleencombrait la porte. Depuis cette soiréeelle revint souventaux Tuilerieselle eut même l'honneur d'êtrecomplimentée à voix haute par Sa Majestéet dedevenir un peu son amie ; mais elle se rappela toujours la marchelente et alourdie du prince au milieu du salonentre les deuxrangées d'épaules ; etquand elle goûtaitquelque joie nouvelle dans la fortune grandissante de son mariellerevoyait l'empereur dominant les gorges inclinéesvenant àellela comparant à un oeillet que le vieux généralconseillait de mettre à sa boutonnière. C'étaitpour ellela note aiguë de sa vie.




PARTIEIV


Ledésir net et cuisant qui était monté au coeur deRenéedans les parfums troublants de la serretandis queMaxime et Louise riaient sur une causeuse du petit salon bouton d'orparut s'effacer comme un cauchemar dont il ne reste plus qu'un vaguefrisson. La jeune femme avaittoute la nuitgardé aux lèvresl'amertume du Tanghin ; il lui semblaità sentir cettecuisson de la feuille mauditequ'une bouche de flamme se posait surla siennelui soufflait un amour dévorant. Puis cette bouchelui échappaitet son rêve se noyait dans de grandsflots d'ombre qui roulaient sur elle.

Lematinelle dormit un peu. Quand elle se réveillaelle secrut malade. Elle fit fermer les rideauxparla à son médecinde nausées et de douleurs de têterefusa absolument desortir pendant deux jours. Etcomme elle se prétendaitassiégéeelle condamna sa porte. Maxime vintinutilement y frappé. Il ne couchait pas à l'hôtelpour disposer plus librement de son appartement ; d'ailleursilmenait la vie la plus nomade du mondelogeant dans les maisonsneuves de son pèrechoisissant l'étage qui luiplaisaitdéménageant tous les moissouvent parcaprice ; parfois pour laisser la place à des locatairessérieux. Il essuyait les plâtres en compagnie de quelquemaîtresse. Habitué aux caprices de sa belle-mèreil feignit une grande compassionet monta quatre fois par jourdemander de ses nouvelles avec des mines désoléesuniquement pour la taquiner. Le troisième jouril la trouvadans le petit salonrosesouriantel'air calme et reposé.

--Eh bient'es-tu beaucoup amusée avec Céleste ? luidemanda-t-ilfaisant allusion au long tête-à-têtequ'elle venait d'avoir avec sa femme de chambre.

--Ouirépondit-ellec'est une fille précieuse. Elle atoujours les mains glacées ; elle me les posait sur le frontet calmait un peu ma pauvre tête.

--Mais c'est un remèdecette fille-là ! s'écriale jeune homme. Si j'avais le malheur de tomber jamais amoureuxtume la prêteraisn'est-ce paspour qu'elle mît ses deuxmains sur mon coeur ?

Ilsplaisantèrentils firent au Bois leur promenade accoutumée.Quinze jours se passèrent. Renée s'était jetéeplus follement dans sa vie de visites et de bals ; sa têtesemblait avoir tourné une fois encoreelle ne se plaignaitplus de lassitude et de dégoût. On eût ditseulement qu'elle avait fait quelque chute secrètedont ellene parlait pasmais qu'elle confessait par un mépris plusmarqué pour elle-même et par une dépravation plusrisquée dans ses caprices de grande mondaine. Un soirelleavoua à Maxime qu'elle mourait d'envie d'aller à un balque Blanche Mullerune actrice en voguedonnait aux princesses dela rampe et aux reines du demi-monde. Cet aveu surprit et embarrassale jeune homme lui-mêmequi n'avait pourtant pas de grandsscrupules. Il voulut catéchiser sa belle-mère :vraimentce n'était pas là sa place ; elle n'yverraitd'ailleursrien de bien drôle ; puissi elle étaitreconnuecela ferait scandale. A toutes ces bonnes raisons ellerépondaitles mains jointessuppliant et souriant :

--Voyonsmon petit Maximesois gentil. Je le veux... Je mettrai undomino bleu sombrenous ne ferons que traverser les salons.

QuandMaximequi finissait toujours par céderqui aurait menésa belle-mère dans tous les mauvais lieux de Parispour peuqu'elle l'en eût priéeut consenti à la conduireau bal de Blanche Mullerelle battit des mains comme un enfantauquel on accorde une récréation inespérée.

--Ah ! tu es gentildit-elle. C'est pour demainn'est-ce pas ? Viensme chercher de très bonne heure. Je veux voir arriver cesdames. Tu me les nommeraset nous nous amuserons joliment...

Elleréfléchitpuis elle ajouta :

--Nonne viens pas. Tu m'attendras avec un fiacresur le boulevardMalesherbes. Je sortirai par le jardin.

Cemystère était un piment qu'elle ajoutait à sonescapade ; simple raffinement de jouissancecar elle serait sortie àminuit par la grande porteque son mari n'aurait pas seulement misla tête à la fenêtre.

Lelendemainaprès avoir recommandé à Célestede l'attendreelle traversaavec les frissons d'une peur exquiseles ombres noires du parc Monceau. Saccard avait profité de sabonne amitié avec l'Hôtel de Ville pour se faire donnerla clef d'une petite porte du parcet Renée avait vouluégalement en avoir une. Elle faillit se perdrene trouva lefiacre que grâce aux deux yeux jaunes des lanternes. A cetteépoquele boulevard Malesherbesà peine terminéétait encorele soirune véritable solitude. La jeunefemme se glissa dans la voituretrès émuele coeurbattant délicieusementcomme si elle fût allée àquelque rendez-vous d'amour. Maximeen toute philosophiefumaitàmoitié endormi dans un coin du fiacre. Il voulut jeter soncigaremais elle l'en empêchaetcomme elle cherchait àlui retenir le brasdans l'obscuritéelle lui mit la main enplein sur la figurece qui les amusa beaucoup tous les deux.

--Je te dis que j'aime l'odeur du tabacs'écria-t-elle. Gardeton cigare... Puisnous nous débauchonsce soir... Je suisun hommemoi.

Leboulevard n'était pas encore éclairé. Pendantque le fiacre descendait vers la Madeleineil faisait si nuit dansla voiture qu'ils ne se voyaient pas. Par instantslorsque le jeunehomme portait son cigare aux lèvresun point rouge trouaitles ténèbres épaisses. Ce point rougeintéressait Renée. Maximeque le flot du domino desatin noir avait couvert à demien remplissant l'intérieurdu fiacrecontinuait à fumer en silenced'un air d'ennui. Lavérité était que le caprice de sa belle-mèrevenait de l'empêcher de suivre au café Anglais une bandede damesrésolues à commencer et à terminer làle bal de Blanche Muller. Il était maussadeet elle devina sabouderie dans l'ombre.

--Est-ce que tu es souffrant ? lui demanda-t-elle.

--Nonj'ai froidrépondit-il.

--Tiens ! moi je brûle. Je trouve qu'on étouffe... Mets uncoin de mes jupons sur tes genoux.

--Oh ! tes juponsmurmura-t-il avec mauvaise humeurj'en ai jusqu'auxyeux.

Maisce mot le fit rire lui-mêmeet peu à peu il s'anima.Elle lui conta la peur qu'elle venait d'avoir dans le parc Monceau.Alors elle lui confessa une de ses autres envies : elle aurait voulufairela nuitsur le petit lac du parcune promenade dans labarque qu'elle voyait de ses fenêtreséchouée aubord d'une allée. Il trouva qu'elle devenait élégiaque.Le fiacre roulait toujoursles ténèbres restaientprofondesils se penchaient l'un vers l'autre pour s'entendre dansle bruit des rouesse frôlant du gestesentant leur haleinetièdeparfoislorsqu'ils s'approchaient trop. Etàtemps égauxle cigare de Maxime se ravivaittachait l'ombrede rougeen jetant un éclair pâle et rose sur le visagede Renée. Elle était adorablevue à cette lueurrapide ; si bien que le jeune homme en fut frappé.

--Oh ! oh ! dit-ilnous paraissons bien joliece soirbelle-maman...Voyons un peu.

Ilapprocha son cigaretira précipitamment quelques bouffées.Renéedans son coinse trouva éclairée d'unelumière chaude et comme haletante. Elle avait relevé unpeu son capuchon. Sa tête nuecouverte d'une pluie de petitsfrisonscoiffée d'un simple ruban bleuressemblait àcelle d'un vrai gaminau- dessus de la grande blouse de satin noirqui lui montait jusqu'au cou. Elle trouva très drôled'être ainsi regardée et admirée à laclarté d'un cigare. Elle se renversait avec de petits rirestandis qu'il ajoutait d'un air de gravité comique :

--Diable ! il va falloir que je veille sur toisi je veux te ramenersaine et sauve à mon père.

Cependantle fiacre tournait la Madeleine et s'engageait sur les boulevards.Làil s'emplit de clartés dansantesdu reflet desmagasins dont les vitrines flambaient. Blanche Muller habitaitàdeux pasune des maisons neuves qu'on a bâties sur lesterrains exhaussés de la rue Basse-du-Rempart. Il n'y avaitencore que quelques voitures à la porte. Il n'étaitguère plus de dix heures. Maxime voulut faire un tour sur lesboulevardsattendre une heure ; mais Renéedont la curiosités'éveillaitplus vivelui déclara carrémentqu'elle allait monter toute seule s'il ne l'accompagnait pas. Il lasuivitet fut heureux de trouver en haut plus de monde qu'il nel'aurait cru. La jeune femme avait mis son masque. Au bras de Maximeauquel elle donnait à voix basse des ordres sans répliqueet qui lui obéissait docilementelle fureta dans toutes lespiècessouleva le coin des portièresexaminal'ameublementserait allée jusqu'à fouiller lestiroirssi elle n'avait pas eu peur d'être vue.

L'appartementtrès richeavait des coins de bohèmeoù l'onretrouvait la cabotine. C'était surtout là que lesnarines roses de Renée frémissaientet qu'elle forçaitson compagnon à marcher doucementpour ne rien perdre deschoses ni de leur odeur. Elle s'oublia particulièrement dansun cabinet de toilettelaissé grand ouvert par BlancheMullerquilorsqu'elle recevaitlivrait à ses convivesjusqu'à son alcôveoù l'on poussait le lit pourétablir des tables de jeu. Mais le cabinet ne la satisfit pas; il lui parut commun et même un peu saleavec son tapis quedes bouts de cigarettes avaient criblé de petites brûluresrondeset ses tentures de soie bleue tachées de pommadepiquées par les éclaboussures du savon. Puisquandelle eut bien inspecté les lieuxmis les moindres détailsdu logis dans sa mémoirepour les décrire plus tard àses intimeselle passa aux personnages. Les hommeselle lesconnaissait ; c'étaientpour la plupartles mêmesjeunes viveurs qui venaient à ses jeudis. Elle se croyait dansson salonpar momentslorsqu'elle se trouvait en face d'un grouped'habits noirs souriantsquila veilleavaientchez ellele mêmesourireen parlant à la marquise d'Espanet ou à lablonde Mme Haffner. Et lorsqu'elle regardait les femmesl'illusionne cessait pas complètement. Laure d'Aurigny était enjaune comme Suzanne Haffneret Blanche Muller avaitcomme Adelined'Espanetune robe blanche qui la décolletait jusqu'au milieudu dos. EnfinMaxime demanda grâceet elle voulut biens'asseoir avec lui sur une causeuse. Ils restèrent làun instantle jeune homme bâillantla jeune femme luidemandant les noms de ces damesles déshabillant du regardcomptant les mètres de dentelles qu'elles avaient autour deleurs jupes. Comme il la vit plongée dans cette étudegraveil finit par s'échapperobéissant à unappel que Laure d'Aurigny lui faisait de la main. Elle le plaisantasur la dame qu'il avait au bras. Puis elle lui fit jurer de venir lesrejoindrevers une heureau café Anglais.

--Ton père en seralui cria-t-elleau moment où ilrejoignait Renée.

Celle-cise trouvait entourée d'un groupe de femmes qui riaient trèsforttandis que M. de Saffré avait profité de la placelaissée libre par Maxime pour se glisser à côtéd'elle et lui dire des galanteries de cocher. Puis M. de Saffréet les femmestout ce monde s'était mis à crieràse taper sur les cuissessi bien que Renéeles oreillesbriséesbâillant à son tourse leva en disant àson compagnon :

--Allons-nous-enils sont trop bêtes !

Commeils sortaientM. de Mussy entra. Il parut enchanté derencontrer Maximeetsans faire attention à la femme masquéequi était avec lui.

--Ah ! mon amimurmura-t-il d'un air langoureuxelle me fera mourir.Je sais qu'elle va mieuxet elle me ferme toujours sa porte.Dites-lui bien que vous m'avez vu les larmes aux yeux.

--Soyez tranquillevotre commission sera faitedit le jeune hommeavec un rire singulier.

Etdans l'escalier :

--Eh bienbelle-mamance pauvre garçon ne t'a pas touchée?

Ellehaussa les épaulessans répondre. En bassur letrottoirelle s'arrêta avant de monter dans le fiacre qui lesavait attendusregardant d'un air hésitant du côtéde la Madeleine et du côté du boulevard des Italiens. Ilétait à peine onze heures et demiele boulevard avaitencore une grande animation.

--Alorsnous allons rentrermurmura-t-elle avec regret.

--A moins que tu ne veuilles suivre un instant les boulevards envoiturerépondit Maxime.

Elleaccepta. Son régal de femme curieuse tournait malet elle sedésespérait de rentrer ainsi avec une illusion de moinset un commencement de migraine. Elle avait cru longtemps qu'un bald'actrices était drôle à mourir. Le printempscomme il arrive parfois dans les derniers jours d'octobresemblaitêtre revenu ; la nuit avait des tiédeurs de mai ; et lesquelques frissons froids qui passaient mettaient dans l'air unegaieté de plus. Renéela tête à laportièreresta silencieuseregardant la fouleles cafésles restaurantsdont la file interminable courait devant elle. Elleétait devenue toute sérieuseperdue au fond de cesvagues souhaits dont s'emplissent les rêveries de femmes. Celarge trottoir que balayaient les robes des filleset où lesbottes des hommes sonnaient avec des familiaritésparticulièrescette asphalte grise où lui semblaitpasser le galop des plaisirs et des amours facilesréveillaientses désirs endormislui faisaient oublier ce bal idiot dontelle sortaitpour lui laisser entrevoir d'autres joies de plus hautgoût. Aux fenêtres des cabinets de Brébantelleaperçut des ombres de femmes sur la blancheur des rideaux. EtMaxime lui conta une histoire très risquéed'un maritrompé qui avait ainsi surprissur un rideaul'ombre de safemme en flagrant délit avec l'ombre d'un amant. Ellel'écoutait à peine. Luis'égayafinit par luiprendre les mainspar la taquineren lui parlant de ce pauvre M. deMussy.

Commeils revenaient et qu'ils repassaient devant Brébant :

--Sais-tudit-elle tout à coupque M. de Saffré m'ainvitée à souperce soir ?

-Oh ! tu aurais mal mangérépliqua-t-il en riant.Saffré n'a pas la moindre imagination culinaire. Il en estencore à la salade de homard.

--Nonnonil parlait d'huîtres et de perdreau froid... Mais ilm'a tutoyéeet cela m'a gênée...

Ellese tutregarda encore le boulevardet ajouta après unsilenced'un air désolé :

--Le pis est que j'ai une faim atroce.

--Commenttu as faim ! s'écria le jeune homme. C'est biensimplenous allons souper ensemble. Veux-tu ?

Ildit cela tranquillementmais elle refusa d'abordassura que Célestelui avait préparé une collation à l'hôtel.Cependantne voulant pas aller au café Anglaisil avait faitarrêter la voiture au coin de la rue Le Peletierdevant lerestaurant du café Riche ; il était mêmedescenduet comme sa belle-mère hésitait encore.

--Après çadit-ilsi tu as peur que je te compromettedis-le... Je vais monter à côté du cocher et tereconduire à ton mari.

Ellesouritelle descendit du fiacre avec des mines d'oiseau qui craintde se mouiller les pattes. Elle était radieuse. Ce trottoirqu'elle sentait sous ses pieds lui chauffait les talonslui donnaità fleur de peauun délicieux frisson de peur et decaprice contenté. Depuis que le fiacre roulaitelle avait uneenvie folle d'y sauter. Elle le traversa à petits pasfurtivementcomme si elle eût goûté un plaisirplus vif à redouter d'y être vue. Son escapade tournaitdécidément à l'aventure. Certeselle neregrettait pas d'avoir refusé l'invitation brutale de M. deSaffré. Mais elle serait rentrée horriblement maussadesi Maxime n'avait eu l'idée de lui faire goûter au fruitdéfendu. Celui-ci monta l'escalier vivementcomme s'il étaitchez lui. Elle le suivit en soufflant un peu. De légers fumetsde marée et de gibier traînaientet le tapisque desbaguettes de cuivre tendaient sur les marchesavait une odeur depoussière qui redoublait son émotion.

Commeils arrivaient à l'entresolils rencontrèrent ungarçonà l'air dignequi se rangea contre le mur pourles laisser passer.

--Charleslui dit Maximevous nous servirezn'est-ce pas ?...Donnez-nous le salon blanc.

Charless'inclinaremonta quelques marchesouvrit la porte d'un cabinet. Legaz était baisséil sembla à Renéequ'elle pénétrait dans le demi-jour d'un lieu suspectet charmant.

Unroulement continu entrait par la fenêtre grande ouverteet surle plafonddans les reflets du café d'en baspassaient lesombres rapides des promeneurs. Maisd'un coup de poucele garçonhaussa le gaz. Les ombres du plafond disparurentle cabinet s'emplitd'une lumière crue qui tomba en plein sur la tête de lajeune femme. Elle avait déjà rejeté son capuchonen arrière. Les petits frisons s'étaient un peuébouriffés dans le fiacremais le ruban bleu n'avaitpas bougé. Elle se mit à marchergênéepar la façon dont Charles la regardait ; il avait unclignement d'yeuxun pincement de paupièrespour mieux lavoirqui signifiait clairement : « En voilà une que jene connais pas encore. »

--Que servirai-je à monsieur ? demanda-t-il à voix haute.

Maximese tourna vers Renée.

--Le souper de M. de Saffrén'est-ce pas ? dit-ildes huîtresun perdreau...

Etvoyant le jeune homme sourireCharles l'imitadiscrètementen murmurant :

--Alorsle souper de mercredisi vous voulez ?

--Le souper de mercredi...répétait Maxime.

Puisse rappelant :

--Ouiça m'est égaldonnez-nous le souper de mercredi.

Quandle garçon fut sortiRenée prit son binocle et fitcurieusement le tour du petit salon. C'était une piècecarréeblanc et ormeublée avec des coquetteries deboudoir. Outre la table et les chaisesil y avait un meuble basunesorte de consoleoù l'on desservaitet un large divanunvéritable litqui se trouvait placé entre la cheminéeet la fenêtre. Une pendule et deux flambeaux Louis XVIgarnissaient la cheminée de marbre blanc. Mais la curiositédu cabinet était la glaceune belle glace trapue que lesdiamants de ces dames avaient criblée de nomsde datesdevers estropiésde pensées prodigieuses et d'aveuxétonnants. Renée crut apercevoir une saleté etn'eut pas le courage de satisfaire sa curiosité. Elle regardale divanéprouva un nouvel embarrasse mitafin d'avoir unecontenanceà regarder le plafond et le lustre de cuivre doréà cinq becs. Mais la gêne qu'elle ressentait étaitdélicieuse. Pendant qu'elle levait le frontcomme pourétudier la cornichegrave et le binocle à la mainelle jouissait profondément de ce mobilier équivoquequ'elle sentait autour d'elle ; de cette glace claire et cyniquedont la puretéà peine ridée par ces pattes demouche ordurièresavait servi à rajuster tant de fauxchignons ; de ce divan qui la choquait par sa largeur ; de la tabledu tapis lui-mêmeoù elle retrouvait l'odeur del'escalierune vague odeur de poussière pénétranteet comme religieuse.

Puislorsqu'il lui fallut baisser enfin les yeux :

--Qu'est-ce donc que ce souper de mercredi ? demanda-t-elle àMaxime.

--Rienrépondit-ilun pari qu'un de mes amis a perdu.

Danstout autre lieuil lui aurait dit sans hésiter qu'il avaitsoupé le mercredi avec une damerencontrée sur leboulevard. Maisdepuis qu'il était entré dans lecabinetil la traitait instinctivement en femme à laquelle ilfaut plaire et dont on doit ménager la jalousie. Ellen'insista pasd'ailleurs ; elle alla s'accouder à la rampe dela fenêtreoù il vint la rejoindre. DerrièreeuxCharles entrait et sortaitavec un bruit de vaisselle etd'argenterie.

Iln'était pas encore minuit. En bassur le boulevardParisgrondaitprolongeait la journée ardenteavant de se déciderà gagner son lit. Les files d'arbres marquaientd'une ligneconfuseles blancheurs des trottoirs et le noir vague de lachausséeoù passaient le roulement et les lanternesrapides des voitures. Aux deux bords de cette bande obscureleskiosques des marchands de journauxde place en places'allumaientpareils à de grandes lanternes vénitienneshautes etbizarrement barioléesposées régulièrementà terrepour quelque illumination colossale. Maisàcette heureleur éclat assourdi se perdait dans leflamboiement des devantures voisines. Pas un volet n'étaitmisles trottoirs s'allongeaient sans une raie d'ombresous unepluie de rayons qui les éclairait d'une poussière d'orde la clarté chaude et éclatante du plein jour. Maximemontra à Renéeen face d'euxle café Anglaisdont les fenêtres luisaient. Les branches hautes des arbres lesgênaient un peud'ailleurspour voir les maisons et letrottoir opposés. Ils se penchèrentils regardèrentau- dessous d'eux. C'était un va-et-vient continu ; despromeneurs passaient par groupesdes fillesdeux à deuxtraînaient leurs jupesqu'elles relevaient de temps àautred'un mouvement alanguien jetant autour d'elles des regardslas et souriants. Sous la fenêtre mêmele caféRiche avançait ses tables dans le coup de soleil de seslustresdont l'éclat s'étendait jusqu'au milieu de lachaussée ; et c'était surtout au centre de cet ardentfoyer qu'ils voyaient les faces blêmes et les rires pâlesdes passants. Autour des petites tables rondesdes femmesmêléesaux hommesbuvaient. Elles étaient en robes voyanteslescheveux dans le cou ; elles se dandinaient sur les chaisesavec desparoles hautes que le bruit empêchait d'entendre. Renéeen remarqua particulièrement uneseule à une tablevêtue d'un costume d'un bleu durgarni d'une guipure blanche ;elle achevaità petits coupsun verre de bièrerenversée à demiles mains sur le ventred'un aird'attente lourde et résignée. Celles qui marchaient seperdaient lentement au milieu de la fouleet la jeune femmequ'elles intéressaientles suivait du regardallait d'unbout du boulevard à l'autredans les lointains tumultueux etconfus de l'avenuepleins du grouillement noir des promeneurset oùles clartés n'étaient plus que des étincelles.Et le défilé repassait sans finavec une régularitéfatigantemonde étrangement mêlé et toujours lemêmeau milieu des couleurs vivesdes trous de ténèbresdans le tohu-bohu féerique de ces mille flammes dansantessortant comme un flot des boutiquescolorant les transparents descroisées et des kiosquescourant sur les façades enbaguettesen lettresen dessins de feupiquant l'ombre d'étoilesfilant sur la chausséecontinuellement. Le bruitassourdissant qui montait avait une clameurun ronflement prolongémonotonecomme une note d'orgue accompagnant l'éternelleprocession de petites poupées mécaniques. Renéecrutun momentqu'un accident venait d'avoir lieu. Un flot depersonnes se mouvait à gaucheun peu au delà dupassage de l'Opéra. Maisayant pris son binocleellereconnut le bureau des omnibus ; il y avait beaucoup de monde sur letrottoirdeboutattendantse précipitantdès qu'unevoiture arrivait. Elle entendait la voix rude du contrôleurappeler les numérospuis les tintements du compteur luiarrivaient en sonneries cristallines. Elle s'arrêta auxannonces d'un kiosquecrûment coloriées comme desimages d'Epinal ; il y avaitsur un carreaudans un cadre jaune etvertune tête de diable ricanantles cheveux hérissésréclame d'un chapelier qu'elle ne comprit pas. De cinq en cinqminutesl'omnibus des Batignolles passaitavec ses lanternes rougeset sa caisse jaunetournant le coin de la rue Le Peletierébranlantla maison de son fracas ; et elle voyait les hommes de l'impérialedes visages fatigués qui se levaient et les regardaientelleet Maximedu regard curieux des affamés mettant l'oeil àune serrure.

--Ah ! Dit-ellele parc Monceauà cette heuredort bientranquillement.

Cefut la seule parole qu'elle prononça. Ils restèrent làprès de vingt minutessilencieuxs'abandonnant à lagriserie des bruits et des clartés. Puisla table miseilsvinrent s'asseoiretcomme elle paraissait gênée parla présence du garçonil le congédia.

--Laissez-nous... Je sonnerai pour le dessert.

Elleavait aux joues de petites rougeurs et ses yeux brillaient ; on eûtdit qu'elle venait de courir. Elle rapportait de la fenêtre unpeu du vacarme et de l'animation du boulevard. Elle ne voulut pas queson compagnon fermât la croisée.

--Eh ! c'est l'orchestredit-ellecomme il se plaignait du bruit. Tune trouves pas que c'est une drôle de musique ? Cela va trèsbien accompagner nos huîtres et notre perdreau.

Sestrente ans se rajeunissaient dans son escapade. Elle avait desmouvements vifsune pointe de fièvreet ce cabinetcetête-à-tête avec un jeune homme dans le brouhahade la rue la fouettaientlui donnaient un air fille. Ce fut avecdécision qu'elle attaqua les huîtres. Maxime n'avait pasfaimil la regarda dévorer en souriant.

--Diable ! murmura-t-iltu aurais fait une bonne soupeuse.

Elles'arrêtafâchée de manger si vite.

--Tu trouves que j'ai faim. Que veux-tu ? C'est cette heure de balidiot qui m'a creusée... Ah ! mon pauvre amije te plains devivre dans ce monde-là !

--Tu sais biendit-ilque je t'ai promis de lâcher Sylvia etLaure d'Aurigny le jour où tes amies voudront venir souperavec moi.

Elleeut un geste superbe.

--Pardieu ! je crois bien. Nous sommes autrement amusantes que cesdamesavoue-le... Si une de nous assommait un amant comme ta Sylviaet ta Laure d'Aurigny doivent vous assommermais la pauvre petitefemme ne garderait pas cet amant une semaine !... Tu ne veux jamaism'écouter. Essaieun de ces jours.

Maximepour ne pas appeler le garçonse levaenleva les coquillesd'huîtres et apporta le perdreau qui était sur laconsole. La table avait le luxe des grands restaurants. Sur la nappedamasséeun souffle d'adorable débauche passaitetc'était avec de petits frémissements d'aise que Renéepromenait ses fines mains de sa fourchette à son couteaudeson assiette à son verre. Elle but du vin blanc sans eauellequi buvait ordinairement de l'eau à peine rougie. CommeMaximedeboutsa serviette sur le brasla servait avec descomplaisances comiquesil reprit :

--Qu'est-ce que M. de Saffré a bien pu te direpour que tu soissi furieuse ? Est-ce qu'il t'a trouvée laide ?

--Oh ! lui répondit-ellec'est un vilain homme. Jamais jen'aurais cru qu'un monsieur si distinguési poli chez moiparlât une telle langue. Mais je lui pardonne. Ce sont lesfemmes qui m'ont agacée. On aurait dit des marchandes depommes. Il y en avait une qui se plaignait d'avoir un clou àla hancheetun peu plusje crois qu'elle aurait relevé sajupe pour faire voir son mal à tout le monde.

Maximeriait aux éclats.

--Nonvraicontinua-t-elle en s'animantje ne vous comprends paselles sont sales et bêtes... Et dire quelorsque je te voyaisaller chez ta Sylviaje m'imaginais des choses prodigieusesdesfestins antiquescomme on en voit dans les tableauxavec descréatures couronnées de rosesdes coupes d'ordesvoluptés extraordinaires... Ah ! bienoui ! Tu m'as montréun cabinet de toilette malpropre et des femmes qui juraient comme descharretiers. Ça ne vaut pas la peine de faire le mal.

Ilvoulut se récriermais elle lui imposa silenceettenant dubout des doigts un os de perdreau qu'elle rongeait délicatementelle ajouta d'une voix plus basse :

--Le malce devrait être quelque chose d'exquismon cher…Moi qui suis une honnête femmequand je m'ennuie et que jecommets le péché de rêver l'impossibleje suissûre de trouver des choses beaucoup plus jolies que les BlancheMuller.

Etd'un air graveelle conclut par ce mot profond de cynisme naïf:

--C'est une affaire d'éducationcomprends-tu ?

Elledéposa doucement le petit os dans son assiette. Le ronflementdes voitures continuaitsans qu'une note plus vive s'élevât.Elle était obligée de hausser la voix pour qu'il pûtl'entendreet les rougeurs de ses joues augmentaient. Il y avaitencore sur la consoledes truffesun entremets sucrédesaspergesune curiosité pour la saison. Il apporta le toutpour ne plus avoir à se dérangeretcomme la tableétait un peu étroiteil plaça à terreentre elle et luiun seau d'argent plein de glacedans lequel setrouvait une bouteille de champagne. L'appétit de la jeunefemme finissait par le gagner. Ils touchèrent à tousles platsils vidèrent la bouteille de champagneavec desgaietés brusquesse lançant dans des théoriesscabreusess'accoudant comme deux amis qui soulagent leur coeuraprès boire. Le bruit diminuait sur le boulevard ; mais ellel'entendait au contraire qui grandissaitet toutes ces rouesparinstantssemblaient lui tourner dans la tête.

Quandil parla de sonner pour le dessertelle se levasecoua sa longueblouse de satinpour faire tomber les miettesen disant :

--C'est cela... Tu saistu peux allumer un cigare.

Elleétait un peu étourdie. Elle alla à la fenêtreattirée par un bruit particulier qu'elle ne s'expliquait pas.On fermait les boutiques.

--Tiensdit-elleen se retournant vers Maximel'orchestre qui sedégarnit.

Ellese pencha de nouveau. Au milieusur la chausséeles fiacreset les omnibus croisaient toujours leurs yeux de couleurplus rareset plus rapides. Maissur les côtésle long destrottoirsde grands trous d'ombre s'étaient creusésdevant les boutiques fermées. Les cafés seulsflambaient encorerayant l'asphalte de nappes lumineuses. De la rueDrouot à la rue du Helderelle apercevait ainsi une longuefile de carrés blancs et de carrés noirsdans lesquelsles derniers promeneurs surgissaient et s'évanouissaient d'uneétrange façon. Les filles surtoutavec la traînede leur robetour à tour crûment éclairéeset noyées dans l'ombreprenaient un air d'apparitiondemarionnettes blafardestraversant le rayon électrique dequelque féerie. Elle s'amusa un moment à ce jeu. Il n'yavait plus de lumière épandue ; les becs de gazs'éteignaient ; les kiosques bariolés tachaient lesténèbres plus durement. Par instantsun flot de foulela sortie de quelque théâtrepassait. Mais les vides sefaisaient bientôtet il venaitsous la fenêtredesgroupes de deux ou trois hommes qu'une femme abordait. Ils restaientdeboutdiscutant.

Dansle tapage affaibliquelques-unes de leurs paroles montaient ; puisla femmele plus souvents'en allait au bras d'un des hommes.D'autres filles se rendaient de café en caféfaisaientle tour des tablesprenaient le sucre oubliériaient avecles garçonsregardaient fixementd'un air d'interrogation etd'offres silencieusesles consommateurs attardés. EtcommeRenée venait de suivre des yeux l'impériale presquevide d'un omnibus des Batignolleselle reconnutau coin dutrottoirla femme à la robe bleue et aux guipures blanchesdroitetournant la têtetoujours en quête.

QuandMaxime vint la chercher à la fenêtreoù elles'oubliaitil eut un sourireen regardant une des croiséesentrouvertes du café Anglais ; l'idée que son pèrey soupait de son côté lui parut comique ; mais il avaitce soir-làdes pudeurs particulières qui gênaientses plaisanteries habituelles. Renée ne quitta la rampe qu'àregret. Une ivresseune langueur montaient des profondeurs plusvagues du boulevard. Dans ce ronflement affaibli des voituresdansl'effacement des clartés vivesil y avait un appel caressantà la volupté et au sommeil. Les chuchotements quicouraientles groupes arrêtés dans un coin d'ombrefaisaient du trottoir le corridor de quelque grande auberge àl'heure où les voyageurs gagnent leur lit de rencontre. Leslueurs et les bruits allaient toujours en se mourantla villes'endormaitdes souffles de tendresse passaient sur les toits.

Lorsquela jeune femme se retournala lumière du petit lustre lui fitcligner les paupières. Elle était un peu pâlemaintenantavec de courts frissons aux coins des lèvres.Charles disposait le dessert ; il sortaitrentrait encorefaisaitbattre la portelentementavec son flegme d'homme comme il faut.

--Mais je n'ai plus faim ! s'écria Renéeenlevez toutesces assiettes et donnez- nous le café.

Legarçonhabitué aux caprices de ses clientesenleva ledessert et versa le café. Il emplissait le cabinet de sonimportance.

--Je t'en priemets-le à la portedit à Maxime la jeunefemmedont le coeur tournait.

Maximele congédia ; mais il avait à peine disparu qu'ilrevint une fois encore pour fermer hermétiquement les grandsrideaux de la fenêtre d'un air discret. Quand il se fut enfinretiréle jeune hommeque l'impatience prenaitlui aussise levaetallant à la porte :

--Attendsdit-ilj'ai un moyen pour qu'il nous lâche.

Etil poussa le verrou.

--C'est çareprit-ellenous sommes chez nousau moins.

Leursconfidencesleurs bavardages de bons camarades recommencèrent.Maxime avait allumé un cigare. Renée buvait son caféà petits coups et se permettait même un verre dechartreuse. La pièce s'échauffaits'emplissait d'unefumée bleuâtre. Elle finit par mettre les coudes sur latable et par appuyer son menton entre ses deux poings à demifermés. Dans cette légère étreintesabouche se rapetissaitses joues remontaient un peuet ses yeuxplus mincesluisaient davantage. Ainsi chiffonnéesa petitefigure était adorablesous la pluie de frisons dorésqui lui descendaient maintenant jusque dans les sourcils. Maxime laregardait à travers la fumée de son cigare. Il latrouvait originale. Par momentsil n'était plus bien sûrde son sexe ; la grande ride qui lui traversait le frontl'avancement boudeur de ses lèvresson air indécis demyope en faisaient un grand jeune homme ; d'autant plus que sa longueblouse de satin noir allait si hautqu'on voyait à peinesous le mentonune ligne du cou blanche et grasse. Elle se laissaitregarder avec un sourirene bougeant plus la têtele regardperdula parole ralentie.

Puiselle eut un brusque réveil : elle alla regarder la glaceverslaquelle ses yeux vagues se tournaient depuis un instant. Elle sehaussa sur la pointe des piedsappuya ses mains au bord de lacheminéepour lire ces signaturesces mots risquésqui l'avaient effarouchéeavant le souper. Elle épelaitles syllabes avec quelques difficultériaitlisait toujourscomme un collégien qui tourne les pages d'un Piron dans sonpupitre.

--« Ernest et Clara »disait-elleet il y a un coeurdessous qui ressemble à un entonnoir... Ah ! voici qui estmieux : « J'aime les hommesparce que j'aime les truffes.»Signé « Laure ». Dis doncMaximeest-ce quec'est la d'Aurigny qui a écrit cela ?.. Puis voici les armesd'une de ces damesje crois : une poule fumant une grosse pipe...Toujours des nomsle calendrier des saintes et des saints : VictorAmélieAlexandreEdouardMargueritePaquitaLouiseRenée... Tiensil y en a une qui se nomme comme moi...

Maximevoyait dans la glace sa tête ardente. Elle se haussaitdavantageet son dominose tendant par-derrièredessinaitla cambrure de sa taillele développement de ses hanches. Lejeune homme suivait la ligne du satin qui plaquait comme une chemise.Il se leva à son tour et jeta son cigare. Il était malà l'aiseinquiet. Quelque chose d'ordinaire et d'accoutumélui manquait.

--Ah ! voici ton nomMaximes'écria Renée... Ecoute...« J'aime... »

Maisil s'était assis sur le coin du divanpresque aux pieds de lajeune femme. Il réussit à lui prendre les mainsd'unmouvement prompt ; il la détourna de la glaceen lui disantd'une voix singulière :

--Je t'en priene lis pas cela.

Ellese débattit en riant nerveusement.

--Pourquoi donc ? Est-ce que je ne suis pas ta confidente ?

Maisluiinsistantd'un ton plus étouffé :

--Nonnonpas ce soir.

Illa tenait toujourset elle donnait de petites secousses avec sespoignets pour se dégager. Ils avaient des yeux qu'ils ne seconnaissaient pasun long sourire contraint et un peu honteux. Elletomba à genouxau bout du divan. Ils continuaient àlutterbien qu'elle ne fit plus un mouvement du côté dela glace et qu'elle s'abandonnât déjà. Et commele jeune homme la prenait à bras le corpselle dit de sonrire embarrassé et mourant :

--Voyonslaisse-moi... Tu me fais mal.

Cefut le seul murmure de ses lèvres. Dans le grand silence ducabinetoù le gaz semblait flamber plus hautelle sentit lesol trembler et entendit le fracas de l'omnibus des Batignollesquidevait tourner le coin du boulevard. Et tout fut dit. Quand ils seretrouvèrent côte à côteassis sur ledivanil balbutiaau milieu de leur malaise mutuel :

--Bah ! ça devait arriver un jour ou l'autre.

Ellene disait rien. Elle regardait d'un air écrasé lesrosaces du tapis.

--Est-ce que tu y songeaistoi ?... continua Maximebalbutiantdavantage. Moipas du tout... J'aurais dû me défier ducabinet...

Maiselled'une voix profondecomme si toute l'honnêtetébourgeoise des Béraud du Châtel s'éveillait danscette faute suprême :

--C'est infâmece que nous venons de faire làmurmura-t-elledégriséela face vieillie et toutegrave.

Elleétouffait. Elle alla à la fenêtretira lesrideauxs'accouda. L'orchestre était mort ; la faute s'étaitcommise dans le dernier frisson des basses et le chant lointain desviolonsvague sourdine du boulevard endormi et rêvant d'amour.En basla chaussée et les trottoirs s'enfonçaients'allongeaientau milieu d'une solitude grise. Toutes ces rouesgrondantes de fiacres semblaient s'en être alléesenemportant les clartés et la foule. Sous la fenêtrelecafé Riche était fermépas un filet de lumièrene glissait des volets. De l'autre côté de l'avenuedeslueurs braisillantes allumaient seules encore la façade ducafé Anglaisune croisée entre autresentrouverteetd'où sortaient des rires affaiblis. Ettout le long de ceruban d'ombredu coude de la rue Drouot à l'autre extrémitéaussi loin que ses regards pouvaient allerelle ne voyait plus queles taches symétriques des kiosques rougissant et verdissantla nuitsans l'éclairersemblables à des veilleusesespacées dans un dortoir géant. Elle leva la tête.Les arbres découpaient leurs branches hautes dans un cielclairtandis que la ligne irrégulière des maisons seperdait avec les amoncellements d'une côte rocheuseau bordd'une mer bleuâtre. Mais cette bande de ciel l'attristaitdavantageet c'était dans les ténèbres duboulevard qu'elle trouvait quelque consolation. Ce qui restait au rasde l'avenue déserte du bruit et du vice de la soiréel'excusait. Elle croyait sentir la chaleur de tous ces pas d'hommeset de femmes monter du trottoir qui se refroidissait. Les hontes quiavaient traîné làdésirs d'une minuteoffres faites à voix bassenoces d'une nuit payées àl'avances'évaporaientflottaient en une buée lourdeque roulaient les souffles matinaux. Penchée sur l'ombreellerespira ce silence frissonnantcette senteur d'alcôvecommeun encouragement qui lui venait d'en bascomme une assurance dehonte partagée et acceptée par une ville complice. Etlorsque ses yeux se furent accoutumés à l'obscuritéelle aperçut la femme au costume bleu garni de guipure seuledans la solitude grisedebout à la même placeattendant et s'offrant aux ténèbres vides.

Lajeune femmeen se retournantaperçut Charlesqui regardaitautour de luiflairant. Il finit par apercevoir le ruban bleu deRenéefroisséoublié sur un coin du divan. Etil s'empressa de le lui apporterde son air poli. Alors elle sentittoute sa honte. Debout devant la glaceles mains maladroiteselleessaya de renouer le ruban. Mais son chignon était tombéles petits frisons se trouvaient tout aplatis sur les tempeselle nepouvait refaire le noeud. Charles vint à son secoursendisantcomme s'il eût offert une chose accoutuméeunrince-bouche ou des cure-dents.

--Si madame voulait le peigne ?...

--Eh ! nonc'est inutileinterrompit Maximequi lança augarçon un regard d'impatience. Allez nous chercher unevoiture.

Renéese décida à rabattre simplement le capuchon de sondomino. Etcomme elle allait quitter la glaceelle se haussalégèrementpour retrouver les mots que l'étreintede Maxime lui avait empêché de lire. Il y avaitmontantvers le plafondet d'une grosse écriture abominablecettedéclaration signée Sylvia : «J'aime Maxime. »Elle pinça les lèvres et rabattit son capuchon un peuplus bas.

Dansla voitureils éprouvèrent une gêne horrible.Ils s'étaient placéscomme en descendant du parcMonceaul'un en face de l'autre. Ils ne trouvaient pas une parole àse dire. Le fiacre était plein d'une ombre opaqueet lecigare de Maxime n'y mettait plus même un point rougeunéclair de braise rose. Le jeune homme perdu de nouveau dansles jupons« dont il avait jusqu'aux yeux »souffraitde ces ténèbresde ce silencede cette femme muettequ'il sentait à son côtéet dont il s'imaginaitles yeux tout grands ouverts sur la nuit. Pour paraître moinsbêteil finit par chercher sa mainetquand il la tint dansla sienneil fut soulagéil trouva la situation tolérable.Cette main s'abandonnait molle et rêveuse.

Lefiacre traversait la place de la Madeleine. Renée songeaitqu'elle n'était pas coupable. Elle n'avait pas voulul'inceste. Et plus elle descendait en elleplus elle se trouvaitinnocenteaux premières heures de son escapadeà sasortie furtive du parc Monceauchez Blanche Mullersur leboulevardmême dans le cabinet du restaurant. Pourquoi doncétait-elle tombée à genoux sur le bord de cedivan ? Elle ne savait plus. Elle n'avait certainement pas penséune seconde à cela. Elle se serait refusée avec colère.C'était pour rireelle s'amusaitrien de plus. Et elleretrouvaitdans le roulement du fiacrecet orchestre assourdissantdu boulevardce va-et-vient d'hommes et de femmestandis que desbarres de feu brûlaient ses yeux fatigués.

Maximedans son coinrêvait aussi avec quelque ennui. Il étaitfâché de l'aventure. Il s'en prenait au domino de satinnoir. Avait-on jamais vu une femme se fagoter de la sorte ! On ne luivoyait même pas le cou. Il l'avait prise pour un garçonil jouait avec elleet ce n'était pas sa faute si le jeuétait devenu sérieux. Pour sûril ne l'auraitpas touchée du bout des doigtssi elle avait seulement montréun coin d'épaule. Il se serait souvenu qu'elle était lafemme de son père. Puiscomme il n'aimait pas les réflexionsdésagréablesil se pardonna. Tant pisaprèstout ! il tâcherait de ne plus recommencer. C'était unebêtise.

Lefiacre s'arrêtaet Maxime descendit le premier pour aiderRenée. Maisà la petite porte du parcil n'osa pasl'embrasser. Ils se touchèrent la maincomme de coutume. Ellese trouvait déjà de l'autre côté de lagrille lorsque pour dire quelque choseavouant sans le vouloir unepréoccupation qui tournait vaguement dans sa rêveriedepuis le restaurant.

--Qu'est-ce doncdemanda-t-elleque ce peigne dont a parlé legarçon ?

--Ce peignerépéta Maxime embarrassémais je nesais pas...

Renéecomprit brusquement. Le cabinet avait sans doute un peigne quientrait dans le matérielau même titre que les rideauxle verrou et le divan. Etsans attendre une explication qui nevenait paselle s'enfonça au milieu des ténèbresdu parc Monceauhâtant le pascroyant voir derrièreelle ces dents d'écaille où Laure d'Aurigny et Sylviaavaient dû laisser des cheveux blonds et des cheveux noirs.Elle avait une grosse fièvre. Il fallut que Céleste lamît au lit et la veillât jusqu'au matin. Maximesur letrottoir du boulevard Malesherbesse consulta un moment pour savoirs'il rejoindrait la bande joyeuse du café Anglais ; puisavecl'idée qu'il se punissaitil décida qu'il devait allerse coucher.

LelendemainRenée s'éveilla tard d'un sommeil lourd etsans rêves. Elle se fit faire un grand feuelle dit qu'ellepasserait la journée dans sa chambre. C'était làson refugeaux heures graves. Vers midison mari ne la voyant pasdescendre pour le déjeunerlui demanda la permission del'entretenir un instant. Elle refusait déjà avec unepointe d'inquiétude lorsqu'elle se ravisa. La veilleelleavait remis à Saccard une note de Wormsmontant à centtrente-six mille francsun chiffre un peu groset sans doute ilvoulait se donner la galanterie de lui remettre lui-même laquittance.

Lapensée des petits frisons de la veille lui vint. Elle regardamachinalement dans la glace ses cheveux que Céleste avaitnoués en grosses nattes. Puis elle se pelotonna au coin dufeus'enfouissant dans les dentelles de son peignoir. Saccarddontl'appartement se trouvait également au premier étagefaisant pendant à celui de sa femmevint en pantouflesenmari. Il mettait à peine une fois par mois les pieds dans lachambre de Renéeet toujours pour quelque délicatequestion d'argent. Ce matin-làil avait les yeux rougisleteint blême d'un homme qui n'a pas dormi. Il baisa la main dela jeune femmegalamment.

--Vous êtes maladema chère amie ? dit-il en s'asseyant àl'autre coin de la cheminée. Un peu de migrainen'est-ce pas?... Pardonnez-moi de vous casser la tête avec mon galimatiasd'homme d'affaires ; mais la chose est assez grave..

Iltira d'une poche de sa robe de chambre le mémoire de Wormsdont Renée reconnut le papier glacé.

--J'ai trouvé hier ce mémoire sur mon bureaucontinua-t-ilet je suis désoléje ne puis absolumentpas le solder en ce moment.

Ilétudia du coin de l'oeil l'effet produit sur elle par sesparoles. Elle parut profondément étonnée. Ilreprit avec un sourire :

--Vous savezma chère amieque je n'ai pas l'habituded'éplucher vos dépenses. Je ne dis pas que certainsdétails de ce mémoire ne m'aient point un peu surpris.Ainsipar exempleje vois icià la seconde page : «Robe de bal : étoffe 70 fr. ; façon600 fr. ; argentprêté 5 000 fr. ; eau du docteur Pierre6 fr ».Voilà une robe de soixante-dix francs qui monte bien haut...Mais vous savez que je comprends toutes les faiblesses. Votre noteest de cent trente-six mille francset vous avez étépresque sagerelativementje veux dire... Seulementje le répèteje ne puis payerje suis gêné.

Elletendit la maind'un geste de dépit contenu.

--C'est biendit-elle sèchementrendez-moi le mémoire.J'aviserai.

--Je vois que vous ne me croyez pasmurmura Saccardgoûtantcomme un triomphe l'incrédulité de sa femme au sujet deses embarras d'argent. Je ne dis pas que ma situation soit menacéemais les affaires sont bien nerveuses en ce moment... Laissez-moiquoique je vous importunevous expliquer notre cas ; vous m'avezconfié votre dotet je vous dois une entièrefranchise.

Ilposa le mémoire sur la cheminéeprit les pincettessemît à tisonner. Cette manie de fouiller les cendrespendant qu'il causait d'affairesétait chez lui un calcul quiavait fini par devenir une habitude. Quand il arrivait à unchiffreà une phrase difficile à prononcerilproduisait quelque éboulement qu'il réparait ensuitelaborieusementrapprochant les bûchesramassant et entassantles petits éclats de bois. D'autres foisil disparaissaitpresque dans la cheminéepour aller chercher un morceau debraise égaré. Sa voix s'assourdissaitons'impatientaiton s'intéressait à ses savantesconstructions de charbons ardentson ne l'écoutait plusetgénéralement on sortait de chez lui battu et content.Même chez les autresil s'emparait despotiquement despincettes. L'étéil jouait avec une plumeun couteauà papierun canif.

--Ma chère amiedit-il en donnant un grand coup qui mit le feuen dérouteje vous demande encore une fois pardon d'entrerdans ces détails... Je vous ai servi exactement la rente desfonds que vous m'avez remis entre les mains. Je puis même diresans vous blesserque j’ai regardé seulement cette rentecomme votre argent de pochepayant vos dépensesne vousdemandant jamais votre apport de moitié dans les frais communsdu ménage.

Ilse tut. Renée souffraitle regardait faire un grand trou dansla cendre pour enterrer le bout d'une bûche. Il arrivait àun aveu délicat.

--J'ai dûvous le comprenezfaire produire à votreargent des intérêts considérables. Les capitauxsont entre bonnes mainssoyez tranquille... Quant aux sommesprovenant de vos biens de Sologneelles ont servi en partie aupaiement de l'hôtel que nous habitons ; le reste est placédans une affaire excellentela Société généraledes ports du Maroc... Nous n'en sommes pas à compter ensemblen'est-ce pas ? mais je veux vous prouver que les pauvres maris sontparfois bien méconnus.

Unmotif puissant devait le pousser à mentir moins que decoutume. La vérité était que la dot de Renéen'existait plus depuis longtemps ; elle avait passé dans lacaisse de Saccardà l'état de valeur fictive. S'il enservait les intérêts à plus de deux ou troiscents pour centil n'aurait pu représenter le moindre titreni retrouver la plus petite espèce solide du capital primitif.Comme il l'avouait à moitiéd'ailleursles cinq centmille francs des biens de la Sologne avaient servi à donner unpremier acompte sur l'hôtel et le mobilierqui coûtaientensemble près de deux millions. Il devait encore un million autapissier et à l'entrepreneur.

--Je ne vous réclame riendit enfin Renéeje sais queje suis très endettée vis- à-vis de vous.

--Oh ! chère amies'écria-t-ilen prenant la main de safemmesans abandonner les pincettesquelle vilaine idée vousavez là !... En deux motstenezj'ai étémalheureux à la BourseToutin-Laroche a fait des bêtisesles Mignon et Charrier sont des butors qui me mettent dedans. Etvoilà pourquoi je ne puis payer votre mémoire. Vous mepardonnezn'est-ce pas ?

Ilsemblait véritablement ému. Il enfonça lespincettes entre les bûchesalluma des fuséesd'étincelles. Renée se rappela l'allure inquiètequ'il avait depuis quelque temps. Mais elle ne put descendre dansl'étonnante vérité. Saccard en étaitarrivé à un tour de force quotidien. Il habitait unhôtel de deux millionsil vivait sur le pied d'une dotation deprinceet certains matins il n'avait pas mille francs dans sacaisse. Ses dépenses ne paraissaient pas diminuer. Il vivaitsur la detteparmi un peuple de créanciers quiengloutissaient au jour le jour les bénéficesscandaleux qu'il réalisait dans certaines affaires. Pendant cetempsau même momentdes sociétés s'écroulaientsous luide nouveaux trous se creusaient plus profondspardessuslesquels il sautaitne pouvant les combler. Il marchait ainsi sur unterrain minédans une crise continuellesoldant des notes decinquante mille francs et ne payant pas les gages de son cochermarchant toujours avec l'aplomb de plus en plus royalvidant avecplus de rage sur Paris sa caisse vided'où le fleuve d'or auxsources légendaires continuait à sortir.

Laspéculation traversait alors une heure mauvaise. Saccard étaitun digne enfant de l'Hôtel de Ville. Il avait eu la rapiditéde transformationla fièvre de jouissancel'aveuglement dedépenses qui secouaient Paris. A ce momentcomme la Villeilse trouvait en face d'un formidable déficit qu'il s'agissaitde combler secrètement ; car il ne voulait pas entendre parlerde sagessed'économied'existence calme et bourgeoise. Ilpréférait garder le luxe inutile et la misèreréelle de ces voies nouvellesd'où il avait tirésa colossale fortune de chaque matin mangée chaque soir.D'aventure en aventureil n'avait plus que la façade doréed'un capital absent. A cette heure de folie chaudeParis lui-mêmen'engageait pas son avenir avec plus d'emportement et n'allait pasplus droit à toutes les sottises et à toutes lesduperies financières. La liquidation commençait d'êtreterrible.

Lesplus belles spéculations se gâtaient entre les mains deSaccard. Il venait d'essuyercomme il le disaitdes pertesconsidérables à la Bourse.

M.Toutin-Laroche avait failli faire sombrer le Crédit viticoledans un jeu à la hausse qui s'était brusquement tournécontre lui ; heureusement que le gouvernementintervenant sous lemanteauavait remis debout la fameuse machine du prêthypothécaire aux cultivateurs. Saccardébranlépar cette double secoussetrès maltraité par son frèrele ministrepour le risque que venait de courir la soliditédes bons de délégation de la Villecompromise aveccelle du Crédit viticolese trouvait moins heureux encoredans sa spéculation sur les immeubles. Les Mignon et Charrieravaient complètement rompu avec lui. S'il les accusaitc'était par une rage sourde de s'être trompéenfaisant bâtir sur sa part de terrainstandis qu'eux vendaientprudemment la leur. Pendant qu'ils réalisaient une fortunelui restait avec des maisons sur les brasdont il ne se débarrassaitsouvent qu'à perte. Entre autresil vendit trois cent millefrancsrue de Marignanun hôtel sur lequel il en devaitencore trois cent quatre-vingt mille. Il avait bien inventé untour de sa façonqui consistait à exiger dix millefrancs d'un appartement valant huit mille francs au plus ; lelocataire effrayé ne signait un bail que lorsque lepropriétaire consentait à lui faire cadeau des deuxpremières années de loyer ; l'appartement se trouvaitde cette façon réduit à son prix réelmais le bail portait le chiffre de dix mille francs par anetquandSaccard trouvait un acquéreur et capitalisait les revenus del'immeubleil arrivait à une véritable fantasmagoriede calcul. Il ne put appliquer cette duperie en grand ; ses maisonsne se louaient pas ; il les avait bâties trop tôt ; lesdéblaisau milieu desquels elles se trouvaient perduesenpleine bouel'hiverles isolaientleur faisaient un tortconsidérable. L'affaire qui le toucha le plus fut la grosserouerie des sieurs Mignon et Charrierqui lui rachetèrentl'hôtel dont il avait dû abandonner la constructionauboulevard Malesherbes. Les entrepreneurs étaient enfin morduspar l'envie d'habiter « leur boulevard ». Comme ilsavaient vendu leur part de terrains de plus-valueet qu'ilsflairaient la gêne de leur ancien associéils luioffrirent de le débarrasser de l'enclos au milieu duquell'hôtel s'élevait jusqu'au plancher du premier étagedont l'armature de fer était en partie posée. Seulementils traitèrent de plâtras inutiles ces solidesfondations en pierre de tailledisant qu'ils auraient préféréle sol nupour y faire construire à leur guise. Saccard dutvendre sans tenir compte des cent et quelques mille francs qu'ilavait déjà dépenséset ce qui l'exaspéradavantage encorece fut que jamais les entrepreneurs ne voulurentreprendre le terrain à deux cent cinquante francs le mètrechiffre fixé lors du partage. Ils lui rabattirent vingt-cinqfrancs par mètrecomme ces marchandes à la toilettequi ne donnent plus que quatre francs d'un objet qu'elles ont venducinq francs la veille. Deux jours aprèsSaccard eut ladouleur de voir une armée de maçons envahir l'enclos deplanches et continuer à bâtir sur les plâtras «inutiles ».

Iljouait donc d'autant mieux la gêne devant sa femme que sesaffaires s'embrouillaient davantage. Il n'était pas homme àse confesser par amour de la vérité.

--Maismonsieurdit Renée d'un air de doutesi vous voustrouvez embarrassépourquoi m'avoir acheté cetteaigrette et cette rivière qui vous ont coûtéjecroissoixante-cinq mille francs ?... Je n'ai que faire de cesbijoux ; je vais être obligée de vous demander lapermission de m'en défaire pour donner un acompte àWorms.

--Gardez-vous-en bien ! s'écria-t-il avec inquiétude. Sil'on ne vous voyait pas ces bijoux demain au bal du ministèreon ferait des cancans sur ma situation...

Ilétait bonhommece matin-là. Il finit par sourire etpar murmurer en clignant des yeux :

--Ma chère amienous autres spéculateursnous avons nosroueries... Conservezje vous prievotre aigrette et votre rivièrepour l'amour de moi.

Ilne pouvait conter l'histoire qui était tout à faitjoliemais un peu risquée. Ce fut à la fin d'un souperque Saccard et Laure d'Aurigny conclurent un traitéd'alliance. Laure était criblée de dettes et nesongeait plus qu'à trouver un bon jeune homme qui voulûtbien l'enlever et la conduire à Londres. Saccardde son côtésentait le sol s'écrouler sous lui ; son imagination aux aboischerchait un expédient qui le montrât au public vautrésur un lit d'or et de billets de banque. La fille et le spéculateurdans la demi-ivresse du desserts'entendirent. Il trouva l'idéede cette vente de diamants qui fit courir tout Pariset danslaquelle il achetaà grand tapagedes bijoux pour sa femme.Puisavec le produit de la ventequatre cent mille francs environil parvint à satisfaire les créanciers de Laureauxquels elle devait à peu près le double. Il est mêmeà croire qu'il retira du jeu une partie de ses soixante-cinqmille francs. Quand on le vit liquider la situation de la d'Aurignyil passa pour son amanton crut qu'il payait la totalité deses dettesqu'il faisait des folies pour elle. Toutes les mains setendirent vers luile crédit revintformidable. Et on leplaisantaità la Boursesur sa passionavec des souriresdes allusionsqui le ravissaient. Pendant ce tempsLaure d'Aurignymise en vue par ce vacarmeet chez laquelle il ne passa seulementpas une nuitfeignait de le tromper avec huit ou dix imbécilesalléchés par l'idée de la voler à unhomme si colossalement riche. En un moiselle eut deux mobiliers etplus de diamants qu'elle n'en avait vendus. Saccard avait prisl'habitude d'aller fumer un cigare chez ellel'après-midiausortir de la Bourse ; souvent il apercevait des coins de redingotequi fuyaienteffarouchésentre les portes. Quand ils étaientseulsils ne pouvaient se regarder sans rire. Il la baisait aufrontcomme une fille perverse dont la coquinerie l'enthousiasmait.Il ne lui donnait pas un souet même une fois elle lui prêtade l'argentpour une dette de jeu.

Renéevoulut insisterparla d'engager au moins les bijoux ; mais son marilui fit entendre que cela n'était pas possibleque tout Pariss'attendait à les lui voir le lendemain. Alors la jeune femmeque le mémoire de Worms inquiétait beaucoupchercha unautre expédient.

--Maiss'écria-t-elle tout à coupmon affaire deCharonne marche bienn'est- ce pas ? Vous me disiez encore l'autrejour que les bénéfices étaient superbes...Peut-être que Larsonneau m'avancerait les cent-trente-six millefrancs ?

Saccarddepuis un instantoubliait les pincettes entre ses jambes. Il lesreprit vivementse penchadisparut presque dans la cheminéeoù la jeune femme entendit sourdement sa voix qui murmurait :

--OuiouiLarsonneau pourrait peut-être...

Ellearrivait enfind'elle-mêmeau point où il l'amenaitdoucement depuis le commencement de la conversation. Il y avait deuxans déjà qu'il préparait son coup de géniedu côté de Charonne. Jamais sa femme ne voulut aliénerles biens de la tante Elisabeth ; elle avait juré àcette dernière de les garder intacts pour les léguer àson enfantsi elle devenait mère. Devant cet entêtementl'imagination du spéculateur travailla et finit par bâtirtout un poème. C'était une oeuvre de scélératesseexquiseune duperie colossale dont la Villel'Etatsa femme etjusqu'à Larsonneau devaient être les victimes. Il neparla plus de vendre les terrains ; seulement il gémit chaquejour sur la sottise qu'il y avait à les laisser improductifsà se contenter d'un revenu de deux pour cent. Renéetoujours pressée d'argentfinit par accepter l'idéed'une spéculation quelconque. Il basa son opération surla certitude d'une expropriation prochainepour le percement duboulevard du Prince-Eugènedont le tracé n'étaitpas encore nettement arrêté. Et ce fut alors qu'il amenason ancien complice Larsonneaucomme un associé qui conclutavec sa femme un traité sur les bases suivantes : elleapportait les terrainsreprésentant une valeur de cinq centmille francs ; de son côtéLarsonneau s'engageait àbâtirsur ces terrainspour une somme égaleune sallede café-concertaccompagnée d'un grand jardinoùl'on établirait des jeux de toutes sortesdes balançoiresdes jeux de quillesdes jeux de boulesetc. Les bénéficesdevaient naturellement être partagésde même queles pertes seraient subies par moitié. Dans le cas oùl'un des deux associés voudrait se retireril le pourraitenexigeant sa partselon l'estimation qui interviendrait. Renéeparut surprise de ce gros chiffre de cinq cent mille francslorsqueles terrains en valaient au plus trois cent mille. Mais il lui fitcomprendre que c'était une façon habile de lier plustard les mains de Larsonneaudont les constructions n'atteindraientjamais une telle somme.

Larsonneauétait devenu un viveur élégantbien gantéavec du linge éblouissant et des cravates étonnantes.Il avaitpour faire ses coursesun tilbury fin comme une oeuvred'horlogerietrès haut de siègeet qu'il conduisaitlui-même. Ses bureaux de la rue de Rivoli étaient uneenfilade de pièces somptueusesoù l'on ne voyait pasle moindre cartonla moindre paperasse. Ses employésécrivaient sur des tables de poirier noircimarquetéesornées de cuivres ciselés. Il prenait le titre d'agentd'expropriationun métier nouveau que les travaux de Parisavaient créé. Ses attaches avec l'Hôtel de Villele renseignaient à l'avance sur le percement des voiesnouvelles. Quand il était parvenu à se fairecommuniquerpar un agent voyerle tracé d'un boulevardilallait offrir ses services aux propriétaires menacés.Et il faisait valoir ses petits moyens pour grossir l'indemnitéen agissant avant le décret d'utilité publique. Dèsqu'un propriétaire acceptait ses offresil prenait tous lesfrais à sa chargedressait un plan de la propriétéécrivait un mémoiresuivait l'affaire devant letribunalpayait un avocatmoyennant un tant pour cent sur ladifférence entre l'offre de la Ville et l'indemnitéaccordée par le jury. Mais à cette besogne à peuprès avouableil en joignait plusieurs autres. Il prêtaitsurtout à usure. Ce n'était plus l'usurier de lavieille écoledéguenillémalpropreaux yeuxblancs et muets comme des pièces de cent sousaux lèvrespâles et serrées comme les cordons d'une bourse. Luisouriaitavait des oeillades charmantesse faisait habiller chezDusautoyallait déjeuner chez Brébant avec sa victimequ'il appelait « mon bon »en lui offrant des havanes audessert. Au fonddans ses gilets qui le pinçaient à latailleLarsonneau était un terrible monsieur qui auraitpoursuivi le paiement d'un billet jusqu'au suicide du signatairesans rien perdre de son amabilité.

Saccardeût volontiers cherché un autre associé. Mais ilavait toujours des inquiétudes au sujet de l'inventaire fauxque Larsonneau gardait précieusement. Il préférale mettre dans l'affairecomptant profiter de quelque circonstancepour rentrer en possession de cette pièce compromettante.Larsonneau bâtit le café-concertune construction enplanches et en plâtrassurmontée de clochetons defer-blancqu'il fit peinturlurer en jaune et en rouge. Le jardin etles jeux eurent du succès dans le quartier populeux deCharonne. Au bout de deux ansla spéculation paraissaitprospèrebien que les bénéfices fussentréellement très faibles. Saccardjusqu'alorsn'avaitparlé qu'avec enthousiasme à sa femme de l'avenir d'unesi belle idée.

Renéevoyant que son mari ne se décidait pas à sortir de lacheminéeoù sa voix s'étouffait de plus en plus:

--J'irai voir Larsonneau aujourd'huidit-elle. C'est ma seuleressource.

Alorsil abandonna la bûche avec laquelle il luttait.

--La course est faitechère amierépondit-ilensouriant. Est-ce que je ne préviens pas tous vos désirs?... J'ai vu Larsonneau hier soir.

--Et il vous a promis les cent trente-six mille francs ? demanda-t-elleavec anxiété.

Ilfaisaitentre les deux bûches qui flambaientune petitemontagne de braiseramassant délicatementdu bout despincettesles plus minces fragments de charbonregardant d'un airsatisfait s'élever cette buttequ'il construisait avec un artinfini.

--Oh ! comme vous y allez !... murmura-t-il. C'est une grosse somme quecent trente-six mille francs... Larsonneau est un bon garçonmais sa caisse est encore modeste. Il est tout prêt àvous obliger...

Ils'attardaitclignant des yeuxrebâtissant un coin de la buttequi venait de s'écrouler. Ce jeu commençait àbrouiller les idées de la jeune femme. Elle suivait malgréelle le travail de son maridont la maladresse augmentait. Elleétait tentée de lui donner des conseils. OubliantWormsle mémoirele manque d'argentelle finit par dire :

--Mais placez donc ce gros morceau là-dessous ; les autrestiendront.

Sonmari lui obéit docilementen ajoutant :

--Il ne peut trouver que cinquante mille francs. C'est toujours un joliacompte... Seulementil ne veut pas mêler cette affaire aveccelle de Charonne.

Iln'est qu'intermédiairevous comprenezchère amie ? Lapersonne qui prête l'argent demande des intérêtsénormes. Elle voudrait un billet de quatre-vingt mille francsà six mois de date.

Etayant couronné la butte par un morceau de braise pointuilcroisa les mains sur les pincettes en regardant fixement sa femme.

--Quatre-vingt mille francs ! s'écria-t-ellemais c’est unvo l !... Est-ce que vous me conseillez une pareille folie ?

--Nondit-il nettement. Maissi vous avez absolument besoin d'argentje ne vous la défends pas.

Ilse leva comme pour se retirer. Renéedans une indécisioncruelleregarda son mari et le mémoire qu'il laissait sur lacheminée. Elle finit par prendre sa pauvre tête entreses mainsen murmurant :

--Oh ! ces affaires !... J'ai la tête briséece matin...Allezje vais signer ce billet de quatre-vingt mille francs. Si jene le faisais pasça me rendrait tout à fait malade.Je me connaisje passerais la journée dans un combataffreux... J'aime mieux faire les bêtises tout de suite. Çame soulage.

Etelle parla de sonner pour qu'on allât lui chercher du papiertimbré. Mais il voulut lui rendre ce service lui-même.Il avait sans doute le papier timbré dans sa pochecar sonabsence dura à peine deux minutes. Pendant qu'elle écrivaitsur une petite table qu'il avait poussée au coin du feuill'examinait avec des yeux où s'allumait un désirétonné. Il faisait très chaud dans la chambrepleine encore du lever de la jeune femmedes senteurs de sa premièretoilette. Tout en causantelle avait laissé glisser les pansdu peignoir dans lequel elle s'était pelotonnéeet leregard de son maridebout devant elleglissait sur sa têteinclinéeparmi l'or de ses cheveuxtrès loinjusqu'aux blancheurs de son cou et de sa poitrine. Il souriait d'unair singulier ; ce feu ardent qui lui avait brûlé lafacecette chambre close où l'air alourdi gardait une odeurd'amources cheveux jaunes et cette peau blanche qui le tentaientavec une sorte de dédain conjugal le rendaient rêveurélargissaient le drame dont il venait de jouer une scènefaisaient naître quelque secret et voluptueux calcul dans sachair brutale d'agioteur.

Quandsa femme lui tendit le billeten le priant de terminer l'affaireille pritla regardant toujours.

--Vous êtes belle à ravir...murmura-t-il.

Etcomme elle se penchait pour repousser la tableil la baisa rudementsur le cou. Elle jeta un petit cri. Puis elle se levafrémissantetâchant de riresongeant invinciblement aux baisers del'autrela veille. Mais il eut regret de ce baiser de cocher. Il laquittaen lui serrant amicalement la mainet en lui promettantqu'elle aurait les cinquante mille francs le soir même. Renéesommeilla toute la journée devant le feu. Aux heures de criseelle avait des langueurs de créole. Alorstoute sa turbulencedevenait paresseusefrileuseendormie. Elle grelottaitil luifallait des brasiers ardentsune chaleur suffocante qui lui mettaitau front de petites gouttes de sueuret qui l'assoupissait. Dans cetair brûlantdans ce bain de flammeselle ne souffrait presqueplus ; sa douleur devenait comme un songe légerun vagueoppressementdont l'indécision même finissait par êtrevoluptueuse. Ce fut ainsi qu'elle berça jusqu'au soir sesremords de la veilledans la clarté rouge du foyeren faced'un terrible feu qui faisait craquer les meubles autour d'elleetlui ôtaitpar instantsla conscience de son être. Elleput songer à Maximecomme à une jouissance enflamméedont les rayons la brûlaient ; elle eut un cauchemar d'étrangesamours au milieu de bûcherssur des lits chauffés àblanc. Céleste allait et venaitdans la chambreavec safigure calme de servante au sang glacé. Elle avait l'ordre dene laisser entrer personne ; elle congédia même lesinséparablesAdeline d'Espanet et Suzanne Haffnerde retourd'un déjeuner qu'elles venaient de faire ensembledans unpavillon loué par elles à Saint-Germain. Cependantvers le soirCéleste étant venue dire à samaîtresse que Mme Sidoniela soeur de monsieurvoulait luiparlerelle reçut l'ordre de l'introduire.

MmeSidonie ne venait généralement qu'à la nuittombée. Son frère avait pourtant obtenu qu'elle mîtdes robes de soie. Maison ne savait commentla soie qu'elleportait avait beau sortir du magasinelle ne paraissait jamais neuve; elle se fripaitperdait son luisantressemblait à uneloque. Elle avait aussi consenti à ne pas apporter son panierchez les Saccard. En revancheses poches débordaient depaperasses. Renéedont elle ne pouvait faire une clienteraisonnablerésignée aux nécessités dela viel'intéressait. Elle la visitait régulièrementavec des sourires discrets de médecin qui ne veut pas effrayerun malade en lui apprenant le nom de son mal. Elle s'apitoyait surses petites misèrescomme sur des bobos qu'elle guériraitimmédiatementsi la jeune femme voulait. Cette dernièrequi était dans une de ces heures où l'on a besoind'être plaintla faisait uniquement entrer pour lui direqu'elle avait des douleurs de tête intolérables.

--Eh ! ma toute bellemurmura Mme Sidonie en se glissant dans l'ombrede la piècemais vous étouffezici !... Toujours vosdouleurs névralgiquesn'est-ce pas ? C'est le chagrin. Vousprenez la vie trop à coeur.

--Ouij'ai bien des soucisrépondit languissamment Renée.

Lanuit tombait. Elle n'avait pas voulu que Céleste allumâtune lampe. Le brasier seul jetait une grande lueur rougequil'éclairait en pleinallongéedans son peignoir blancdont les dentelles devenaient roses. Au bord de l'ombreon ne voyaitqu'un bout de la robe noire de Mme Sidonie et ses deux mainscroiséescouvertes de gants de coton gris. Sa voix tendresortait des ténèbres.

--Encore des peines d'argent ! dit-ellecomme si elle avait dit : despeines de coeurd'un ton plein de douceur et de pitié.

Renéeabaissa les paupièresfit un geste d'aveu.

--Ah ! Si mes frères m'écoutaientnous serions tousriches. Mais ils lèvent les épaules quand je leur parlede cette dette de trois milliardsvous savez ?... J'ai bon espoirpourtant. Il y a dix ans que je veux faire un voyage en Angleterre.J'ai si peu de temps à moi !... Enfin je me suis décidéeà écrire à Londreset j'attends la réponse.

Etcomme la jeune femme souriait :

--Je saisvous êtes une incrédulevous aussi. Cependantvous seriez bien contentesi je vous faisais cadeauun de cesjoursd'un joli petit million... Allezl'histoire est toute simple: c'est un banquier de Paris qui prêta l'argent au fils du roid'Angleterreetcomme le banquier mourut sans héritiernaturell'Etat peut aujourd'hui exiger le remboursement de la detteavec les intérêts composés. J'ai fait le calculça monte à deux milliards neuf cent quarante- troismillions deux cent dix mille francs... N'ayez pas peurçaviendraça viendra.

--En attendantdit la jeune femme avec une pointe d'ironievousdevriez bien me faire prêter cent mille francs... Je pourraispayer mon tailleur qui me tourmente beaucoup.

--Cent mille francs se trouventrépondit tranquillement MmeSidonie. Il ne s'agit que d'y mettre le prix.

Lebrasier luisait ; Renéeplus languissanteallongeait sesjambesmontrait le bout de ses pantouflesau bord de son peignoir.La courtière reprit sa voix apitoyée.

--Pauvre chèrevous n'êtes vraiment pas raisonnable... Jeconnais beaucoup de femmesmais je n'en ai jamais vu une aussi peusoucieuse de sa santé. Tenezcette petite Michelinc'estelle qui sait s'arranger ! Je songe à vousmalgré moiquand je la vois heureuse et bien portante... Savez-vous que M. deSaffré en est amoureux fou et qu'il lui a déjàdonné pour près de dix mille francs de cadeaux. Jecrois que son rêve est d'avoir une maison de campagne.

Elles'animaitelle cherchait sa poche.

--J'ai là encore une lettre d'une pauvre jeune femme... Si nousavions de la lumièreje vous la ferais lire... Imaginez-vousque son mari ne s'occupe pas d'elle. Elle avait signé desbilletselle a été obligée d'emprunter àun monsieur que je connais. C'est moi qui ai retiré lesbillets des griffes des huissierset ça n'a pas étésans peine... Ces pauvres enfantscroyez-vous qu'ils font le mal ?Je les reçois chez moicomme s'ils étaient mon fils etma fille.

--Vous connaissez un prêteur ? demanda négligemment Renée.

--J'en connais dix... Vous êtes trop bonne. Entre femmesn'est-ce pas ? on peut se dire bien des choseset ce n'est pas parceque votre mari est mon frère que je l'excuserai de courir lesgueuses et de laisser se morfondre au coin du feu un amour de femmecomme vous... Cette Laure d'Aurigny lui coûte les yeux de latête. Ça ne m'étonnerait pas qu'il vous eûtrefusé de l'argent. Il vous en a refusén'est-ce pas?... O le malheureux !

Renéeécoutait complaisamment cette voix molle qui sortait del'ombrecomme l'écho encore vague de ses propres songeries.Les paupières demi- closespresque couchée dans sonfauteuilelle ne savait plus que Mme Sidonie était làelle croyait rêver que de mauvaises pensées lui venaientet tentaient avec une grande douceur. La courtière parlalongtempspareille à une eau tiède et monotone.

--C'est Mme de Lauwerens qui a gâté votre existence. Vousn'avez jamais voulu me croire. Ah ! vous n'en seriez pas àpleurer au coin de votre cheminée si vous ne vous étiezpas défiée de moi... Et je vous aime comme mes yeuxmatoute belle. Vous avez un pied ravissant. Vous allez vous moquer demoimais je veux vous conter mes folies ; quand il y a trois joursque je ne vous ai vueil faut absolument que je vienne pour vousadmirer ; ouiil me manque quelque chose ; j'ai besoin de merassasier de vos beaux cheveuxde votre visage si blanc et sidélicatde votre taille mince... Vraije n'ai jamais vu detaille pareille.

Renéefinit par sourire. Ses amants n'avaient pas eux-mêmes cettechaleurcette extase recueillieen lui parlant de sa beauté.Mme Sidonie vit ce sourire.

--Allonsc'est convenudit-elle en se levant vivement... Je bavardeje bavardeet j'oublie que je vous casse la tête. Vousviendrez demainn'est-ce pas ? Nous causerons argentnouschercherons un prêteur... Entendez-vous ? je veux que voussoyez heureuse.

Lajeune femmesans bougerpâmée par la chaleurréponditaprès un silencecomme s'il lui avait fallu un travaillaborieux pour comprendre ce qu'on disait autour d'elle :

--Ouij'iraic'est convenuet nous causerons ; mais pas demain...Worms se contentera d'un acompte. Quand il me tourmentera encorenous verrons... Ne me parlez plus de tout cela. J'ai la têtebrisée par les affaires.

MmeSidonie parut très contrariée. Elle allait se rasseoirreprendre son monologue caressant ; mais l'attitude lasse de Renéelui fit remettre son attaque à plus tard. Elle tira de sapoche une poignée de paperassesoù elle chercha etfinit par trouver un objet renfermé dans une sorte de boîterose.

--J'étais venue pour vous recommander un nouveau savondit-elleen reprenant sa voix de courtière. Je m'intéressebeaucoup à l'inventeurqui est un charmant jeune homme. C'estun savon très douxtrès bon pour la peau. Vousl'essaierezn'est-ce pas ? et vous en parlerez à vos amies...Je le laisse làsur votre cheminée.

Elleétait à la portelorsqu'elle revint encoreetdroitedans la lueur rose du brasieravec sa face de cireelle se mit àfaire l'éloge d'une ceinture élastiqueune inventiondestinée à remplacer les corsets.

--Ça vous donne une taille absolument rondeune vraie taille deguêpedisait-elle... J'ai sauvé ça d'unefaillite. Quand vous viendrezvous essaierez les spécimenssi vous voyez... J'ai dû courir les avoués pendant unesemaine. Le dossier est dans ma pocheet je vais de ce pas chez monhuissier pour lever une dernière opposition... A bientôtma mignonne. Vous savez que je vous attends et que je veux séchervos beaux yeux.

Elleglissaelle disparut. Renée ne l'entendit même pasfermer la porte. Elle resta làdevant le feu qui mouraitcontinuant le rêve de la journéela tête pleinede chiffres dansantsentendant au loin les voix de Saccard et de MmeSidonie dialoguerlui offrir des sommes considérablesdu tondont un commissaire-priseur met un mobilier aux enchères. Ellesentait sur son cou le baiser brutal de son marietquand elle seretournaitc'était la courtière qu'elle trouvait àses piedsavec sa robe noireson visage moului tenant desdiscours passionnéslui vantant ses perfectionsimplorant unrendez-vous d'amouravec l'attitude d'un amant à bout derésignation. Cela la faisait sourire. La chaleurdans lapiècedevenait de plus en plus étouffante. Et lastupeur de la jeune femmeles rêves bizarres qu'elle faisaitn'étaient qu'un sommeil légerun sommeil artificielau fond duquel elle revoyait toujours le petit cabinet du boulevardle large divan où elle était tombée àgenoux. Elle ne souffrait plus du tout. Quand elle ouvrait lespaupièresMaxime passait dans le brasier rose. Le lendemainau bal du ministèrela belle Mme Saccard fut merveilleuse.Worms avait accepté l'acompte de cinquante mille francs ; ellesortait de cet embarras d'argentavec des rires de convalescente.Quand elle traversa les salonsdans sa grande robe de faille rose àlongue traîne Louis XIVencadrée de hautes dentellesblanchesil y eut un murmureles hommes se bousculèrent pourla voir. Et les intimes s'inclinaientavec un discret sourired'intelligencerendant hommage à ces belles épaulessi connues du Tout-Paris officielet qui étaient les fermescolonnes de l'empire. Elle s'était décolletéeavec un tel mépris des regardselle marchait si calme et sitendre dans sa nuditéque cela n'était presque plusindécent. Eugène Rougonle grand homme politique quisentait cette gorge nue plus éloquente encore que sa parole àla Chambreplus douce et plus persuasive pour faire goûter lescharmes du règne et convaincre les sceptiquesallacomplimenter sa belle- soeur sur son heureux coup d'audace d'avoiréchancré son corsage de deux doigts de plus. Presquetout le Corps législatif était làetàla façon dont les députés regardaient la jeunefemmele ministre se promettait un beau succèsle lendemaindans la question délicate des emprunts de la Ville de Paris.On ne pouvait voter contre un pouvoir qui faisait pousserdans leterreau des millionsune fleur comme cette Renéeune siétrange fleur de voluptéà la chair de soieaux nudités de statuevivante jouissance qui laissaitderrière elle une odeur de plaisir tiède. Mais ce quifit chuchoter le bal entierce fut la rivière et l'aigrette.Les hommes reconnaissaient les bijoux. Les femmes se les désignaientdu regardfurtivement. On ne parla que de ça toute la soirée.Et les salons allongeaient leur enfiladedans la lumièreblanche des lustresemplis d'une cohue resplendissantecomme unfouillis d'astres tombés dans un coin trop étroit.

Versune heureSaccard disparut. Il avait goûté le succèsde sa femme en homme dont le coup de théâtre réussit.Il venait encore de consolider son crédit. Une affairel'appelait chez Laure d'Aurigny ; il se sauva en priant Maxime dereconduire Renée à l'hôtelaprès le bal.

Maximepassa la soiréesagementà côté deLouise de Mareuiltrès occupés tous les deux àdire un mal affreux des femmes qui allaient et venaient. Et quand ilsavaient trouvé quelque folie plus grosse que les autresilsétouffaient leurs rires dans leur mouchoir. Il fallut queRenée vînt demander son bras au jeune hommepour sortirdes salons. Dans la voitureelle fut d'une gaieté nerveuse ;elle était encore toute vibrante de l'ivresse de lumièrede parfums et de bruits qu'elle venait de traverser. Elle semblaitd'ailleursavoir oublié leur «bêtise» duboulevardcomme disait Maxime. Elle lui demanda seulementd'un tonde voix singulier :

--Elle est donc très drôlecette petite bossue de Louise?

--Oh ! très drôle...répondit le jeune homme enriant encore. Tu as vu la duchesse de Sternichavec un oiseau jaunedans les cheveuxn'est-ce pas ?... Est-ce que Louise ne prétendpas que c'est un oiseau mécanique qui bat des ailes et quicrie «Coucou ! coucou !» au pauvre duc toutes les heures.

Renéetrouva très comique cette plaisanterie de pensionnaireémancipée. Quand ils furent arrivescomme Maximeallait prendre congé d'elleelle lui dit :

--Tu ne montes pas ? Céleste m'a sans doute préparéune collation.

Ilmontaavec son abandon ordinaire. En hautil n'y avait pas decollationet Céleste était couchée. Il fallutque Renée allumât les bougies d'un petit candélabreà trois branches. Sa main tremblait un peu.

--Cette sottedisait-elle en parlant de sa femme de chambreelle auramal compris mes ordres... Jamais je ne vais pouvoir me déshabillertoute seule.

Ellepassa dans son cabinet de toilette. Maxime la suivitpour luiraconter un nouveau mot de Louise qui lui revenait à lamémoiretranquille comme s'il se fût attardéchez un amicherchant déjà son porte-cigares pourallumer un havane. Mais làlorsqu'elle eut posé lecandélabreelle se tourna et tomba dans les bras du jeunehommemuette et inquiétantecollant sa bouche sur sa bouche.

L'appartementparticulier de Renée était un nid de soie et dedentelleune merveille de luxe coquet. Un boudoir très petitprécédait la chambre à coucher. Les deux piècesn'en faisaient qu'uneou du moins le boudoir n'était guèreque le seuil de la chambreune grande alcôvegarnie dechaises longuessans porte pleinefermée par une doubleportière. Les mursdans l'une et l'autre piècesetrouvaient également tendus d'une étoffe de soie mategris de linbrochée d'énormes bouquets de rosesdelilas blancs et de boutons d'or. Les rideaux et portièresétaient en guipure de Veniseposée sur une doublure desoiefaites de bandes alternativement grises et roses. Dans lachambre à coucherla cheminée en marbre blancunvéritable joyauétalaitcomme une corbeille defleursses incrustations de lapis et de mosaïques précieusesreproduisant les rosesles lilas blancs et les boutons d'or de latenture. Un grand lit gris et rosedont on ne voyait pas le boisrecouvert d'étoffe et capitonnéet dont le chevets'appuyait au muremplissait toute une moitié de la chambreavec son flot de draperiesses guipures et sa soie brochée debouquetstombant du plafond jusqu'au tapis. On aurait dit unetoilette de femmearrondiedécoupéeaccompagnéede poufsde noeudsde volantset ce large rideau qui se gonflaitpareil à une jupefaisait rêver à quelque grandeamoureuse penchéese pâmantprès de choir surles oreillers. Sous les rideauxc'était un sanctuairedesbatistes plissées à petits plisune neige dedentellestoutes sortes de choses délicates et transparentesqui se noyaient dans un demi-jour religieux. A côté dulitde ce monument dont l'ampleur dévote rappelait unechapelle ornée pour quelque fêteles autres meublesdisparaissaient des sièges basune psyché de deuxmètresdes meubles pourvus d'une infinité de tiroirs.A terrele tapisd'un gris bleuâtreétait seméde roses pâles effeuillées. Etaux deux côtésdu litil y avait deux grandes peaux d'ours noirgarnies de veloursroseaux ongles d'argentet dont les têtestournéesvers la fenêtreregardaient fixement le ciel vide de leursyeux de verre.

Cettechambre avait une harmonie douceun silence étouffé.Aucune note trop aiguëreflet de métaldorure clairene chantait dans la phrase rêveuse du rose et du gris. Lagarniture de la cheminée elle-mêmele cadre de laglacela penduleles petits candélabres étaient faitsde pièces de vieux sèvreslaissant à peine voirle cuivre doré des montures. Une merveillecette garniturela pendule surtoutavec sa ronde d'Amours joufflusquidescendaientse penchaient autour du cadrancomme une bande degamins tout nus se moquant de la marche rapide des heures. Ce luxeadoucices couleurs et ces objets que le goût de Renéeavait voulu tendres et souriantsmettaient là un crépusculeun jour d'alcôve dont on a tiré les rideaux. Il semblaitque le lit se continuâtque la pièce entière fûtun lit immenseavec ses tapisses peaux d'oursses siègescapitonnésses tentures matelassées qui continuaientla mollesse du sol le long des murs jusqu'au plafond. Etcomme dansun litla jeune femme laissait là sur toutes ces chosesl'empreintela tiédeurle parfum de son corps. Quand onécartait la double portière du boudoiril semblaitqu'on soulevât une courtepointe de soiequ'on entrâtdans quelque grande couche encore chaude et moiteoù l'onretrouvaitsur les toiles finesles formes adorablesle sommeil etles rêves d'une Parisienne de trente ans.

Unepièce voisinela garde-robegrande chambre tendue de vieilleperseétait simplement entourée de hautes armoires enbois de roseoù se trouvait pendue l'armée des robes.Célestetrès méthodiquerangeait les robes parordre d'anciennetéles étiquetaitmettait del'arithmétique au milieu des caprices jaunes ou bleus de samaîtressetenait la garde-robe dans un recueillement desacristie et une propreté de grande écurie. Il n'yavait pas un meubleet pas un chiffon ne traînait ; lespanneaux des armoires luisaientfroids et netscomme les panneauxvernis d'un coupé.

Maisla merveille de l'appartementla pièce dont parlait toutParisc'était le cabinet de toilette. On disait « lecabinet de toilette de la belle Mme Saccard » comme on dit «la galerie des Glacesà Versailles ». Ce cabinet setrouvait dans une des tourelles de l'hôteljuste au-dessus dupetit salon bouton d'or. On songeaiten y entrantà unelarge tente rondeune tente de féeriedressée enplein rêve par quelque guerrière amoureuse. Au centre duplafondune couronne d'argent ciselé retenait les pans de latente qui venaienten s'arrondissants'attacher aux mursd'oùils tombaient droits jusqu'au plancher. Ces panscette tenture richeétaient faits d'un dessous de soie rose recouverts d'unemousseline très claireplissée à grands plis dedistance en distance ; une applique de guipure séparait lespliset des baguettes d'argent guillochées descendaient de lacouronnefilaient le long de la tentureaux deux bords de chaqueapplique. Le gris rose de la chambre à coucher s'éclairaiticidevenait un blanc roseune chair nue. Et sous ce berceau dedentellessous ces rideaux qui ne laissaient voir du plafondpar levide étroit de la couronnequ'un trou bleuâtreoùChaplin avait peint un Amour rieurregardant et apprêtant saflècheon se serait cru au fond d'un drageoirdans quelqueprécieuse boîte à bijouxgrandienon plus faitepour l'éclat d'un diamantmais pour la nudité d'unefemme. Le tapisd'une blancheur de neiges'étalait sans lemoindre semis de fleurs. Une armoire à glacedont les deuxpanneaux étaient incrustés d'argent ; une chaiselonguedeux poufsdes tabourets de satin blancune grande table detoiletteà plaque de marbre roseet dont les piedsdisparaissaient sous des volants de mousseline et de guipuremeublaient la pièce. Les cristaux de la table de toilettelesverresles vasesla cuvette étaient en vieux bohèmeveiné de rose et de blanc. Et il y avait encore une autretableincrustée d'argent comme l'armoire à glaceoùse trouvait rangé l'outillageles engins de toilettetroussebizarrequi étalait un nombre considérable de petitsinstruments dont l'usage échappaitles gratte-doslespoussoirsles limes de toutes les grandeurs et de toutes les formesles ciseaux droits et recourbéstoutes les variétésdes pinces et des épingles. Chacun de ces objetsen argent etivoireétait marqué au chiffre de Renée.

Maisle cabinet avait un coin délicieuxet ce coin-làsurtout le rendait célèbre. En face de la fenêtreles pans de la tente s'ouvraient et découvraientau fondd'une sorte d'alcôve longue et peu profondeune baignoireunevasque de marbre roseenfoncée dans le plancheret dont lesbords cannelés comme ceux d'une grande coquille arrivaient auras du tapis. On descendait dans la baignoire par des marches demarbre. Au dessus des robinets d'argentau col de cygneune glacede Venisedécoupéesans cadreavec des dessinsdépolis dans le cristaloccupait le fond de l'alcôve.Chaque matin Renée prenait un bain de quelques minutes. Cebain emplissait pour la journée le cabinet d'une moiteurd'une odeur de chair fraîche et mouillée. Parfoisunflacon débouchéun savon resté hors de sa boîtemettaient une pointe plus violente dans cette langueur un peu fade.La jeune femme aimait à rester làjusqu'à midipresque nue. La tente rondeelle aussiétait nue. Cettebaignoire roseces tables et ces cuvettes rosescette mousseline duplafond et des murssous laquelle on croyait voir couler un sangroseprenaient des rondeurs de chairdes rondeurs d'épauleset de seins ; etselon l'heure de la journéeon eûtdit la peau neigeuse d'un enfant ou la peau chaude d'une femme.C'était une grande nudité. Quand Renée sortaitdu bainson corps blond n'ajoutait qu'un peu de rose à toutecette chair rose de la pièce.

Cefut Maxime qui déshabilla Renée. Il s'entendait àces choseset ses mains agiles devinaient les épinglescouraient autour de sa taille avec une science native. Il ladécoiffalui enleva ses diamantsla recoiffa pour la nuit.Et comme il mêlait à son office de chambrière etde coiffeur des plaisanteries et des caressesRenée riaitd'un rire gras et étouffétandis que la soie de soncorsage craquait et que ses jupes se dénouaient une àune. Quand elle se vit nueelle souffla les bougies du candélabreprit Maxime à bras-le-corps et l'emporta presque dans lachambre à coucher. Ce bal avait achevé de la griser.Dans sa fièvreelle avait conscience de la journéepassée la veille au coin de son feude cette journéede stupeur ardentede rêves vagues et souriants. Elleentendait toujours dialoguer les voix sèches de Saccard et deMme Sidoniecriant des chiffresavec des nasillements d'huissier.C'étaient ces gens qui l'assommaientqui la poussaient aucrime. Et même à cette heurelorsqu'elle cherchait seslèvresau fond du grand lit obscurelle voyait toujoursMaxime au milieu du brasier de la veillela regardant avec des yeuxqui la brûlaient.

Lejeune homme ne se retira qu'à six heures du matin. Elle luidonna la clef de la petite porte du parc Monceauen lui faisantjurer de revenir tous les soirs. Le cabinet de toilette communiquaitavec le salon bouton d'or par un escalier de service cachédans le muret qui desservait toutes les pièces de latourelle. Du salon il était facile de passer dans la serre etde gagner le parc.

Ensortant au petit jourpar un brouillard épaisMaxime étaitun peu alourdi de sa bonne fortune. Il l'acceptad'ailleursavecses complaisances d'être neutre.

Tantpis ! pensait-ilc'est elle qui le veutaprès tout... Elleest diablement bien faite ; et elle avait raisonelle est deux foisplus drôle au lit que Sylvia.

Ilsavaient glissé à l'incestedès le jour oùMaximedans sa tunique râpée de collégiens'était pendu au cou de Renéeen chiffonnant son habitde garde française. Ce futdès lorsentre euxunelongue perversion de tous les instants. L'étrange éducationque la jeune femme donnait à l'enfant ; les familiaritésqui firent d'eux des camarades ; plus tardl'audace rieuse de leursconfidences ; toute cette promiscuité périlleuse finitpar les attacher d'un singulier lienoù les joies de l'amitiédevenaient presque des satisfactions charnelles. Ils s'étaientlivrés l'un à l'autre depuis des années ; l'actebrutal ne fut que la crise aiguë de cette inconsciente maladied'amour. Dans le monde affolé où ils vivaientleurfaute avait poussé comme sur un fumier gras de sucs équivoques; elle s'était développée avec d'étrangesraffinementsau milieu de particulières conditions dedébauche.

Lorsquela grande calèche les emportait au Bois et les roulaitmollement le long des alléesse contant des gravelures àl'oreillecherchant dans leur enfance les polissonneries del'instinctce n'était là qu'une déviation etqu'un contentement inavoué de leurs désirs. Ils sesentaient vaguement coupablescomme s'ils s'étaient effleurésd'un attouchement ; et même ce péché originelcette langueur des conversations ordurières qui les lassaitd'une fatigue voluptueuse les chatouillait plus doucement encore quedes baisers nets et positifs. Leur camaraderie fut ainsi la marchelente de deux amoureuxqui devait fatalement un jour les mener aucabinet du café Riche et au grand lit gris et rose de Renée.Quand ils se trouvèrent aux bras l'un de l'autreils n'eurentpas la secousse de la faute. On eût dit de vieux amantsdontles baisers étaient des ressouvenirs. Et ils venaient deperdre tant d'heures dans un contact de tout leur être qu'ilsparlaient malgré eux de ce passé plein de leurstendresses ignorantes.

--Tu te souviensle jour où je suis arrivé àParisdisait Maximetu avais un drôle de costume ; etavecmon doigtj'ai tracé un angle sur ta poitrineje t'aiconseillé de te décolleter en pointe.. Je sentais tapeau sous la chemisetteet mon doigt enfonçait un peu...C'était très bon...

Renéeriaitle baisantmurmurant :

--Tu étais déjà joliment vicieux... Nous as-tuamuséeschez Wormstu te rappelles ! Nous t'appelions «notre petit homme ». Moij’ai toujours cru que la grosseSuzanne se serait parfaitement laissé faire si la marquise nel'avait surveillée avec des yeux furibonds.

--Ah ! ouinous avons bien ri...murmurait le jeune homme. L'album dephotographiesn'est-ce pas ? et tout le restenos courses dansParisnos goûters chez le pâtissier du boulevard ; tusaisces petits gâteaux aux fraises que tu adorais ?... Moije me souviendrai toujours de cet après-midi où tu m'asconté l'aventure d'Adelineau couventquand elle écrivaitdes lettres à Suzanneet qu'elle signait comme un homme«Arthur d'Espanet »en lui proposant de l'enlever.

Lesamants s'égayaient encore de cette bonne histoire ; puisMaxime continuait de sa voix calme :

--Quand tu venais me chercher au collège dans ta voiturenousdevions être drôles tous les deux... Je disparaissaissous tes juponstant j'étais petit.

--Ouiouibalbutiait-elleprise de frissonsattirant le jeune hommeà ellec'était très boncomme tu dis... Nousnous aimions sans le savoirn'est-ce pas ? Moije l'ai su avanttoi. L'autre jouren revenant du Boisj'ai frôlé tajambeet j'ai tressailli... Mais tu ne t'es aperçu de rien.Hein ? tu ne songeais pas à moi ?

--Oh ! Sirépondait-il un peu embarrassé. Seulementjene savais pastu comprends... Je n'osais pas.

Ilmentait. L'idée de posséder Renée ne lui étaitjamais nettement venue. Il l'avait effleurée de tout son vicesans la désirer réellement. Il était trop moupour cet effort. Il accepta Renée parce qu'elle s'imposa àluiet qu'il glissa jusqu'à sa couchesans le vouloirsansle prévoir. Quand il y eut rouléil y restaparcequ'il y faisait chaud et qu'il s'oubliait au fond de tous les trousoù il tombait. Dans les commencementsil goûta mêmedes satisfactions d'amour-propre. C'était la premièrefemme mariée qu'il possédait. Il ne songeait pas que lemari était son père.

MaisRenée apportait dans la faute toutes ces ardeurs de coeurdéclassé. Elle aussi avait glissé sur la pente.Seulementelle n'avait pas roulé jusqu'au bout comme unechair inerte. Le désir s'était éveillé enelle trop tard pour le combattrelorsque la chute devenait fatale.Cette chute lui apparut brusquement comme une nécessitéde son ennuicomme une jouissance rare et extrême qui seulepouvait réveiller ses sens lassésson coeur meurtri.Ce fut pendant cette promenade d'automneau crépusculequandle Bois s'endormaitque l'idée vague de l'inceste lui vintpareille à un chatouillement qui lui mit à fleur depeau un frisson inconnu ; etle soirdans la demi-ivresse du dînersous le fouet de la jalousiecette idée se précisasedressa ardemment devant elleau milieu des flammes de la serreenface de Maxime et de Louise. A cette heureelle voulut le mallemal que personne ne commetle mal qui allait emplir son existencevide et la mettre enfin dans cet enfer dont elle avait toujours peurcomme au temps où elle était petite fille. Puislelendemainelle ne voulut pluspar un étrange sentiment deremords et de lassitude. Il lui semblait qu'elle avait déjàpéchéque ce n'était pas si bon qu'ellepensaitet que ce serait vraiment trop sale. La crise devait êtrefatalevenir d'elle-mêmeen dehors de ces deux êtresde ces camarades qui étaient destinés à setromper un beau soirà s'accoupleren croyant se donner unepoignée de main. Maisaprès cette chute bêteelle se remit à son rêve d'un plaisir sans nomet alorselle reprit Maxime dans ses brascurieuse de luicurieuse des joiescruelles d'un amour qu'elle regardait comme un crime. Sa volontéaccepta l'incestel'exigeaentendit le goûter jusqu'au boutjusqu'aux remordss'ils venaient jamais. Elle fut activeconsciente. Elle aima avec son emportement de grande mondainesespréjugés inquiets de bourgeoise ; tous ses combatssesjoies et ses dégoûts de femme qui se noie dans sonpropre mépris.

Maximerevint chaque nuit. Il arrivait par le jardinvers une heure. Leplus souventRenée l'attendait dans la serrequ'il devaittraverser pour gagner le petit salon. Ils étaientd'ailleursd'une impudence parfaitese cachant à peineoubliant lesprécautions les plus classiques de l'adultère. Ce coinde l'hôtelil est vraileur appartenait. Baptistele valetde chambre du mariavait seul le droit d'y pénétreret Baptisteen homme gravedisparaissait aussitôt que sonservice était fini. Maxime prétendait même enriant qu'il se retirait pour écrire ses mémoires. Unenuitcependantcomme il venait d'arriverRenée le luimontra qui traversait solennellement le salontenant un bougeoir àla main. Le grand valetavec sa carrure de ministreéclairépar la lumière jaune de la cireavaitcette nuit-làun visage plus correct et plus sévère encore que decoutume. En se penchant les amants le virent souffler sa bougie et sediriger vers les écuriesoù dormaient les chevaux etles palefreniers.

--Il fait sa rondedit Maxime.

Renéeresta frissonnante. Baptiste l'inquiétait d'ordinaire. Il luiarrivait de dire qu'il était le seul honnête homme del'hôtelavec sa froideurses regards clairs qui nes'arrêtaient jamais aux épaules des femmes.

Ilsmirent alors quelque prudence à se voir. Ils fermaient lesportes du petit salonet pouvaient ainsi jouir en toute tranquillitéde ce salonde la serre et de l'appartement de Renée. C'étaittout un monde. Ils y goûtèrentpendant les premiersmoisles joies les plus raffinéesles plus délicatementcherchées. Ils promenèrent leurs amours du grand litgris et rose de la chambre à coucher dans la nuditérose et blanche du cabinet de toiletteet dans la symphonie en jaunemineur du petit salon. Chaque pièceavec son odeurparticulièreses tenturessa vie propreleur donnait unetendresse différentefaisait de Renée une autreamoureuse : elle fut délicate et jolie dans sa couchecapitonnée de grande dameau milieu de cette chambre tièdeet aristocratiqueoù l'amour prenait un effacement de bongoût ; sous la tente couleur de chairau milieu des parfums etde la langueur humide de la baignoireelle se montra fillecapricieuse et charnellese livrant au sortir du bainet ce fut làque Maxime la préféra ; puisen basau clair lever desoleil du petit salonau milieu de cette aurore jaunissante quidorait ses cheveuxelle devint déesseavec sa tête deDiane blondeses bras nus qui avaient des poses chastesson corpspurdont les attitudessur les causeusestrouvaient des lignesnoblesd'une grâce antique. Mais il était un lieu dontMaxime avait presque peuret où Renée ne l'entraînaitque les jours mauvaisles jours où elle avait besoin d'uneivresse plus âcre. Alors ils aimaient dans la serre. C'étaitlà qu'ils goûtaient l'inceste.

Unenuitdans une heure d'angoissela jeune femme avait voulu que sonamant allât chercher une des peaux d'ours noir. Puis ilss'étaient couchés sur cette fourrure d'encreau bordd'un bassindans la grande allée circulaire. Au- dehorsilgelait terriblementpar un clair de lune limpide. Maxime étaitarrivé frissonnantles oreilles et les doigts glacés.La serre se trouvait chauffée à un tel point qu'il eutune défaillance sur la peau de bête. Il entrait dans uneflamme si lourdeau sortir des piqûres sèches du froidqu'il éprouvait des cuissonscomme si on l'eût battu deverges. Quand il revint à luiil vit Renéeagenouilléepenchéeavec des yeux fixesune attitudebrutale qui lui fit peur. Les cheveux tombésles épaulesnueselle s'appuyait sur ses poingsl'échine allongéepareille à une grande chatte aux yeux phosphorescents. Lejeune hommecouché sur le dosaperçutau-dessus desépaules de cette adorable bête amoureuse qui leregardaitle sphinx de marbredont la lune éclairait lescuisses luisantes. Renée avait la pose et le sourire dumonstre à tête de femmeetdans ses jupons dénouéselle semblait la soeur blanche de ce dieu noir.

Maximeresta languissant. La chaleur était suffocanteune chaleursombrequi ne tombait pas du ciel en pluie de feumais qui traînaità terreainsi qu'une exhalaison malsaineet dont la buéemontaitpareille à un nuage chargé d'orage. Unehumidité chaude couvrait les amants d'une roséed'unesueur ardente. Longtemps ils demeurèrent sans geste et sansparolesdans ce bain de flammesMaxime terrassé et inerteRenée frémissante sur ses poignets comme sur desjarrets souples et nerveux. Au dehorspar les petites vitres de laserreon voyait des échappées du parc Monceaudesbouquets d'arbres aux fines découpures noiresdes pelouses degazon blanches comme des lacs glacéstout un paysage mortdont les délicatesses et les teintes claires et uniesrappelaient des coins de gravures japonaises. Et ce bout de terrebrûlantecette couche enflammée ou les amantss'allongeaientbouillait étrangement au milieu de ce grandfroid muet.

Ilseurent une nuit d'amour fou. Renée était l'hommelavolonté passionnée et agissante. Maxime subissait. Cetêtre neutreblond et jolifrappé dès l'enfancedans sa virilitédevenaitaux bras curieux de la jeunefemmeune grande filleavec ses membres épiléssesmaigreurs gracieuses d'éphèbe romain. Il semblait néet grandi pour une perversion de la volupté. Renéejouissait de ses dominationselle pliait sous sa passion cettecréature où le sexe hésitait toujours. C'étaitpour elle un continuel étonnement du désirunesurprise des sensune bizarre sensation de malaise et de plaisiraigu. Elle ne savait plus ; elle revenait avec des doutes à sapeau fineà son cou poteléà ses abandons et àses évanouissements. Elle éprouva alors une heure deplénitude. Maximeen lui révélant un frissonnouveaucompléta ses toilettes follesson luxe prodigieuxsa vie à outrance. Il mit dans sa chair la note excessive quichantait déjà autour d'elle. Il fut l'amant assorti auxmodes et aux folies de l'époque. Ce joli jeune hommedont lesvestons montraient les formes grêlescette fille manquéequi se promenait sur les boulevardsla raie au milieu de la têteavec de petits rires et des sourires ennuyésse trouva êtreaux mains de Renéeune de ces débauches de décadencequià certaines heuresdans une nation pourrieépuisentune chair et détraquent une intelligence.

Etc'était surtout dans la serre que Renée étaitl'homme. La nuit ardente qu'ils y passèrent fut suivie deplusieurs autres. La serre aimaitbrûlait avec eux. Dans l'airalourdidans la clarté blanchâtre de la luneilsvoyaient le monde étrange des plantes qui les entouraient semouvoir confusémentéchanger des étreintes. Lapeau d'ours noir tenait toute l'allée. A leurs piedslebassin fumaitplein d'un grouillementd'un entrelacement épaisde racinestandis que l'étoile rose des Nymphéas'ouvraità fleur d'eaucomme un corsage de viergeet queles Tornélia laissaient pendre leurs broussaillespareilles àdes chevelures de néréides pâmées. Puisautour d'euxles Palmiersles grands Bambous de l'Inde sehaussaientallaient dans le cintreoù ils se penchaient etmêlaient leurs feuilles avec des attitudes chancelantesd'amants lassés. Plus basles Fougèresles Ptéridesles Alsophila étaient comme des dames vertesavec leurslarges jupes garnies de volants réguliersquimuettes etimmobiles aux bords de l'alléeattendaient l'amour. A côtéd'elleles feuilles torsestachées de rougeles Bégoniaet les feuilles blanchesen fer de lancedes Caladium mettaient unesuite vague de meurtrissures et de pâleursque les amants nes'expliquaient paset où ils retrouvaient parfois desrondeurs de hanches et de genouxvautrés à terresousla brutalité de caresses sanglantes. Et les Bananierspliantsous les grappes de leurs fruitsleur parlaient des fertilitésgrasses du solpendant que les Euphorbes d'Abyssiniedont ilsentrevoyaient dans l'ombre les cierges épineuxcontrefaitspleins de bosses honteusesleur semblaient suer la sèveleflux débordant de cette génération de flamme.Maisà mesure que leurs regards s'enfonçaient dans lescoins de la serrel'obscurité s'emplissait d'une débauchede feuilles et de tiges plus furieuse : ils ne distinguaient plussur les gradinsles Marenta douces comme du veloursles Gloxiniaaux cloches violettesles Dracéna semblables à deslames de vieille laque vernie ; c'était une ronde d'herbesvivantes qui se poursuivaient d'une tendresse inassouvie. Aux quatreangles à l'endroit où des rideaux de lianes ménageaientdes berceauxleur rêve charnel s'affolait encoreet les jetssouples des Vanillesdes Coques du Levantdes QuisqualusdesBauhinia étaient les bras interminables d'amoureux qu'on nevoyait paset qui allongeaient éperdument leur étreintepour amener à eux toutes les joies éparses. Ces brassans fin pendaient de lassitudese nouaient dans un spasme d'amourse cherchaients'enroulaientcomme pour le rut d'une foule. C'étaitle rut immense de la serrede ce coin de forêt vierge oùflambaient les verdures et les floraisons des tropiques.

Maximeet Renéeles sens faussésse sentaient emportésdans ces noces puissantes de la terre. Le solà travers lapeau d'oursleur brûlait le dosetdes hautes palmestombaient sur eux des gouttes de chaleur. La sève qui montaitaux flancs des arbres les pénétraiteux aussileurdonnait des désirs fous de croissance immédiatedereproductions gigantesque. Ils entraient dans le rut de la serre.C'était alorsau milieu de la lueur pâleque desvisions les hébétaientdes cauchemars dans lesquelsils assistaient longuement aux amours des Palmiers et des Fougères; les feuillages prenaient des apparences confuses et équivoquesque leurs désirs fixaient en images sensuelles : des murmuresdes chuchotements leur venaient des massifsvoix pâméessoupirs d'extasecris étouffés de douleurrireslointainstout ce que leurs propres baisers avaient de bavardetque l'écho leur renvoyait. Parfois ils se croyaient secouéspar un tremblement du solcomme si la terre elle-mêmedansune crise d'assouvissementeût éclaté ensanglots voluptueux.

S'ilsavaient fermé les yeuxsi la chaleur suffocante et la lumièrepâle n'avaient pas mis en eux une dépravation de tousles sensles odeurs eussent suffi à les jeter dans unéréthisme nerveux extraordinaire. Le bassin lesmouillait d'une senteur âcreprofondeoù passaient lesmille parfums des fleurs et des verdures. Par instantsla Vanillechantait avec des roucoulements de ramier ; puis arrivaient les notesrudes des Stanhopéadont les bouches tigrées ont unehaleine forte et amère de convalescent. Les Orchidéesdans leurs corbeilles que retenaient des chaînettesexhalaientleurs soufflessemblables à des encensoirs vivants. Maisl'odeur qui dominaitl'odeur où se fondaient tous ces vaguessoupirsc'était une odeur humaineune odeur d'amourqueMaxime reconnaissaitquand il baisait la nuque de Renéequand il enfouissait sa tête au milieu de ses cheveux dénoués.Et ils restaient ivres de cette odeur de femme amoureusequitraînait dans la serrecomme dans une alcôve oùla terre enfantait.

D'habitudeles amants se couchaient sous le Tanghin de Madagascarsous cetarbuste empoisonné dont la jeune femme avait mordu unefeuille. Autour d'euxdes blancheurs de statues riaientenregardant l'accouplement énorme des verdures. La lunequitournaitdéplaçait les groupesanimait le drame de salumière changeante. Et ils étaient à millelieues de Parisen dehors de la vie facile du Bois et des salonsofficielsdans le coin d'une forêt de l'Indede quelquetemple monstrueuxdont le sphinx de marbre noir devenait le dieu.Ils se sentaient rouler au crimeà l'amour mauditàune tendresse de bêtes farouches. Tout ce pullulement qui lesentouraitce grouillement sourd du bassincette impudiciténue des feuillages les jetaient en plein enfer dantesque de lapassion. C'était alors au fond de cette cage de verretoutebouillante des flammes de l'étéperdue dans le froidclair de décembrequ'ils goûtaient l'incestecomme lefruit criminel d'une terre trop chaufféeavec la peur sourdede leur couche terrifiante.

Etau milieu de la peau noirele corps de Renée blanchissaitdans sa pose de grande chatte accroupiel'échine allongéeles poignets tenduscomme des jarrets souples et nerveux. Elle étaittoute gonflée de voluptéet les lignes claires de sesépaules et de ses reins se détachaient avec dessécheresses félines sur la tache d'encre dont lafourrure noircissait le sable jaune de l'allée. Elle guettaitMaximecette proie renversée sous ellequi s'abandonnaitqu'elle possédait tout entière. Etde temps àautreelle se penchait brusquementelle le baisait de sa boucheirritée. Sa bouche s'ouvrait alors avec l'éclat avideet saignant de l'Hibiscus de la Chinedont la nappe couvrait leflanc de l'hôtel. Elle n'était plus qu'une fillebrûlante de la serre. Ses baisers fleurissaient et se fanaientcomme les fleurs rouges de la grande mauvequi durent à peinequelques heureset qui renaissent sans cessepareilles aux lèvresmeurtries et insatiables d'une Messaline géante.




PARTIEV


Lebaiser qu'il avait mis sur le cou de sa femme préoccupaitSaccard. Il n'usait plus de ses droits de mari depuis longtemps ; larupture était venue tout naturellementni l'un ni l'autre nese souciant d'une liaison qui les dérangeait. Pour qu'ilsongeât à rentrer dans la chambre de Renéeilfallait qu'il y eût quelque bonne affaire au bout de sestendresses conjugales.

Lecoup de fortune de Charonne marchait bientout en lui laissant desinquiétudes sur le dénouement. Larsonneauavec sonlinge éblouissantavait des sourires qui lui déplaisaient.Il n'était qu'un pur intermédiairequ'un prête-nom dont il payait les complaisances par un intérêt dedix pour cent sur les bénéfices futurs. Maisbien quel'agent d'expropriation n'eût pas mis un sou dans l'affaireetque Saccardaprès avoir fourni les fonds du café-concerteût pris toutes ses précautionscontreventelettresdont la date restait en blancquittances données àl'avancece dernier n'en éprouvait pas moins une peur sourdeun pressentiment de quelque traîtrise. Il flairaitchez soncomplicel'intention de le faire chanterà l'aide de cetinventaire faux que celui-ci gardait précieusementet auquelil devait uniquement d'être de l'affaire.

Aussiles deux compères se serraient-ils vigoureusement la main.Larsonneau traitait Saccard de « cher maître ». Ilavaitau fondune véritable admiration pour cetéquilibristedont il suivait en amateur les exercices sur lacorde roide de la spéculation. L'idée de le duper lechatouillait comme une volupté rare et piquante. Il caressaitun plan encore vaguene sachant comment employer l'arme qu'ilpossédaitet à laquelle il craignait de se couperlui-même. Il se sentaitd'ailleursà la merci de sonancien collègue. Les terrains et les constructions que desinventaires savamment calculés estimaient déjà àprès de deux millionset qui ne valaient pas le quart decette sommedevaient finir par s'abîmer dans une faillitecolossale si la fée de l'expropriation ne les touchait de sabaguette d'or. D'après les plans primitifs qu'ils avaient puconsulterle nouveau boulevardouvert pour relier le parcd'artillerie de Vincennes à la caserne du Prince-Eugèneet mettre ce parc au coeur de Paris en tournant le faubourgSaint-Antoineemportait une partie des terrains ; mais il restait àcraindre qu'ils ne fussent qu'à peine écornés etque l'ingénieuse spéculation du café-concertn'échouât par son imprudence même. Dans ce casLarsonneau demeurait avec une aventure délicate sur les bras.Ce périltoutefoisne l'empêchait pasmalgréson rôle forcément secondaired'être navrélorsqu'il songeait aux maigres dix pour cent qu'il toucherait dans unvol si colossal de millions. Et c'était alors qu'il ne pouvaitrésister à la démangeaison furieuse d'allongerla mainde se tailler sa part.

Saccardn'avait pas même voulu qu'il prêtât de l'argent àsa femmes'amusant lui-même à cette grosse ficelle demélodrameoù se plaisait son amour des traficscompliqués.

--Nonnonmon cherdisait-il avec son accent provençalqu'ilexagérait encore quand il voulait donner du sel à uneplaisanterien'embrouillons pas nos comptes... Vous êtes leseul homme à Paris auquel j'aie juré de ne jamais riendevoir.

Larsonneause contentait de lui insinuer que sa femme était un gouffre.Il lui conseillait de ne plus lui donner un soupour qu'elle leurcédât immédiatement sa part de propriété.Il aurait préféré n'avoir affaire qu'àlui. Il le tâtait parfoisil poussait les choses jusqu'àdirede son air las et indifférent de viveur :

--Il faudra pourtant que je mette un peu d'ordre dans mes papiers...Votre femme m'épouvantemon bon. Je ne veux pas qu'on posechez moi les scellés sur certaines pièces.

Saccardn'était pas homme à supporter patiemment de pareillesallusionsquand il savait surtout à quoi s'en tenir surl'ordre froid et méticuleux qui régnait dans lesbureaux du personnage. Toute sa petite personne rusée etactive se révoltait contre les peurs que cherchait àlui faire ce grand bellâtre d'usurier en gants jaunes. Le pisétait qu'il se sentait pris de frissons quand il pensait àun scandale possible ; et il se voyait exilé brutalement parson frèrevivant en Belgique de quelque négoceinavouable. Un jouril se fâchail alla jusqu'àtutoyer Larsonneau.

--Ecoutemon petitlui dit-iltu es un gentil garçonmais tuferais bien de me rendre la pièce que tu sais. Tu verras quece bout de papier finira par nous fâcher.

L'autrefit l'étonnéserra les mains de son « chermaître»en l'assurant de son dévouement. Saccardregretta son impatience d'une minute. Ce fut à cette époquequ'il songea sérieusement à se rapprocher de sa femme ;il pouvait avoir besoin d'elle contre son compliceet il se disaitencore que les affaires se traitaient merveilleusement bien surl'oreiller. Le baiser sur le cou devint peu à peu larévélation de toute une nouvelle tactique.

D'ailleursil n'était pas presséil ménageait ses moyensil mit tout l'hiver à mûrir son plantiraillépar cent affaires plus embrouillées les unes que les autres.Ce fut pour lui un hiver terribleplein de secoussesune campagneprodigieusependant laquelle il fallut chaque jour vaincre lafaillite. Loin de restreindre son train de maisonil donna fêtesur fête. Maiss'il parvint à faire face à toutil dut négliger Renéequ'il réservait pour soncoup de triomphelorsque l'opération de Charonne serait mûre.Il se contenta de préparer le dénouementen continuantà ne plus lui donner de l'argent que par l'entremise deLarsonneau. Quand il pouvait disposer de quelques milliers de francset qu'elle criait misèreil les lui apportaiten disant queles hommes de Larsonneau exigeaient un billet du double de la somme.Cette comédie l'amusait énormémentl'histoirede ces billets le ravissait par le roman qu'ils mettaient dansl'affaire. Même au temps de ses bénéfices lesplus netsil avait servi la pension de sa femme d'une façontrès irrégulièrelui faisant des cadeauxprincierslui abandonnant des poignées de billets de banquepuis la laissant aux abois pour une misère pendant dessemaines. Maintenant qu'il se trouvait sérieusementembarrasséil parlait des charges de la maisonil latraitait en créancierauquel on ne veut pas avouer sa ruineet qu'on fait patienter avec des histoires. Elle l'écoutait àpeine ; elle signait tout ce qu'il voulait ; elle se plaignaitseulement de ne pouvoir signer davantage.

Ilavait déjàcependantpour deux cent mille francs debillets signés d'ellequi lui coûtaient à peinecent dix mille francs. Après les avoir fait endosser parLarsonneau au nom duquel ils étaient souscritsil faisaitvoyager ces billets d'une façon prudentecomptant s'en servirplus tard comme d'armes décisives. Jamais il n'aurait pu allerjusqu'au bout de ce terrible hiverprêter à usure àsa femme et maintenir son train de maisonsans la vente de sonterrain du boulevard Malesherbesque les sieurs Mignon et Charrierlui payèrent argent comptantmais en retenant un escompteformidable.

Cethiver fut pour Renée une longue joie. Elle ne souffrait que dubesoin d'argent. Maxime lui coûtait très cher : il latraitait toujours en belle-mamanla laissait payer partout. Maiscette misère cachée était pour elle une voluptéde plus. Elle s'ingéniaitse cassait la têtepour que« son cher enfant » ne manquât de rien ; etquandelle avait décidé son mari à lui trouverquelques milliers de francselle les mangeait avec son amantenfolies coûteusescomme deux écoliers lâchésdans leur première escapade. Lorsqu'ils n'avaient pas le souils restaient à l'hôtelils jouissaient de cette grandebâtissed'un luxe si neuf et si insolemment bête. Lepère n'était jamais là. Les amoureux gardaientle coin du feu plus souvent qu'autrefois. C'est que Renéeavait enfin empli d'une jouissance chaude le vide glacial de cesplafonds dorés. Cette maison suspecte du plaisir mondain étaitdevenue une chapelle où elle pratiquait à l'écartune nouvelle religion. Maxime ne mettait pas seulement en elle lanote aiguë qui s'accordait avec ses toilettes folles ; il étaitl'amant fait pour cet hôtelaux larges vitrines de magasinetqu'un ruissellement de sculptures inondait des greniers aux caves ;il animait ces plâtrasdepuis les deux Amours joufflus quidans la courlaissaient tomber de leur coquille un filet d'eaujusqu'aux grandes femmes nues soutenant les balcons et jouant aumilieu des frontons avec des épis et des pommes ; ilexpliquait le vestibule trop richele jardin trop étroitlespièces éclatantes où l'on voyait trop defauteuils et pas un objet d'art. La jeune femmequi s'y étaitmortellement ennuyées'y amusa tout d'un coupen usa commed'une chose dont elle n'avait pas d'abord compris l'emploi. Et ce nefut pas seulement dans son appartementdans le salon bouton d'or etdans la serre qu'elle promena son amourmais dans l'hôtelentier. Elle finit par se plaire même sur le divan du fumoir ;elle s'oubliait làelle disait que cette pièce avaitune vague odeur de tabac très agréable.

Elleprit deux jours de réception au lieu d'un. Le jeuditous lesintrus venaient. Mais le lundi était réservé auxamies intimes. Les hommes n'étaient pas admis. Maxime seulassistait à ces parties fines qui avaient lieu dans le petitsalon. Un soirelle eut l'étonnante idée de l'habilleren femme et de le présenter comme une de ses cousines.AdelineSuzannela baronne de Meinhold et les autres amies quiétaient là se levèrentsaluèrentétonnées par cette figure qu'elles reconnaissaientvaguement. Puis lorsqu'elles comprirentelles rirent beaucoupellesne voulurent absolument pas que le jeune homme allât sedéshabiller. Elles le gardèrent avec ses jupesletaquinantse prêtant à des plaisanteries équivoques.Quand il avait reconduit ces daines par la grande porteil faisaitle tour du parc et revenait par la serre. Jamais les bonnes amiesn'eurent le moindre soupçon. Les amants ne pouvaient êtreplus familiers qu'ils ne l'étaient déjàlorsqu'ils se disaient bons camarades. Ets'il arrivait qu'undomestique les vît se serrer d'un peu prèsentre deuxportesil n'éprouvait aucune surpriseétant habituéaux plaisanteries de madame et du fils de monsieur.

Cetteliberté entièrecette impunité lesenhardissaient encore. S'ils poussaient les verrous la nuitilss'embrassaient le jour dans toutes les pièces de l'hôtel.Ils inventèrent mille petits jeuxpar les temps de pluie.Mais le grand régal de Renée était toujours defaire un feu terrible et de s'assoupir devant le brasier. Elle eutcet hiver-làun luxe de linge merveilleux. Elle porta deschemises et des peignoirs d'un prix foudont les entre-deux et labatiste la couvraient à peine d'une fumée blanche. Etdans la lueur rouge du brasierelle restaitcomme nuelesdentelles et la peau rosesla chair baignée par la flamme àtravers l'étoffe mince. Maximeaccroupi à ses piedslui baisait les genouxsans même sentir le linge qui avait latiédeur et la couleur de ce beau corps. Le jour étaitbasil tombait pareil à un crépuscule dans la chambrede soie grisetandis que Céleste allait et venait derrièreeuxde son pas tranquille. Elle était devenue leur complicenaturellement. Un matin qu'ils s'étaient oubliés aulitelle les y trouvaet garda son flegme de servante au sangglacé. Ils ne se gênaient pluselle entrait àtoute heuresans que le bruit de leurs baisers lui fît tournerla tête. Ils comptaient sur elle pour les prévenir encas d'alerte. Ils n'achetaient pas son silence. C'était unefille très économetrès honnêteet àlaquelle on ne connaissait pas d'amant.

CependantRenée ne s'était pas cloîtrée. Ellecourait le mondey menait Maxime à sa suitecomme un pageblond en habit noiry goûtait même des plaisirs plusvifs. La saison fut pour elle un long triomphe. Jamais elle n'avaiteu des imaginations plus hardies de toilettes et de coiffures.

Cefut alors qu'elle risqua cette fameuse robe de satin couleur buissonsur laquelle était brodée toute une chasse au cerfavec des attributsdes poires à poudredes cors de chassedes couteaux à larges lames. Ce fut alors aussi qu'elle mit àla mode les coiffures antiques que Maxime dut aller dessiner pourelle au musée Campanarécemment ouvert. Ellerajeunissaitelle était dans la plénitude de sa beautéturbulente. L'inceste mettait en elle une flamme qui luisait au fondde ses yeux et chauffait ses rires. Son binocle prenait desinsolences suprêmes sur le bout de son nezet elle regardaitles autres femmesles bonnes amies étalées dansl'énormité de quelque viced'un air d'adolescentvantardd'un sourire fixe signifiant : «J'ai mon crime. »

Maximeluitrouvait le monde assommant. C'était par « chic »qu'il prétendait s'y ennuyercar il ne s'amusait réellementnulle part. Aux Tuilerieschez les ministresil disparaissait dansles jupes de Renée. Mais il redevenait le maître dèsqu'il s'agissait de quelque escapade. Renée voulut revoir lecabinet du boulevardet la largeur du divan la fit sourire. Puis illa mena un peu partoutchez les fillesau bal de l'Opéradans les avant-scènes des petits théâtresdanstous les endroits équivoques où ils pouvaient coudoyerle vice brutalen goûtant les joies de l'incognito. Quand ilsrentraient furtivement à l'hôtelbrisés defatigueils s'endormaient aux bras l'un de l'autrecuvant l'ivressedu Paris ordurieravec des lambeaux de couplets grivois chantantencore à leurs oreilles. Le lendemainMaxime imitait lesacteurset Renéesur le piano du petit saloncherchait àretrouver la voix rauque et les déhanchements de BlancheMuller dans son rôle de la Belle Hélène. Sesleçons de musique du couvent ne lui servaient plus qu'àécorcher les couplets de bouffonneries nouvelles. Elle avaitune horreur sainte pour les airs sérieux. Maxime «blaguait » avec elle la musique allemandeet il crut devoiraller siffler le Tannahaüser par convictionet pourdéfendre les refrains égrillards de sa belle-mère.

Unede leurs grandes parties fut de patiner ; cet hiver-làlepatin était à la model'empereur étant alléun des premiers essayer la glace du lacau bois de Boulogne. Renéecommanda à Worms un costume complet de Polonaisevelours etfourrure ; elle voulut que Maxime eût des bottes molles et unbonnet de renard. Ils arrivaient au Boispar des froids de loup quileur piquaient le nez et les lèvrescomme si le vent leur eûtsoufflé du sable fin au visage. Cela les amusait d'avoirfroid. Le Bois était tout grisavec des filets de neigesemblablesle long des branchesà de minces guipures. Etsous le ciel pâleau dessus du lac figé et terniiln'y avait que les sapins des îles qui missent encoreau bordde l'horizonleurs draperies théâtralesoù laneige cousait aussi de hautes dentelles. Ils filaient tous deux dansl'air glacédu vol rapide des hirondelles qui rasent le sol.Ils mettaient un poing derrière le dosetse posantmutuellement l'autre main sur l'épauleils allaient droitssouriantscôte à côtetournant sur eux-mêmesdans le large espace que marquaient de grosses cordes. Du haut de lagrande alléeles badauds les regardaient. Parfois ilsvenaient se chauffer aux brasiers allumés sur le bord du lac.Et ils repartaientils arrondissaient largement leur volles yeuxpleurant de plaisir et de froid.

Puisquand vint le printempsRenée se rappela son ancienne élégie.Elle voulut que Maxime se promenât avec elle dans le parcMonceaula nuitau clair de la lune. Ils allèrent dans lagrottes'assirent sur l'herbedevant la colonnade. Maislorsqu'elle témoigna le désir de faire une promenadesur le petit lacils s'aperçurent que la barque qu'on voyaitde l'hôtelattachée au bord d'une allée n'avaitpas de rames. On devait les retirer le soir. Ce fut une désillusion.D'ailleursles grandes ombres du parc inquiétaient lesamants. Ils auraient souhaité qu'on y donnât une fêtevénitienneavec des balcons rouges et un orchestre. Ils lepréféraient le jourl'après-midiet souventils se mettaient alors à une des fenêtres de l'hôtelpour voir les équipages qui suivaient la courbe savante de lagrande allée. Ils se plaisaient à ce coin charmant dunouveau Parisà cette nature aimable et propreà cespelouses pareilles à des pans de velourscoupées decorbeillesd'arbustes choisiset bordées de magnifiquesroses blanches. Les voitures se croisaient làaussinombreuses que sur un boulevard ; les promeneuses y traînaientleurs jupesmollementcomme si elles n'eussent pas quitté dupied les tapis de leurs salons. Età travers les feuillagesils critiquaient les toilettesse montraient les attelagesgoûtaient de véritables douceurs aux couleurs tendres dece grand jardin. Un bout de la grille dorée brillait entredeux arbresune file de canards passait sur le lacle petit pontRenaissance blanchissaittout neuf dans les verdurestandis qu'auxdeux bords de la grande alléesur des chaises jauneslesmères oubliaient en causant les petits garçons et lespetites filles qui se regardaient d'un air joliavec des mouesd'enfants précoces.

Lesamants avaient l'amour du nouveau Paris. Ils couraient souvent laville en voiturefaisaient un détourpour passer parcertains boulevards qu'ils aimaient d'une tendresse personnelle. Lesmaisonshautesà grandes portes sculptéeschargéesde balconsoù luisaienten grandes lettres d'ordes nomsdes enseignesdes raisons socialesles ravissaient. Pendant que lecoupé filaitils suivaientd'un regard amiles bandesgrises des trottoirslargesinterminablesavec leurs bancsleurscolonnes barioléesleurs arbres maigres. Cette trouéeclaire qui allait au bout de l'horizonse rapetissant et s'ouvrantsur un carré bleuâtre du videcette double rangéeininterrompue de grands magasinsoù des commis souriaient auxclientesces courants de foule piétinant et bourdonnant lesemplissaient peu à peu d'une satisfaction absolue et entièred'une sensation de perfection dans la vie de la rue. Ils aimaientjusqu'aux jets des lances d'arrosagequi passaient comme une fuméeblanche devant leurs chevauxs'étalaients'abattaient enpluie fine sous les roues du coupébrunissant le solsoulevant un léger flot de poussière. Ils roulaienttoujourset il leur semblait que la voiture roulait sur des tapisle long de cette chaussée droite et sans finqu'on avaitfaite uniquement pour leur éviter les ruelles noires. Chaqueboulevard devenait un couloir de leur hôtel. Les gaietésdu soleil riaient sur les façades neuvesallumaient lesvitresbattaient les tentes des boutiques et des caféschauffaient l'asphalte sous les pas affairés de la foule. Etquand ils rentraientun peu étourdis par le tohu-bohuéclatant de ces longs bazarsils se plaisaient au parcMonceaucomme à la plate- bande nécessaire de ce Parisnouveauétalant son luxe aux premières tiédeursdu printemps.

Lorsquela mode les força absolument de quitter Parisils allèrentaux bains de mermais à regretpensant sur les plages del'océan aux trottoirs des boulevards. Leur amour lui-mêmes'y ennuya. C'était une fleur de serre qui avait besoin dugrand lit gris et rosede la chair nue du cabinetde l'aube doréedu petit salon. Depuis qu'ils étaient seuls le soiren facede la merils ne trouvaient plus rien à se dire. Elle essayade chanter son répertoire du théâtre desVariétéssur un vieux piano qui agonisait dans un coinde sa chambreà l'hôtel ; mais l'instrumenttouthumide des vents du largeavait les voix mélancoliques desgrandes eaux. La Belle Hélène y fut lugubre etfantastique. Pour se consolerla jeune femme étonna la plagepar ses costumes prodigieux. Toute la bande de ces dames étaitlàà bâillerà attendre l'hiverencherchant avec désespoir un costume de bain qui ne les renditpas trop laides. Jamais Renée ne put décider Maxime àse baigner. Il avait une peur abominable de l'eaudevenait tout pâlequand le flot arrivait jusqu'à ses bottinesne se serait pourrien au monde approché au bord d'une falaise ; il marchaitloin des trousfaisant de longs détours pour éviter lamoindre côte un peu roide.

Saccardvint à deux ou trois reprises voir « les enfants ».Il était écrasé de soucisdisait-il. Ce ne futque vers octobrelorsqu'ils se retrouvèrent tous les trois àParisqu'il songea sérieusement à se rapprocher de safemme. L'affaire de Charonne mûrissait. Son plan fut net etbrutal. Il comptait prendre Renée au jeu qu'il aurait jouéavec une fille. Elle vivait dans des besoins d'argent grandissantsetpar fierténe s'adressait à son mari qu'àla dernière extrémité. Ce dernier se promit deprofiter de sa première demande pour être galantetrenouer des rapports depuis longtemps rompusdans la joie de quelquegrosse dette payée.

Desembarras terribles attendaient Renée et Maxime à Paris.Plusieurs des billets souscrits à Larsonneau étaientéchus ; maiscomme Saccard les laissait naturellement dormirchez l'huissierces billets inquiétaient peu la jeune femme.Elle se trouvait bien autrement effrayée par sa dette chezWormsqui montait maintenant à près de deux cent millefrancs. Le tailleur exigeait un acompteen menaçant desuspendre tout crédit. Elle avait de brusques frissons quandelle songeait au scandale d'un procèset surtout à unefâcherie avec l'illustre couturier. Puis il lui fallait del'argent de poche. Ils allaient s'ennuyer à mourirelle etMaximes'ils n'avaient pas quelques louis à dépenserpar jour. Le cher enfant était à secdepuis qu'ilfouillait vainement les tiroirs de son père. Sa fidélitésa sagesse exemplairependant sept à huit moistenaientbeaucoup au vide absolu de sa bourse. Il n'avait pas toujours vingtfrancs pour inviter quelque coureuse à souper. Aussirevenait-il philosophiquement à l'hôtel. La jeune femmeà chacune de leurs escapadeslui remettait son porte-monnaiepour qu'il payât dans les restaurantsdans les balsdans lespetits théâtres. Elle continuait à le traitermaternellement ; et même c'était elle qui payaitdubout de ses doigts gantéschez le pâtissier oùils s'arrêtaient presque chaque après-midipour mangerdes petits pâtés aux huîtres. Souventiltrouvaitle matindans son giletdes louis qu'il ne savait pas làet qu'elle y avait miscomme une mère qui garnit la poched'un collégien. Et cette belle existence de goûtersdecaprices satisfaitsde plaisirs faciles allait cesser. Mais unecrainte plus grave encore vint les consterner. Le bijoutier deSylviaauquel il devait dix mille francsse fâchaitparlaitde Clichy. Les billets qu'il avait en mainprotestés depuislongtempsétaient couverts de tels fraisque la dette setrouvait grossie de trois ou quatre milliers de francs. Saccarddéclara nettement qu'il ne pouvait rien. Son fils àClichy le poseraitetquand il l'en retireraitil ferait grandbruit de cette largesse paternelle. Renée était audésespoir ; elle voyait son cher enfant en prisonmais dansun véritable cachotcouché sur de la paille humide. Unsoirelle lui proposa sérieusement de ne plus sortir de chezelled'y vivre ignoré de tousà l'abri des recors.Puis elle jura qu'elle trouverait l'argent. Jamais elle ne parlait del'origine de la dettede cette Sylvia qui confiait ses amours auxglaces des cabinets particuliers. C'était une cinquantaine demille francs qu'il lui fallait quinze mille pour Maximetrente millepour Wormset cinq mille francs d'argent de poche. Ils auraientdevant eux quinze grands jours de bonheur. Elle se mit en campagne.

Sapremière idée fut de demander les cinquante millefrancs à son mari. Elle ne s'y décida qu'avec desrépugnances. Les dernières fois qu'il étaitentré dans sa chambre pour lui apporter de l'argentil luiavait mis de nouveaux baisers sur le couen lui prenant les mainsen parlant de sa tendresse. Les femmes ont un sens trèsdélicat pour deviner les hommes. Aussi s'attendait-elle àune exigenceà un marché tacite et conclu en souriant.En effetquand elle lui demanda les cinquante mille francsil serécriadit que Larsonneau ne prêterait jamais cettesommeque lui-même était encore trop gêné.Puischangeant de voixcomme vaincu et pris d'une émotionsubite :

--On ne peut rien vous refusermurmura-t-il. Je vais courir Parisfaire l'impossible... Je veuxchère amieque vous soyezcontente.

Etmettant les lèvres à son oreillelui baisant lescheveuxla voix un peu tremblante :

--Je te les porterai demain soirdans ta chambre... sans billet...

Maiselle dit vivement qu'elle n'était pas presséequ'ellene voulait pas le déranger à ce point. Lui qui venaitde mettre tout son coeur dans ce dangereux « sans billet »qu'il avait laissé échapper et qu'il regrettaitneparut pas avoir essuyé un refus désagréable. Ilse relevaen disant :

--Eh bienà votre disposition... Je vous trouverai la sommequand le moment sera venu. Larsonneau n'y sera pour rienentendez-vous. C'est un cadeau que j'entends vous faire.

Ilsouriait d'un air bonhomme. Elle resta dans une cruelle angoisse.Elle sentait qu'elle perdrait le peu d'équilibre qui luirestait si elle se livrait à son mari. Son dernier orgueilétait d'être mariée au père mais de n'êtreque la femme du fils. Souventquand Maxime lui semblait froidelleessayait de lui faire comprendre cette situation par des allusionsfort claires ; il est vrai que le jeune hommequ'elle s'attendait àvoir tomber à ses piedsaprès cette confidencedemeurait parfaitement indifférentcroyant sans doute qu'ellevoulait le rassurer sur la possibilité d'une rencontre entreson père et luidans la chambre de soie grise.

QuandSaccard l'eut quittéeelle s'habilla précipitamment etfit atteler. Pendant que son coupé l'emportait vers l'îleSaint-Louiselle préparait la façon dont elle allaitdemander les cinquante mille francs à son père. Elle sejetait dans cette idée brusquesans vouloir la discutersesentant très lâche au fondet prise d'une épouvanteinvincible devant une pareille démarche. Lorsqu'elle arrivala cour de l'hôtel Béraud la glaçade sonhumidité morne de cloîtreet ce fut avec des envies dese sauver qu'elle monta le large escalier de pierreoù sespetites bottes à hauts talons sonnaient terriblement. Elleavait eu la sottisedans sa hâtede choisir un costume desoie feuille-morte à longs volants de dentelles blanchesornéde noeuds de satincoupé par une ceinture plisséecomme une écharpe. Cette toiletteque complétait unepetite toque à grande voilette blanchemettait une note sisingulière dans l'ennui sombre de l'escalierqu'elle eutelle-même conscience de l'étrange figure qu'elle yfaisait. Elle tremblait en traversant l'enfilade austère desvastes piècesoù les personnages vagues destapisseries semblaient surpris par ce flot de jupes passant au milieudu demi-jour de leur solitude.

Elletrouva son père dans un salon donnant sur la couroùil se tenait d'habitude. Il lisait un grand livre placé sur unpupitre adapté aux bras de son fauteuil. Devant une desfenêtresla tante Elisabeth tricotait avec de longuesaiguilles de bois ; etdans le silence de la pièceonn'entendait que le tic-tac de ces aiguilles.

Renées'assitgênéene pouvant faire un mouvement sanstroubler la sévérité du haut plafond par unbruit d'étoffes froissées. Ses dentelles étaientd'une blancheur cruesur le fond noir des tapisseries et des vieuxmeubles. M. Béraud du Châtelles mains posées aubord du pupitrela regardait. La tante Elisabeth parla du mariageprochain de Christinequi devait épouser le fils d'un avouéfort riche ; la jeune fille était sortie avec une vieilledomestique de la famillepour aller chez un fournisseur ; et labonne tante causait toute seulede sa voix placidesans cesser detricoterbavardant sur les affaires du ménagejetant desregards souriants à Renée par-dessus ses lunettes.

Maisla jeune femme se troublait de plus en plus. Tout le silence del'hôtel lui pesait sur les épauleset elle eûtdonné beaucoup pour que les dentelles de sa robe fussentnoires. Le regard de son père l'embarrassait au point qu'elletrouva Worms vraiment ridicule d'avoir imaginé de si grandsvolants.

--Comme tu es bellema fille ! dit tout à coup la tanteElisabethqui n'avait pas encore vu les dentelles de sa nièce.

Ellearrêta ses aiguilleselle assujettit ses lunettespour mieuxvoir. M. Béraud du Châtel eut un pâle sourire.

--C'est un peu blancdit-il. Une femme doit être bienembarrassée avec ça sur les trottoirs.

--Maismon pèreon ne sort pas à pied ! s'écriaRenéequi regretta ensuite ce mot du coeur.

Levieillard allait répondre. Puis il se levaredressa sa hautetailleet marcha lentementsans regarder sa fille davantage.Celle-ci restait toute pâle d'émotion. Chaque foisqu'elle s'exhortait à avoir du courage et qu'elle cherchaitune transition pour arriver à la demande d'argentelleéprouvait un élancement au coeur.

--On ne vous voit plusmon pèremurmura-t-elle.

--Oh ! répondit la tante sans laisser à son frèrele temps d'ouvrir les lèvreston père ne sort guèreque pour aller de loin en loin au Jardin des plantes. Et encorefaut-il que je me fâche ! Il prétend qu'il se perd dansParisque la ville n'est plus faite pour lui... Vatu peux legronder !

--Mon mari serait si content de vous voir venir de temps à autreà nos jeudis ! continua la jeune femme.

M.Béraud du Châtel fit quelques pas en silence. Puisd'une voix tranquille :

--Tu remercieras ton maridit-il. C'est un garçon actifparait-ilet je souhaite pour toi qu'il mène honnêtementses affaires. Mais nous n'avons pas les mêmes idéesetje suis mal à l'aise dans votre belle maison du parc Monceau.

Latante Elisabeth parut chagrine de cette réponse.

--Que les hommes sont donc méchants avec leur politique !Dit-elle gaiement. Veux-tu savoir la vérité ? Ton pèreest furieux contre vous parce que vous allez aux Tuileries.

Maisle vieillard haussa les épaulescomme pour dire que sonmécontentement avait des causes beaucoup plus graves. Il seremit à marcher lentementsongeur. Renée resta uninstant silencieuseayant au bord des lèvres la demande descinquante mille francs. Puis une lâcheté plus grande lapritelle embrassa son pèreelle s'en alla.

Latante Elisabeth voulut l'accompagner jusqu'à l'escalier. Entraversant l'enfilade des pièceselle continuait àbavarder de sa petite voix de vieille :

--Tu es heureusechère enfant. Ça me fait bien plaisirde te voir belle et bien portante ; car si ton mariage avait maltournésais-tu que je me serais crue coupable ?... Ton marit'aimetu as tout ce qu'il te fautn'est-ce pas ?

--Mais ouirépondit Renées'efforçant desourirela mort dans le coeur.

Latante la retint encorela main sur la rampe de l'escalier.

--Vois-tuje n'ai qu'une craintec'est que tu ne te grises avec toutton bonheur. Sois prudenteet surtout ne vends rien... Si un jour tuavais un enfanttu trouverais pour lui une petite fortune touteprête.

QuandRenée fut dans son coupéelle poussa un soupir desoulagement. Elle avait des gouttes de sueur froide aux tempes ; elleles essuyaen pensant à l'humidité glaciale de l'hôtelBéraud. Puislorsque le coupé roula au soleil clair duquai Saint-Paulelle se souvint des cinquante mille francset toutesa douleur s'éveillaplus vive. Elle qu'on croyait si hardiecomme elle venait d'être lâche ! Et pourtant c'étaitde Maxime qu'il s'agissaitde sa libertéde leurs joies àtous deux ! Au milieu des reproches amers qu'elle s'adressaituneidée surgit tout à coupqui mit son désespoirau comble : elle aurait dû parler des cinquante mille francs àla tante Elisabethdans l'escalier. Où avait-elle eu la tête? La bonne femme lui aurait peut-être prêté lasommeou tout au moins l'aurait aidée. Elle se penchait déjàpour dire à son cocher de retourner rue Saint-Louis-en-l'Ilelorsqu'elle crut revoir l'image de son père traversantlentement l'ombre solennelle du grand salon. Jamais elle n'aurait lecourage de rentrer tout de suite dans cette pièce. Quedirait-elle pour expliquer cette deuxième visite ? Etau fondd'elleelle ne trouvait même plus le courage de parler del'affaire à la tante Elisabeth. Elle dit à son cocherde la conduire rue du Faubourg-Poissonnière.

MmeSidonie eut un cri de ravissement lorsqu'elle la vit pousser la portediscrètement voilée de la boutique. Elle étaitlà par hasardelle allait sortir pour courir chez le juge depaixoù elle citait une cliente. Mais elle ferait défautça serait pour un autre jour ; elle était trop heureuseque sa belle-soeur eût l'amabilité de lui rendre enfinune petite visite. Renée souriaitd'un air embarrassé.Mme Sidonie ne voulut absolument pas qu'elle restât en bas ;elle la fit monter dans sa chambrepar le petit escalieraprèsavoir retiré le bouton de cuivre du magasin. Elle ôtaitainsi et remettait vingt fois par jour ce bouton qui tenait par unsimple clou.

-Làma toute belledit-elle en la faisant asseoir sur unechaise longuenous allons pouvoir causer gentiment... Imaginez-vousque vous arrivez comme mars en carême. Je serais alléece soir chez vous.

Renéequi connaissait la chambrey éprouvait cette vague sensationde malaise que procure à un promeneur un coin de forêtcoupé dans un paysage aimé.

--Ah ! dit-elle enfinvous avez changé le lit de placen'est-ce pas ?

--Ouirépondit tranquillement la marchande de dentellec'estune de mes clientes qui le trouve beaucoup mieux en face de lacheminée. Elle m'a conseillé aussi des rideaux rouges.

--C'est ce que je me disaisles rideaux n'étaient pas de cettecouleur... Une couleur bien communele rouge.

Etelle mit son binocleregarda cette pièce qui avait un luxe degrand hôtel garni. Elle vit sur la cheminée de longuesépingles à cheveux qui ne venaient certainement pas dumaigre chignon de Mme Sidonie. A l'ancienne place où setrouvait le litle papier peint se montrait tout éraflédéteint et sali par le matelas. La courtière avait bienessayé de cacher cette plaiederrière les dossiers desdeux fauteuils : mais ces dossiers étaient un peu basetRenée s'arrêta à cette bande usée.

--Vous avez quelque chose à me dire ? demanda-t-elle enfin.

--Ouic'est toute une histoiredit Mme Sidoniejoignant les mainsavec des mines de gourmande qui va conter ce qu'elle a mangé àson dîner. Imaginez- vous que M. de Saffré est amoureuxde la belle Mme Saccard... Ouide vous- mêmema mignonne.

Ellen'eut même pas un mouvement de coquetterie.

--Tiens ! Dit-ellevous le disiez si épris de Mme Michelin.

--Oh ! c'est finitout à fait fini... Je puis vous en donner lapreuvesi vous voulez... vous ne savez donc pas que la petiteMichelin a plu au baron Gouraud ? C'est à n'y rien comprendre.Tous ceux qui connaissent le baron en sont stupéfaits... Etsavez-vous qu'elle est en train d'obtenir le ruban rouge pour sonmari !... Allezc'est une gaillarde. Elle n'a pas froid aux yeuxelle n'a besoin de personne pour conduire sa barque.

Elledit cela avec quelque regret mêlé d'admiration.

--Mais revenons à M. de Saffré... Il vous auraitrencontrée à un bal d'actricesenfouie dans un dominoet même il s'accuse de vous avoir offert un peu cavalièrementà souper... Est-ce vrai ?

Lajeune femme restait toute surprise.

--Parfaitement vraimurmura-t-elle ; mais qui a pu lui dire ?...

--Attendezil prétend qu'il vous a reconnue plus tardquandvous n'avez plus été dans le salonet qu'il s'estrappelé vous avoir vu sortir au bras de Maxime... C'est depuisce temps-là qu'il est amoureux fou. Ça lui a pousséau coeurvous comprenez ? un caprice... Il est venu me voir pour mesupplier de vous présenter ses excuses...

--Eh biendites-lui que je lui pardonneinterrompit négligemmentRenée.

Puiscontinuantretrouvant toutes ses angoisses :

--Ah ! ma bonne Sidonieje suis bien tourmentée. Il me fautabsolument cinquante mille francs demain matin. J'étais venuepour vous parler de cette affaire. Vous connaissez des prêteursm'avez-vous dit ?

Lacourtièrepiquée de la façon brusque dont sabelle-soeur coupait son histoirelui fit attendre quelque temps saréponse.

--Ouicertes ; seulementje vous conseilleavant toutde chercherchez des amis... Moià votre placeje sais bien ce que jeferais... Je m'adresserais à M. de Saffrétoutsimplement.

Renéeeut un sourire contraint.

--Maisreprit-elle ce serait peu convenablepuisque vous le prétendezsi amoureux.

Lavieille la regardait d'un oeil fixe ; puis son visage mou se fonditdoucement dans un sourire de pitié attendrie.

--Pauvre chèremurmura-t-ellevous avez pleuré ; neniez pasje le vois à vos yeux. Soyez donc forteacceptez lavie... Voyonslaissez-moi arranger la petite affaire en question.

Renéese levatorturant ses doigtsfaisant craquer ses gants. Et elleresta debouttoute secouée par une cruelle lutte intérieure.Elle ouvrait les lèvrespour accepter peut-êtrelorsqu'un léger coup de sonnette retentit dans la piècevoisine. Mme Sidonie sortit vivementen entrebâillant uneporte qui laissa voir une double rangée de pianos. La jeunefemme entendit ensuite un pas d'homme et le bruit étoufféd'une conversation à voix basse. Machinalementelle allaexaminer de plus près la tache jaunâtre dont les matelasavaient barré le mur. Cette tache l'inquiétaitlagênait. Oubliant toutMaximeles cinquante mille francsM.de Saffréelle revint devant le litsongeuse : ce lit étaitbien mieux à l'endroit où il se trouvait auparavant ;il y avait des femmes qui manquaient vraiment de goût ; poursûrquand on était couchéon devait avoir lalumière dans les yeux. Et elle vit vaguement se leverau fondde son souvenirl'image de l'inconnu du quai Saint-Paulson romanen deux rendez- vouscet amour de hasard qu'elle avait goûtélàà cette autre place. Il n'en restait que cetteusure du papier peint. Alors cette chambre l'emplit de malaiseetelle s'impatienta de ce bourdonnement de voix qui continuaitdans lapièce voisine.

QuandMme Sidonie revintouvrant et fermant la porte avec précautionelle fit des signes répétés au bout des doigtspour lui recommander de parler tout bas. Puis à son oreille :

--Vous ne savez pasl'aventure est bonne : c'est M. de Saffréqui est là.

--Vous ne lui avez pas dit au moins que j'étais ici ? demanda lajeune femme inquiète.

Lacourtière sembla surpriseet très naïvement :

--Mais si... Il attend que je lui dise d'entrer. Bien entenduje nelui ai pas parlé des cinquante mille francs...

Renéetoute pâles'était redressée comme sous un coupde fouet. Une immense fierté lui remontait au coeur. Ce bruitde bottesqu'elle entendait plus brutal dans la chambre d'àcôtél'exaspérait.

--Je m'en vaisdit-elle d'une voix brève. Venez m'ouvrir laporte.

MmeSidonie essaya de sourire.

--Ne faites pas l'enfant... Je ne puis pas rester avec ce garçonsur les brasmaintenant que je lui ai dit que vous étiezici... Vous me compromettezvraiment...

Maisla jeune femme avait déjà descendu le petit escalier.Elle répétait devant la porte fermée de laboutique.

--Ouvrez-moiouvrez-moi.

Lamarchande de dentellequand elle retirait le bouton de cuivreavaitl'habitude de le mettre dans sa poche. Elle voulut encoreparlementer. Enfinprise de colère elle-mêmelaissantvoir au fond de ses yeux gris la sécheresse aigre de sanatureelle s'écria :

--Mais enfin que voulez-vous que je lui diseà cet homme ?

--Que je ne suis pas à vendrerépondit Renéequiavait un pied sur le trottoir.

Etil lui sembla entendre Mme Sidonie murmurer en refermant violemmentla porte « Eh ! va doncgrue ! tu me paieras ça. »

--Pardieu ! pensa-t-elle en remontant dans son coupéj'aimeencore mieux mon mari.

Elleretourna droit à l'hôtel. Le soirelle dit àMaxime de ne pas venir ; elle était souffranteelle avaitbesoin de repos. Etle lendemainlorsqu'elle lui remit les quinzemille francs pour le bijoutier de Sylviaelle resta embarrasséedevant sa surprise et ses questions. C'était son maridit-ellequi avait fait une bonne affaire. Maisà partir dece jourelle fut plus fantasqueelle changeait souvent les heuresdes rendez-vous qu'elle donnait au jeune hommeet souvent mêmeelle le guettait dans la serre pour le renvoyer. Lui s'inquiétaitpeu de ces changements d'humeur ; il se plaisait à êtreune chose obéissante aux mains des femmes. Ce qui l'ennuyadavantagece fut la tournure morale que prenaient parfois leurstête-à-tête d'amoureux. Elle devenait toute triste; même il lui arrivait d'avoir de grosses larmes dans les yeux.Elle interrompait son refrain sur « le beau jeune homme »de la Belle Hélène jouait les cantiques dupensionnatdemandait à son amant s'il ne croyait pas que lemal fût puni tôt ou tard.

--Décidémentelle vieillitpensait-il. C'est tout leplus si elle est drôle encore un an ou deux.

Lavérité était qu'elle souffrait cruellement.Maintenantelle aurait mieux aimé tromper Maxime avec M. deSaffré. Chez Mme Sidonieelle s'était révoltéeelle avait cédé à une fierté instinctiveau dégoût de ce marché grossier. Maisles jourssuivantsquand elle endura les angoisses de l'adultèretoutsombra en elleet elle se sentit si méprisable qu'elle seserait livrée au premier homme qui aurait poussé laporte de la chambre aux pianos. Sijusque-làla penséede son mari était passée parfois dans l'incestecommeune pointe d'horreur voluptueusele maril'homme lui-mêmeyentra dès lors avec une brutalité qui tourna lessensations les plus délicates en douleurs intolérables.Elle qui se plaisait aux raffinements de sa faute et qui rêvaitvolontiers un coin de paradis surhumain où les dieux goûtentleurs amours en familleelle roulait à la débauchevulgaireau partage de deux hommes. Vainement elle tenta de jouir del'infamie. Elle avait encore les lèvres chaudes des baisers deSaccardlorsqu'elle les offrait aux baisers de Maxime. Sescuriosités descendirent au fond de ces voluptésmaudites ; elle alla jusqu'à mêler ces deux tendressesjusqu'à chercher le fils dans les étreintes du père.Et elle sortait plus effaréeplus meurtrie de ce voyage dansl'inconnu du malde ces ténèbres ardentes oùelle confondait son double amantavec des terreurs qui donnaient unrâle à ses joies.

Ellegarda ce drame pour elle seuleen doubla la souffrance par lesfièvres de son imagination. Elle eût préférémourir que d'avouer la vérité à Maxime. C'étaitune peur sourde que le jeune homme ne se révoltâtne laquittât ; c'était surtout une croyance si absolue depéché monstrueux et de damnation éternellequ'elle aurait plus volontiers traversé nue le parc Monceauque de confesser sa honte à voix basse. Elle restaitd'ailleursl'étourdie qui étonnait Paris par sesextravagances. Des gaietés nerveuses la prenaientdescaprices prodigieuxdont s'entretenaient les journauxen ladésignant par ses initiales. Ce fut à cette époquequ'elle voulut sérieusement se battre en duelau pistoletavec la duchesse de Sternichqui avaitméchammentdisait-ellerenversé un verre de punch sur sa robe ; ilfallut que son beau-frère le ministre se fâchât.Une autre foiselle paria avec Mme de Lauwerens qu'elle ferait letour de piste de Longchamp en moins de dix minuteset ce ne futqu'une question de costume qui la retint. Maxime lui-mêmecommençait à être effrayé par cette têteoù la folie montaitet où il croyait entendrelanuitsur l'oreillertout le tapage d'une ville en rut de plaisirs.

Unsoirils allèrent ensemble au Théâtre-Italien.Ils n'avaient seulement pas regardé l'affiche. Ils voulaientvoir une grande tragédienne italiennela Ristoriqui faisaitalors courir tout Pariset à laquelle la mode leur commandaitde s'intéresser. On donnait Phèdre . Il serappelait assez son répertoire classiqueelle savait assezl'italien pour suivre la pièce. Et même ce drame leurcausa une émotion particulièredans cette langueétrangère dont les sonorités leur semblaientpar momentsun simple accompagnement d'orchestre soutenant lamimique des acteurs. Hippolyte était un grand garçonpâletrès médiocrequi pleurait son rôle.

--Quel godiche ! murmurait Maxime.

Maisla Ristoriavec ses fortes épaules secouées par lessanglotsavec sa face tragique et ses gros brasremuaitprofondément Renée. Phèdre était du sangde Pasiphaéet elle se demandait de quel sang elle pouvaitêtreellel'incestueuse des temps nouveaux. Elle ne voyait dela pièce que cette grande femme traînant sur lesplanches le crime antique. Au premier actequand Phèdre faitOenone la confidence de sa tendresse criminelle ; au secondlorsqu'elle se déclaretoute brûlanteàHippolyte ; etplus tardau quatrièmelorsque le retour deThésée l'accableet qu'elle se mauditdans une crisede fureur sombreelle emplissait la salle d'un tel cri de passionfauved'un tel besoin de volupté surhumaine que la jeunefemme sentait passer sur sa chair chaque frisson de son désiret de ses remords.

--Attendsmurmurait Maxime à son oreilletu vas entendre lerécit de Théramène. Il a une bonne têtele vieux !

Etil murmura d'une voix creuse :

Apeine nous sortions des portes de TrézèneIl étaitsur son char...

MaisRenéequand le vieux parlane regarda plusn'écoutaplus. Le lustre l'aveuglaitles chaleurs étouffantes luivenaient de toutes ses faces pâles tendues vers la scène.Le monologue continuaitinterminable. Elle était dans laserresous les feuillages ardentset elle rêvait que son marientraitla surprenait aux bras de son fils. Elle souffraithorriblementelle perdait connaissancequand le dernier râlede Phèdrerepentante et mourant dans les convulsions dupoisonlui fit rouvrir les yeux. La toile tombait. Aurait-elle laforce de s'empoisonnerun jour ? Comme son drame étaitmesquin et honteux à côté de l'épopéeantique ! et tandis que Maxime lui nouait sous le menton sa sortie dethéâtreelle entendait encore gronder derrièreelle cette rude voix de la Ristorià laquelle répondaitle murmure complaisant d'Oenone.

Dansle coupéle jeune homme causa tout seulil trouvait engénéral la tragédie « assommante »et préférait les pièces des Bouffes. CependantPhèdre était « corsée ». Ils'y était intéresséparce que... Et il serra lamain de Renéepour compléter sa pensée. Puisune idée drôle lui passa par la têteet il cédaà l'envie de faire un mot :

--C'est moimurmura-t-ilqui avais raison de ne pas m'approcher de lamerà Trouville.

Renéeperdue au fond de son rêve douloureuxse taisait. Il fallutqu'il répétât sa phrase.

--Pourquoi ? lui demanda-t-elle étonnéene comprenantpas.

--Mais le monstre...

Etil eut un petit ricanement. Cette plaisanterie glaça la jeunefemme. Tout se détraqua dans sa tête. La Ristori n'étaitplus qu'un gros pantin qui retroussait son peplum et montrait salangue au public comme Blanche Mullerau troisième acte de LaBelle Hélène Théramène dansait lecancanet Hippolyte mangeait des tartines de confiture en sefourrant les doigts dans le nez.

Quandun remords plus cuisant faisait frissonner Renéeelle avaitdes rébellions superbes. Quel était donc son crimeetpourquoi aurait-elle rougi. Est-ce qu'elle ne marchait pas chaquejour sur des infamies plus grandes ? Est- ce qu'elle ne coudoyaitpaschez les ministresaux Tuileriespartoutdes misérablescomme ellequi avaient sur leur chair des millions et qu'on adoraità deux genoux ! Et elle songeait à l'amitiéhonteuse d'Adeline d'Espanet et de Suzanne Haffnerdont on souriaitparfois aux lundis de l'impératrice. Elle se rappelait lenégoce de Mme de Lauwerensque les maris célébraientpour sa bonne conduiteson ordreson exactitude à payer sesfournisseurs. Elle nommait Mme DasteMme Teisseirela baronne deMeinholdces créatures dont les amants payaient le luxeetqui étaient cotées dans le beau monde comme des valeursà la Bourse. Mme de Guende était tellement bêteet tellement bien faite qu'elle avait pour amants trois officierssupérieurs à la foissans pouvoir les distingueràcause de leur uniforme ; ce qui faisait dire à ce démonde Louise qu'elle les forçait d'abord à se mettre enchemisepour savoir auquel des trois elle parlait. La comtesseVanskaelle se souvenait des cours où elle avait chantédes trottoirs le long desquels on prétendait l'avoir revuevêtue d'indiennerôdant comme une louve. Chacune de cesfemmes avait sa hontesa plaie étalée et triomphante.Puisles dominant toutesla duchesse de Sternich se dressaitlaidevieillielasséeavec la gloire d'avoir passéune nuit dans le lit impérial ; c'était le viceofficielelle en gardait comme une majesté de la débaucheet une souveraineté sur cette bande d'illustres coureuses.

Alorsl'incestueuse s'habituait à sa faute comme à une robede gala dont les roideurs l'auraient d'abord gênée. Ellesuivait les modes de l'époqueelle s'habillait et sedéshabillait à l'exemple des autres. Elle finissait parcroire qu'elle vivait au milieu d'un monde supérieur àla morale communeoù les sens s'affinaient et sedéveloppaientoù il était permis de se mettrenue pour la joie de l'Olympe entier. Le mal devenait un luxeunefleur piquée dans les cheveux un diamant attaché sur lefront.. Et elle revoyaitcomme une justification et une rédemptionl'empereurau bras du généralpasser entre les deuxfiles d'épaules inclinées.

Unseul hommeBaptistele valet de chambre de son maricontinuait àl'inquiéter. Depuis que Saccard se montrait galantce grandvalet pâle et digne lui semblait marcher autour d'elleavec lasolennité d'un blâme muet. Il ne la regardait passesregards froids passaient plus hautpar dessus son chignonavec despudeurs de bedeau refusant de souiller ses yeux sur la chevelured'une pécheresse. Elle s'imaginait qu'il savait toutelleaurait acheté son silence si elle eût osé. Puisdes malaises la prenaientelle éprouvait une sorte de respectconfus quand elle rencontrait Baptistese disant que toutel'honnêteté de son entourage s'était retiréeet cachée sous l'habit noir de ce laquais.

Elledemanda un jour à Céleste :

--Est-ce que Baptiste plaisante à l'office ? Lui connaissez-vousquelque aventurequelque maîtresse ?

--Ah ! bienoui ! se contenta de répondre la femme de chambre.

--Voyonsil a dû vous faire la cour ?

--Eh ! il ne regarde jamais les femmes. C'est à peine si nousl'apercevons... Il est toujours chez monsieur ou dans les écuries...Il dit qu'il aime beaucoup les chevaux.

Renées'irritait de cette honnêtetéinsistaitaurait voulupouvoir mépriser ses gens. Bien qu'elle se fût prised'affection pour Célesteelle se serait réjouie de luisavoir des amants.

--Mais vousCélestene trouvez-vous pas que Baptiste est unbeau garçon ?

--Moimadame ! s'écria la chambrièrede l'air stupéfaitd'une personne qui vient d'entendre une chose prodigieuseoh ! j'aibien d'autres idées en tête. Je ne veux pas d'un homme.J'ai mon planvous verrez plus tard. Je ne suis pas une bêteallez.

Renéene put en tirer une parole plus claire. Ses soucisd'ailleursgrandissaient. Sa vie tapageuseses courses folles rencontraient desobstacles nombreux qu'il lui fallait franchiret contre lesquelselle se meurtrissait parfois. Ce fut ainsi que Louise de Mareuil sedressa un jour entre elle et Maxime. Elle n'était pas jalousede « la bossue »comme elle la nommait dédaigneusement; elle la savait condamnée par les médecinset nepouvait croire que Maxime épousât jamais un pareillaideronmême au prix d'un million de dot. Dans ses chuteselle avait conservé une naïveté bourgeoise àl'égard des gens qu'elle aimait ; si elle se méprisaitelle-mêmeelle les croyait volontiers supérieurs ettrès estimables. Maistout en rejetant la possibilitéd'un mariage qui lui eût paru une débauche sinistre etun volelle souffrait des familiaritésde la camaraderie desjeunes gens. Quand elle parlait de Louise à Maximeil riaitd'aiseil lui racontait les mots de l'enfantil lui disait :

--Elle m'appelle son petit hommetu saiscette gamine ?

Etil montrait une telle liberté d'esprit qu'elle n'osait luifaire entendre que cette gamine avait dix-sept ans et que leurs jeuxde mainsleur empressementdans les salonsà chercher lescoins d'ombre pour se moquer de tout le mondela chagrinaientluigâtaient les plus belles soirées.

Unfait vint donner à la situation un caractère singulier.Renée avait souvent des besoins de fanfaronnadedes capricesde hardiesse brutale. Elle entraînait Maxime derrière unrideauderrière une porte et l'embrassaitau risque d'êtrevue. Un jeudi soircomme le salon bouton d'or était plein demondeil lui poussa la belle idée d'appeler le jeune hommequi causait avec Louise ; elle s'avança à sa rencontredu fond de la serreoù elle se trouvaitet le baisabrusquement sur la boucheentre deux massifsse croyantsuffisamment cachée. Mais Louise avait suivi Maxime. Quand lesamants levèrent la têteils la virentàquelques pasqui les regardait avec un étrange souriresansune rougeur ni un étonnementde l'air tranquillement amicald'un compagnon de viceassez savant pour comprendre et goûterun tel baiser.

Cejour-làMaxime se sentit réellement épouvantéet ce fut Renée qui se montra indifférente et mêmejoyeuse. C'était fini. Il devenait impossible que la bossuelui prît son amant. Elle pensait :

--J'aurais dû le faire exprès. Elle sait maintenant que «son petit homme» est à moi.

Maximese rassura en retrouvant Louise aussi rieuseaussi drôlequ'auparavant. Il la jugea « très fortetrèsbonne fille ». Et ce fut tout.

Renées'inquiétait avec raison. Saccarddepuis quelque tempssongeait au mariage de son fils avec Mlle de Mareuil. Il y avait làune dot d'un million qu'il ne voulait pas laisser échappercomptant plus tard mettre les mains dans cet argentLouisevers lecommencement de l'hiverétant restée au lit pendantprès de trois semainesil eut une telle peur de la voirmourir avant l'union projetée qu'il se décida àmarier les enfants tout de suite. Il les trouvait bien un peu jeunes: mais les médecins redoutaient le mois de mars pour lapoitrinaire. De son côtéM. de Mareuil étaitdans une situation délicate. Au dernier scrutinil avaitenfin réussi à se faire nommer député.Seulementle Corps législatif venait de casser son électionqui fut le scandale de la révision des pouvoirs. Cetteélection était tout un poème héroï-comiquesur lequel les journaux vécurent pendant un mois.

M.Hupel de la Nouele préfet du départementavaitdéployé une telle vigueur que les autres candidats nepurent même’afficher leur profession de foi ni distribuerleurs bulletins. Sur ses conseilsM. de Mareuil couvrit lacirconscription de tables où les paysans burent et mangèrentpendant une semaine. Il promiten outreun chemin de ferlaconstruction d'un pont et de trois égliseset adressalaveille du scrutinaux électeurs influentsles portraits del'empereur et de l'impératricedeux grandes gravuresrecouvertes d'une vitre et encadrées d'une baguette d'or. Cetenvoi eut un succès foula majorité fut écrasante.Maisquand la Chambredevant l'éclat de rire de la Franceentièrese trouva forcée de renvoyer M. de Mareuil àses électeursle ministre entra dans une colèreterrible contre le préfet et le malheureux candidatquis'étaient montrés vraiment trop « roides ».Il parla même de mettre la candidature officielle sur un autrenom. M. de Mareuil fut épouvantéil avait dépensétrois cent mille francs dans le départementil y possédaitde grandes propriétés où il s'ennuyaitet qu'illui faudrait revendre à perte. Aussi vint-il supplier son chercollègue d'apaiser son frèrede lui promettreen sonnomune élection tout à fait convenable. Ce fut encette circonstance que Saccard reparla du mariage des enfantset queles deux pères l'arrêtèrent définitivement.

QuandMaxime fut tâté à ce sujetil éprouva unembarras. Louise l'amusaitla dot le tentait plus encore. Il ditouiil accepta toutes les dates que Saccard voulutpour s'éviterl'ennui d'une discussion. Maisau fondil s'avouait quemalheureusementles choses ne s'arrangeraient pas avec une si bellefacilité. Renée ne voudrait jamais ; elle pleureraitelle lui ferait des scèneselle était capable decommettre quelque gros scandale pour étonner Paris. C'étaitbien désagréable. Maintenantelle lui faisait peur.Elle le couvait avec des yeux inquiétantselle le possédaitsi despotiquementqu'il croyait sentir des griffes s'enfoncer dansson épaulequand elle posait là sa main blanche. Saturbulence devenait de la brusquerieet il y avait des sons brisésau fond de ses rires. Il craignait réellement qu'elle nedevînt folleune nuitentre ses bras. Chez elle le remordsla crainte d'être surpriseles joies cruelles de l'adultèrene se traduisaient pas comme chez les autres femmes par des larmes etdes accablementsmais par une extravagance plus hautepar un besoinde tapage plus irrésistible. Etau milieu de son effarementgrandissanton commençait à entendre un râleledétraquement de cette adorable et étonnante machine quise cassait.

Maximeattendait passivement une occasion qui le débarrassât decette maîtresse gênante. Il disait de nouveau qu'ilsavaient fait une bêtise. Si leur camaraderie avait d'abord misdans leurs rapports d'amoureux une volupté de pluselle luiempêchait aujourd'hui de romprecomme il l'aurait certainementfait avec une autre femme. Il ne serait plus revenu ; c'étaitsa façon de dénouer ses amourspour éviter touteffort et toute querelle. Mais il se sentait incapable d'un éclatet il s'oubliait même volontiers encore dans les caresses deRenée ; elle était maternelleelle payait pour luielle le tirerait d'embarrassi quelque créancier se fâchait.Puis l'idée de Louisel'idée du million de dotrevenaitlui faisait penserjusque sous les baisers de la jeunefemme« que tout cela était bel et bonmais que cen'était pas sérieuxet qu'il faudrait bien que çafinît ».

UnenuitMaxime fut si rapidement décavé chez une dame oùl'on jouait souvent jusqu'au jour qu'il éprouva une de cescolères muettes de joueur dont les poches sont vides. Il eûtdonné tout au monde pour pouvoir jeter encore quelques louissur la table. Il prit son chapeauetdu pas machinal d'un hommepoussé par une idée fixeil alla au parc Monceauouvrit la petite grillese trouva dans la serre. Il étaitplus de minuit. Renée lui avait défendu de venir cesoir-là. Maintenantquand elle lui fermait sa porteelle necherchait même plus à trouver une explicationet lui nesongeait qu'à profiter de son jour de congé. Il ne sesouvint nettement de la défense de la jeune femme que devantla porte-fenêtre du petit salonqui était fermée.D'ordinairequand il devait venirRenée tournait àl'avance l'espagnolette de cette porte.

--Bah ! pensa-t-ilen voyant la fenêtre du cabinet de toiletteéclairéeje vais siffleret elle descendra. Je ne ladérangerai pas : Si elle a quelques louisje m'en irai toutde suite.

Etil siffla doucement. Souventd'ailleursil employait ce signal pourlui annoncer son arrivée. Maisce soir-làil sifflainutilement à plusieurs reprises. Il s'acharnahaussant letonne voulant pas lâcher son idée d'emprunt immédiat.Enfinil vit la porte-fenêtre s'ouvrir avec des précautionsinfiniessans qu'il eût entendu le moindre bruit de pas. Dansle demi-jour de la serreRenée lui apparutles cheveuxdénouésà peine vêtuecomme si elleallait se mettre au lit. Elle était nu-pieds. Elle le poussavers un des berceauxdescendant les marchesmarchant sur le sabledes alléessans paraître sentir le froid ni la rudessedu sol.

--C'est bête de siffler si fort que çamurmura-t-elleavec une colère contenue... Je t'avais dit de ne pas venir.Que me veux-tu ?

--Eh ! montonsdit Maxime surpris de cet accueil. Je te dirai çalà-haut. Tu vas prendre froid.

Maiscomme il faisait un paselle le retintet il s’aperçutalors qu'elle était horriblement pâle. Une épouvantemuette la courbait. Ses derniers vêtementsles dentelles deson lingependaient comme des lambeaux tragiques sur sa peaufrissonnante.

Ill'examinait avec un étonnement croissant.

--Qu'as-tu donc ? tu es malade ?

Etinstinctivementil leva les yeuxil regardaà travers lesvitres de la serrecette fenêtre du cabinet de toilette oùil avait vu de la lumière.

--Mais il y a un homme chez toidit-il tout à coup.

--Nonnonce n'est pas vraibalbutia-t-ellesupplianteaffolée.

--Allons doncma chèreje vois l'ombre.

Alorsils restèrent là un instantface à facenesachant que se dire. Les dents de Renée claquaient de terreuret il lui semblait qu'on jetait des seaux d'eau glacée sur sespieds nus. Maxime éprouvait plus d'irritation qu'il n'auraitcru ; mais il demeurait encore assez désintéressépour réfléchirpour se dire que l'occasion étaitbonneet qu'il allait rompre.

--Tu ne me feras pas croire que c'est Céleste qui porte unpaletotcontinua-t- il. Si les vitres de la serre n'étaientpas si épaissesje reconnaîtrais peut-être lemonsieur.

Ellele poussa plus profondément dans le noir des feuillagesendisantles mains jointesprise d'une terreur croissante :

--Je t'en prieMaxime...

Maistoute la taquinerie du jeune homme se réveillaitunetaquinerie féroce qui cherchait à se venger. Il étaittrop frêle pour se soulager par la colère. Le dépitpinça ses lèvres ; etau lieu de la battrecomme ilen avait d'abord eu l'envieil aiguisa sa voixil reprit :

--Tu aurais dû me le direje ne serais pas venu vous déranger.Ça se voit tous les joursqu'on ne s'aime plus. Moi-mêmeje commençais à en avoir assez. Voyonsne t'impatientepas. Je vais te laisser remonter ; mais pas avant que tu m'aies ditle nom du monsieur...

--Jamaisjamais ! murmura la jeune femmequi étouffait seslarmes.

--Ce n'est pas pour le provoquerc'est pour savoir... Le nomdis vitele nomet je pars.

Illui avait pris les poignetsil la regardaitde son rire mauvais. Etelle se débattaitéperduene voulant plus ouvrir leslèvrespour que le nom qu'il lui demandait ne pût s'enéchapper.

--Nous allons faire du bruittu seras bien avancée. Qu'as-tupeur ? ne sommes-nous pas de bons amis. ?... Je veux savoir qui meremplacec'est légitime... Attendsje t'aiderai. C'est M. deMussydont la douleur t'a touchée.

Ellene répondit pas. Elle baissait la tête sous un pareilinterrogatoire.

--Ce n'est pas M. de Mussy ?... Alors le duc de Rozan ? vrainon plus?... Peut- être le comte de Chilbray ? Davantage ?...

Ils'arrêtail chercha.

--Diablec'est que je ne vois personne... Ce n'est pas mon pèreaprès ce que tu m'as dit...

Renéetressaillitcomme sous une brûlureet sourdement :

--Nontu sais bien qu'il ne vient plus. Je n'aurais pas acceptéce serait ignoble.

--Qui alors ?

Etil lui serrait plus fort les poignets. La pauvre femme lutta encorequelques instants.

-Oh ! Maximesi tu savais !... Je ne puis pourtant pas dire...

Puisvaincueanéantieregardant avec effroi la fenêtreéclairée :

--C'est M. de Saffrébalbutia-t-elle très bas.

Maximeque son jeu cruel amusaitpâlit extrêmement devant cetaveu qu'il sollicitait avec tant d'insistance. Il fut irritéde la douleur inattendue que lui causait ce nom d'homme. Il rejetaviolemment les poignets de Renées'approchantlui disant enplein visageles dents serrées :

--Tiensveux-tu savoir ? tu es une... !

Ildit le mot. Et il s'en allaitlorsqu'elle courut à luisanglotantele prenant dans ses brasmurmurant des mots detendressedes demandes de pardonlui jurant qu'elle l'adoraittoujourset que le lendemain elle lui expliquerait tout. Mais il sedégageail ferma violemment la porte de la serreenrépondant :

--Eh non ! c'est finij'en ai plein le dos.

Elleresta écrasée. Elle le regarda traverser le jardin. Illui semblait que les arbres de la serre tournaient autour d'elle.Puislentementelle traîna ses pieds nus sur le sable desalléeselle remonta les marches du perronla peau marbréepar le froidplus tragique dans le désordre de ses dentelles.En hautelle répondit aux questions de son mariquil'attendaitqu'elle avait cru se rappeler l'endroit oùpouvait être tombé un petit carnet perdu depuis lematin. Etquand elle fut couchéeelle éprouva tout àcoup un désespoir immenseen réfléchissantqu'elle aurait dû dire à Maxime que son pèrerentré avec ellel'avait suivie dans sa chambre pourl'entretenir d'une question d'argent quelconque.

Cefut le lendemain que Saccard se décida à brusquer ledénouement de l'affaire de Charonne. Sa femme lui appartenait; il venait de la sentir douce et inerte entre ses mainscomme unechose qui s'abandonne. D'autre part le tracé du boulevard duPrince-Eugène allait être arrêtéilfallait que Renée fût dépouillée avant quel'expropriation prochaine s'ébruitât. Saccard montraitdans toute cette affaireun amour d'artiste ; il regardait mûrirson plan avec dévotiontendait ses pièges avec lesraffinements d'un chasseur qui met de la coquetterie à prendregalamment le gibier. C'étaitchez luiune simplesatisfaction de joueur adroitd'homme goûtant une voluptéparticulière au gain volé ; il voulait avoir lesterrains pour un morceau de painquitte à donner cent millefrancs de bijoux à sa femmedans la joie du triomphe. Lesopérations les plus simples se compliquaientdès qu'ils'en occupaitdevenaient des drames noirs ; il se passionnaitilaurait battu son père pour une pièce de cent sous. Etil semait ensuite l'or royalement.

Maisavant d'obtenir de Renée la cession de sa part de propriétéil eut la prudence d'aller tâter Larsonneau sur les intentionsde chantage qu'il avait flairées en lui. Son instinct lesauvaen cette circonstance. L'agent d'expropriation avait crudeson cotéque le fruit était mûr et qu'il pouvaitle cueillir. Lorsque Saccard entra dans le cabinet de la rue deRivoliil trouva son compère bouleversédonnant lessignes du plus violent désespoir.

--Ah ! mon amimurmura celui-cien lui prenant les mainsnous sommesperdus... J'allais courir chez vous pour nous concerterpour noussortir de cette horrible aventure...

Tandisqu'il se tordait les bras et essayait un sanglotSaccard remarquaqu'il était en train de signer des lettresau moment de sonentréeet que les signatures avaient une nettetéadmirable. Il le regarda tranquillementen disant :

--Bah ! qu'est-ce qui nous arrive donc ?

Maisl'autre ne répondit pas tout de suite ; il s'était jetédans son fauteuildevant son bureauet làles coudes sur lebuvardle front entre les mainsil se branlait furieusement latête. Enfind'une voix étouffée :

--On m'a volé le registrevous savez...

Etil conta qu'un de ses commisun gueux digne du bagnelui avaitsoustrait un grand nombre de dossiersparmi lesquels se trouvait lefameux registre. Le pis était que le voleur avait compris leparti qu'il pouvait tiré de cette pièce et qu'ilvoulait se la faire racheter cent mille francs.

Saccardréfléchissait. Le conte lui parut par trop grossier.EvidemmentLarsonneau se souciait peuau fondd'être cru. Ilcherchait un simple prétexte pour lui faire entendre qu'ilvoulait cent mille francs dans l'affaire de Charonne ; et mêmeà cette conditionil rendrait les papiers compromettantsqu'il avait entre les mains. Le marché parut trop lourd àSaccard. Il aurait volontiers fait la part de son ancien collègue; mais cette embûche tenduecette vanité de le prendrepour dupe l'irritaient. D'ailleursil n'était pas sansinquiétude ; il connaissait le personnageil le savait trèscapable de porter les papiers à son frère le ministrequi aurait certainement payé pour étouffer toutscandale.

--Diable ! murmura-t-ilen s'asseyant à son tourvoilàune vilaine histoire... Et pourrait-on voir le gueux en question ?

--Je vais l'envoyer chercherdit Larsonneauil demeure à côtérue Jean- Lantier.

Dixminutes ne s'étaient pas écouléesqu'un petitjeune hommeloucheles cheveux pâlesla face couverte detaches de rousseurentra doucementen évitant que la portefît du bruit. Il était vêtu d'une mauvaiseredingote noire trop grande et horriblement râpée. Il setint deboutà distance respectueuseregardant Saccard ducoin de l'oeiltranquillement. Larsonneauqui l'appelait Baptistinlui fit subir un interrogatoireauquel il répondit par desmonosyllabessans se troubler le moins du monde ; et il recevait entoute indifférence les noms de voleurd'escrocde scélératdont son patron croyait devoir accompagner chacune de ses demandes.

Saccardadmira le sang-froid de ce malheureux. A un momentl'agentd'expropriation s'élança de son fauteuil comme pour lebattre ; et il se contenta de reculer d'un pasen louchant avec plusd'humilité.

--C'est bienlaissez-ledit le financier... Alorsmonsieurvousdemandez cent mille francs pour rendre les papiers ?

-Ouicent mille francsrépondit le jeune homme.

Etil s'en alla. Larsonneau paraissait ne pouvoir se calmer.

--Hein ? quelle crapule ! balbutia-t-il. Avez-vous vu ses regards faux?... Ces gaillards-là vous ont l'air timides et vousassassineraient un homme pour vingt francs.

MaisSaccard l'interrompit en disant :

--Bah ! il n'est pas terrible. Je crois qu'on pourra s'arranger aveclui... Je venais pour une affaire beaucoup plus inquiétante...Vous aviez raison de vous défier de ma femmemon cher ami.Imaginez-vous qu'elle vend sa part de propriété àM. Haffner. Elle a besoin d'argentdit-elle. C'est son amie Suzannequi a dû la pousser.

L'autrecessa brusquement de se désespérer ; il écoutaitun peu pâlerajustant son col droitqui avait tournédans sa colère.

--Cette cessioncontinua Saccardest la ruine de nos espérances.Si M. Haffner devient votre coassociénon seulement nosprofits sont compromismais j'ai une peur affreuse de nous trouverdans une situation très désagréable vis-à-visde cet homme méticuleux qui voudra éplucher lescomptes.

L'agentd'expropriation se mit à marcher d'un pas agitéfaisant craquer ses bottines vernies sur le tapis.

--Voyezmurmura-t-ildans quelle situation on se met pour rendreservice aux gens !... Maismon cherà votre placej'empêcherais absolument ma femme de faire une pareillesottise. Je la battrais plutôt.

--Ah ! mon ami !... dit le financier avec un fin sourire. Je n'ai pasplus d'action sur ma femme que vous ne paraissez en avoir sur cettecanaille de Baptistin.

Larsonneaus'arrêta net devant Saccardqui souriait toujourset leregarda d'un air profond. Puis il reprit sa marche de long en largemais d'un pas lent et mesuré. Il s'approcha d'une glaceremonta son noeud de cravatemarcha encoreretrouvant son élégance.Et tout d'un coup :

--Baptistin ! cria-t-il.

Lepetit jeune homme louche entramais par une autre porte. Il n'avaitplus son chapeau et roulait une plume entre ses doigts.

--Va chercher le registrelui dit Larsonneau.

Etquand il ne fut plus làil débattit la somme qu'ondevait lui donner.

--Faites cela pour moifinit-il par dire carrément.

AlorsSaccard consentit à donner trente mille francs sur lesbénéfices futurs de l'affaire de Charonne. Il estimaitqu'il se tirait encore à bon marché de la main gantéede l'usurier. Ce dernier fit mettre la promesse à son nomcontinuant la comédie jusqu'au boutdisant qu'il tiendraitcompte des trente mille francs au jeune homme. Ce fut avec des riresde soulagement que Saccard brûla le registre à la flammede la cheminéefeuille à feuille. Puiscetteopération terminéeil échangea de vigoureusespoignées de main avec Larsonneauet le quittaen lui disant:

-Vous allez ce soir chez Lauren'est-ce pas ?... Attendez-moi.J'aurai tout arrangé avec ma femmenous prendrons nosdernières dispositions.

Laured'Aurignyqui déménageait souventhabitait alors ungrand appartement du boulevard Haussmannen face de la Chapelleexpiatoire. Elle venait de prendre un jour par semainecomme lesdames du vrai monde. C'était une façon de réunirà la fois les hommes qui la voyaientun par undans lasemaine. Aristide Saccard triomphaitles mardis soir ; il étaitl'amant en titre : et il tournait la têteavec un rire vaguequand la maîtresse de la maison le trahissait entre deuxportesen accordant pour le soir même un rendez-vous àun de ces messieurs. Lorsqu'il était resté le dernierde la bandeil allumait encore un cigarecausait affairesplaisantait un instant sur le monsieur qui se morfondait dans la rueen attendant qu'il sortît ; puis après avoir appeléLaure sa « chère enfant »et lui avoir donnéune petite tape sur la joueil s'en allait tranquillement par uneportetandis que le monsieur entrait par une autre. Le secret traitéd'alliance qui avait consolidé le crédit de Saccard etfait trouver à la d'Aurigny deux mobiliers en un moiscontinuait à les amuser. Mais Laure voulait un dénouementà cette comédie. Ce dénoue mentarrêtéà l'avancedevait consister dans une rupture publiqueauprofit de quelque imbécile qui paierait cher le droit d'êtrel'entreteneur sérieux et connu de tout Paris L'imbécileétait trouvé. Le duc de Rozanlas d'assommerinutilement les femmes de son monderêvait une réputationde débauchépour accentuer d'un relief sa figure fade.Il était très assidu aux mardis de Lauredont il avaitfait la conquête par sa naïveté absolue.Malheureusementà trente-cinq ansil se trouvait encore sousla dépendance de sa mèreà tel point qu'ilpouvait disposer au plus d'une dizaine de louis à la fois. Lessoirs où Laure daignait lui prendre ses dix louisen seplaignanten parlant des cent mille francs dont elle aurait besoinil soupirait il lui promettait la somme pour le jour où ilserait le maître. Ce fut alors qu'elle eut l'idée de luifaire lier amitié avec Larsonneauun des bons amis de lamaison. Les deux hommes allèrent déjeuner ensemble chezTortoni ; etau dessertLarsonneauen contant ses amours avec uneEspagnole délicieuseprétendit connaître desprêteurs ; mais il conseilla vivement à Rozan de nejamais passer par leurs mains. Cette confidence endiabla le ducquifinit par arracher à son bon ami la promesse de s'occuper desa « petite affaire ». Il s'en occupa si bien qu'ildevait porter l'argent le soir même où Saccard lui avaitdonné rendez-vous chez Laure.

LorsqueLarsonneau arrivail n'y avait encore dans le grand salon blanc etor de la d'Aurigny que cinq ou six femmesqui lui prirent les mainslui sautèrent au couavec une fureur de tendresse. Ellesl'appelaient « ce grand Lar ! » un diminutif caressantque Laure avait inventé. Et luid'une voix flûtée:

--Làlàmes petites chattes ; vous allez écrasermon chapeau.

Ellesse calmèrentelles l'entourèrent étroitementsur une causeusetandis qu'il leur contait une indigestion deSylviaavec laquelle il avait soupé la veille. Puistirantun drageoir de la poche de son habitil leur offrit des pralines.Mais Laure sortit de sa chambre à coucher etcomme plusieursmessieurs arrivaientelle entraîna Larsonneau dans un boudoirsitué à l'un des bouts du salondont une doubleportière le séparait.

--As-tu l'argent ? lui demanda-t-elle quand ils furent seuls.

Ellele tutoyait dans les grandes circonstances. Larsonneausansrépondres'inclina plaisammenten frappant sur la pocheintérieure de son habit.

--ce grand Lar ! murmura la jeune femme ravie.

Ellele prit par la taille et l'embrassa.

--Attendsdit-elleje veux tout de suite les chiffons... Rozan estdans ma chambre ; je vais le chercher.

Maisil la retint etlui baisant à son tour les épaules :

--Tu sais quelle commission je t'ai demandéeà toi ?

--Eh ! ouigrande bêtec'est convenu.

Ellerevintamena Rozan. Larsonneau était mis plus correctementque le ducganté plus justecravaté avec plus d'art.Ils se touchèrent négligemment la mainet parlèrentdes courses de l'avant-veilleoù un de leurs amis avait eu uncheval battu. Laure piétinait.

--Voyonsce n'est pas tout çamon chéridit-elle àRozan ; le grand Lar a l'argenttu sais. Il faudrait terminer.

Larsonneauparut se souvenir.

--Ah ! ouic'est vraidit-ilj'ai la somme... Mais que vous auriezbien fait de m'écoutermon bon ! Est-ce que ces gueux nem'ont pas demandé le cinquante pour cent ?... Enfinj'aiaccepté quand mêmevous m'aviez dit que ça nefaisait rien...

Laured'Aurigny s'était procuré des feuilles de papier timbrédans la journée. Mais quand il fut question d'une plume etd'un encrierelle regarda les deux hommes d'un air consternédoutant de trouver chez elle ces objets. Elle voulait aller voir àla cuisinelorsque Larsonneau tira de sa pochede la poche oùétait le drageoirdeux merveillesun porte-plume en argentqui s'allongeait à l'aide d'une viset un encrieracier etébèned'un fini et d'une délicatesse de bijou.Etcomme Rozan s'asseyait :

--Faites les billets à mon nom. Vous comprenezje n'ai pasvoulu vous compromettre. Nous nous arrangerons ensemble... Six effetsde vingt-cinq mille francs chacunn'est-ce pas ?

Laurecomptait sur un coin de la table les « chiffons ». Rozanne les vit même pas. Quand il eut signé et qu'il leva latêteils avaient disparu dans la poche de la jeune femme. Maiselle vint à luiet l'embrassa sur les deux jouesce quiparut le ravir. Larsonneau les regardait philosophiquementen pliantles effetset en remettant l'écritoire et le porte-plume danssa poche.

Lajeune femme était encore au cou de Rozanlorsque AristideSaccard souleva un coin de la portière :

--Eh bienne vous gênez pasdit-il en riant. Le duc rougit.Mais Laure alla secouer la main du financieren échangeantavec lui un clignement d'yeux d'intelligence. Elle étaitradieuse.

--C'est faitmon cherdit-elle ; je vous avais prévenu. Vousne m'en voulez pas trop ?

Saccardhaussa les épaules d'un air bonhomme.

Ilécarta la portière ets'effaçant pour livrerpassage à Laure et au ducil criad'une voix glapissanted'huissier :

--Monsieur le ducmadame la duchesse !

Cetteplaisanterie eut un succès fou. Le lendemainles journaux lacontèrenten nommant crûment Laure d'Aurignyet endésignant les deux hommes par des initiales trèstransparentes. La rupture d'Aristide Saccard et de la grosse Laurefit plus de bruit encore que leurs prétendues amours.

CependantSaccard avait laissé retomber la portière sur l'éclatde gaieté que sa plaisanterie avait soulevé dans lesalon.

--Hein ! quelle bonne fille ! dit-il en se tournant vers Larsonneau.Elle est d'un vice !... C'est vousgredinqui devez bénéficierdans tout ceci. Qu'est-ce qu'on vous donne ?

Maisil se défenditavec des sourires ; et il tirait sesmanchettes qui remontaient. Il vint s'asseoirprès de laportesur une causeuse où Saccard l'appelait du geste.

--Venez làje ne veux pas vous confesserque diable !... Auxaffaires sérieusesmaintenantmon bon. J'ai euce soirunelongue conversation avec ma femme... Tout est conclu.

--Elle consent à céder sa part ? demanda Larsonneau.

--Ouimais ça n'a pas été sans peine... Lesfemmes sont d'un entêtement ! Vous savezla mienne avaitpromis de ne pas vendre à une vieille tante. C'étaientdes scrupules à n'en plus finir... Heureusement que j'avaispréparé une histoire tout à fait décisive.

Ilse leva pour allumer un cigare au candélabre que Laure avaitlaissé sur la table etrevenant s'allonger mollement au fondde la causeuse.

-J'ai dit à ma femmecontinua-t-ilque vous étiez toutà fait ruiné... Vous avez joué à laBoursemangé votre argent avec des fillestripotédans de mauvaises spéculations ; enfin vous êtes sur lepoint de faire une faillite épouvantable... J'ai mêmedonné à entendre que je ne vous croyais pas d'uneparfaite honnêteté... Alors je lui ai expliquéque l'affaire de Charonne allait sombrer dans votre désastreet que le mieux serait d'accepter la proposition que vous m'aviezfaite de la dégageren lui achetant sa partpour un morceaude painil est vrai.

--Ce n'est pas fortmurmura l'agent d'expropriation. Et vous vousimaginez que votre femme va croire de pareilles bourdes ?

Saccardeut un sourire. Il était dans une heure d'épanchement.

--Vous êtes naïfmon cherreprit-il. Le fond de l'histoireimporte peu ; ce sont les détailsle geste et l'accent quisont tout. Appelez Rozanet je parie que je lui persuade qu'il faitgrand jour. Et ma femme n'a guère plus de tête queRozan... Je lui ai laissé entrevoir des abîmes. Elle nese doute pas même de l'expropriation prochaine. Comme elles'étonnait queen pleine catastrophevous pussiez songer àprendre une plus lourde chargeje lui ai dit que sans doute ellevous gênait dans quelque mauvais coup ménagé àvos créanciers... Enfin je lui ai conseillé l'affairecomme l'unique moyen de ne pas se trouver mêlée àdes procès interminables et de tirer quelque argent desterrains.

Larsonneaucontinuait à trouver l'histoire un peu brutale. Il étaitde méthode moins dramatique ; chacune de ses opérationsse nouait et se dénouait avec des élégances decomédie de salon.

--Moi.j'aurais imaginé autre chosedit-il. Enfinchacun sonsystème... Il ne nous reste alors qu'à payer.

--C'est à ce sujetrépondit Saccardque je veuxm'entendre avec vous... Demainje porterai l'acte de cession àma femmeet elle aura simplement à vous faire remettre cetacte pour toucher le prix convenu... Je préfère évitertoute entrevue.

Jamaisil n'avait vouluen effetque Larsonneau vînt chez eux sur unpied d'intimité. Il ne l'invitait pasl'accompagnait chezRenéeles jours où il fallait absolument que les deuxassociés se rencontrassent ; cela était arrivétrois fois. Presque toujoursil traitait avec des procurations de safemmepensant qu'il était inutile de lui laisser voir sesaffaires de trop près.

Ilouvrit son portefeuilleen ajoutant :

--Voici les deux cent mille francs de billets souscrits par ma femme ;vous les lui donnerez en paiementet vous ajouterez cent millefrancs que je vous porterai demain dans la matinée... Je mesaignemon cher ami. Cette affaire me coûte les yeux de latête.

--Maisfit remarquer l'agent d'expropriationcela ne va faire quetrois cent mille francs... Est-ce que le reçu sera de cettesomme ?

--Un reçu de trois cent mille francs ! reprit Saccard en riantah ! biennous serions propres plus tard. Il fautd'aprèsnos inventairesque la propriété soit estiméeaujourd'hui deux millions cinq cent mille francs. Le reçu serade la moitiénaturellement.

--Jamais votre femme ne voudra le signer.

--Eh si ! Je vous dis que tout est convenu... Parbleu ! je lui ai ditque c'était votre première condition. Vous nous mettezle pistolet sous la gorge avec votre faillitecomprenez-vous ? Etc'est là que j'ai paru douter de votre honnêtetéet que je vous ai accusé de vouloir duper vos créanciers...Est-ce que ma femme comprend quelque chose à tout cela ?

Larsonneauhochait la tête en murmurant :

--N'importevous auriez dû chercher quelque chose de plussimple.

--Mais mon histoire est la simplicité même ! dit Saccardtrès étonné. Où diable voyez-vous qu'ellese complique ?

Iln'avait pas conscience du nombre incroyable de ficelles qu'ilajoutait à l'affaire la plus ordinaire. Il goûtait unevraie joie dans ce conte à dormir debout qu'il venait de faireà Renée ; et ce qui le ravissaitc'étaitl'impudence du mensongel'entassement des impossibilitéslacomplication étonnante de l'intrigue. Depuis longtemps ilaurait eu les terrains s'il n'avait pas imaginé tout ce drame; mais il aurait éprouvé moins de jouissance àles avoir aisément. D'ailleursil mettait la plus grandenaïveté à faire de la spéculation deCharonne tout un mélodrame financier.

Ilse leva etprenant le bras de Larsonneause dirigeant vers le salon:

--Vous m'avez bien comprisn'est-ce pas ? Contentez-vous de suivre mesinstructionset vous m'applaudirez après... Voyez-vousmonchervous avez tort de porter des gants jaunesc'est ce qui vousgâte la main.

L'agentd'expropriation se contenta de sourire en murmurant :

--Oh ! les gants ont du boncher maître : on touche àtout sans se salir.

Commeils rentraient dans le salonSaccard fut surpris et quelque peuinquiet de trouver Maxime de l'autre côté de laportière. Le jeune homme était assis sur une causeuseà côté d'une dame blondequi lui racontait d'unevoix monotone une longue histoirela sienne sans doute. Il avaiteneffetentendu la conversation de son père et de Larsonneau.Les deux complices lui paraissaient de rudes gaillards. Encore vexéde la trahison de Renéeil goûtait une joie lâcheà apprendre le vol dont elle allait être la victime. Çale vengeait un peu. Son père vint lui serrer la main d'un airsoupçonneux ; mais Maxime lui dit à l'oreilleen luimontrant la dame blonde :

--Elle n'est pas maln'est-ce pas ? Je veux la « faire »pour ce soir.

AlorsSaccard se dandinafut galant. Laure d'Aurigny vint les rejoindre unmoment ; elle se plaignait de ce que Maxime lui rendît àpeine visite une fois par mois. Mais il prétendit avoir ététrès occupéce qui fit rire tout le monde. Il ajoutaque désormais on ne verrait plus que lui.

--J'ai écrit une tragédiedit-ilet j'ai trouvéle cinquième acte hier seulement... Je compte me reposer cheztoutes les belles femmes de Paris.

Ilriaitil goûtait ses allusionsque lui seul pouvaitcomprendre. Cependantil ne restait plus dans le salonaux deuxcoins de la cheminéeque Rozan et Larsonneau. Les Saccard selevèrentainsi que la dame blondequi demeurait dans lamaison. Alors la d'Aurigny alla parler bas au duc. Il parut surpriset contrarié. Voyant qu'il ne se décidait pas àquitter son fauteuil :

--Nonvraipas ce soirdit-elle à mi-voix. J'ai une migraine!. Demainje vous le promets.

Rozandut obéir. Laure attendit qu'il fût sur le palier pourdire vivement à l'oreille de Larsonneau :

--Hein ! grand Larje suis de parole... Fourre-le dans sa voiture.

Quandla dame blonde prit congé de ces messieurspour remonter àson appartementqui était à l'étage supérieurSaccard fut étonné de ce que Maxime ne la suivait pas.

--Eh bien ? lui demanda-t-il.

--Ma foinonrépondit le jeune homme J'ai réfléchi...

Puisil eut une idée qu'il crut très drôle :

--Je te cède la place si tu veux. Dépêche-toiellen'a pas encore fermé sa porte.

Maisle père haussa doucement les épaulesen disant :

--Mercij'ai mieux que cela pour l'instantmon petit.

Lesquatre hommes descendirent. En basle duc voulait absolument prendreLarsonneau dans sa voiture ; sa mère demeurait au Maraisilaurait laissé l'agent d'expropriation à sa porteruede Rivoli. Celui-ci refusaferma la portière lui-mêmedit au cocher de partir. Et il resta sur le trottoir du boulevardHaussmann avec les deux autrescausantne s’éloignantpas.

--Ah ! ce pauvre Rozan ! dit Saccardqui comprit tout à coup.

Larsonneaujura que nonqu'il se moquait pas mal de çaqu'il étaitun homme pratique. Etcomme les deux autres continuaient àplaisanter et que le froid était très vifil finit pars'écrier :

--Ma foitant pisje sonne !... Vous êtes des indiscretsmessieurs.

--Bonne nuit ! lui cria Maximelorsque la porte se referma.

Etprenant le bras de son pèreil remonta avec lui le boulevard.Il faisait une de ces claires nuits de gelée où il estsi bon de marcher sur la terre duredans l'air glacé. Saccarddisait que Larsonneau avait tortqu'il fallait être simplementle camarade de la d'Aurigny. Il partit de là pour déclarerque l'amour de ces filles était vraiment mauvais. Il semontrait moralil trouvait des sentencesdes conseils étonnantsde sagesse.

--Vois-tudit-il à son filsça n'a qu'un tempsmonpetit... On y perd sa santéet l'on n'y goûte pas levrai bonheur. Tu sais que je ne suis pas un bourgeois. Eh bienj'enai assezje me range.

Maximericanait ; il arrêta son pèrele contempla au clair deluneen déclarant qu'il avait « une bonne tête ».Mais Saccard se fit plus grave encore.

--Plaisante tant que tu voudras. Je te répète qu'il n'y arien de tel que le mariage pour conserver un homme et le rendreheureux.

Alorsil lui parla de Louise. Et il marcha plus doucementpour terminercette affairedisait-ilpuisqu'ils en causaient. La chose étaitcomplètement arrangée. Il lui apprit même qu'ilavait fixé avec M. de Mareuil la date de la signature ducontrat au dimanche qui suivrait le jeudi de la mi-carême. Cejeudi-làil devait y avoir une grande soirée àl'hôtel du parc Monceauet il en profiterait pour annoncerpubliquement le mariage. Maxime trouva tout cela très bien. Ilétait débarrassé de Renéeil ne voyaitplus d'obstacleil se livrait à son père comme ils'était livré à sa belle-mère.

--Eh bienc'est entendudit-il. Seulement n'en parle pas àRenée. Ses amies me plaisanteraientme taquineraientetj'aime mieux qu'elles sachent la chose en même temps que toutle monde.

Saccardlui promit le silence. Puiscomme ils arrivaient vers le haut duboulevard Malesherbesil lui donna de nouveau une foule d'excellentsconseils. Il lui apprenait comment il devait s'y prendre pour faireun paradis de son ménage.

--Surtoutne romps jamais avec ta femme. C'est une bêtise. Unefemme avec laquelle on n'a plus de rapports vous coûte les yeuxde la tête... D'abordil faut payer quelque fillen'est-cepas ? Puisla dépense est bien plus grande à la maison: c'est la toilettece sont les plaisirs particuliers de madamelesbonnes amiestout le diable et son train.

Ilétait dans une heure de vertu extraordinaire. Le succèsde son affaire de Charonne lui mettait au coeur des tendressesd'idylle.

--Moicontinua-t-ilj'étais né pour vivre heureux etignoré au fond de quelque villageavec toute ma famille àmes côtés... On ne me connaît pasmon petit...J'ai l'air comme ça très en l'air. Eh bienpas dutoutj'adorerais rester près de ma femmeje lâcheraisvolontiers mes affaires pour une rente modeste qui me permettrait deme retirer à Plassans... Tu vas être richefais- toiavec Louise un intérieur où vous vivrez comme deuxtourtereaux. C'est si bon ! J'irai vous voir. Ça me fera dubien.

Ilfinissait par avoir des larmes dans la voix. Cependantils étaientarrivés devant la grille de l'hôtelet ils causaientsur le bord du trottoir. Sur ces hauteurs de Parisune bisesoufflait. Pas un bruit ne montait dans la nuit pâle d'uneblancheur de gelée ; Maximesurpris des attendrissements deson pèreavait depuis un instant une question sur les lèvres.

--Mais toidit-il enfinil me semble...

--Quoi ?

--Avec ta femme !

Saccardhaussa les épaules.

--Eh ! parfaitement. J'étais un imbécile. C'est pourquoije te parle en toute expérience... Mais nous nous sommes remisensembleoh ! tout à fait. Il y a bientôt six semaines.Je vais la retrouver le soirquand je ne rentre pas trop tard.Aujourd'huila pauvre bichette se passera de moi ; j'ai àtravailler jusqu'au jour. C'est qu'elle est joliment faite !...

CommeMaxime lui tendait la mainil la retintet ajoutaà voixplus bassed'un ton de confidence :

--Tu saisla taille de Blanche Mullereh bienc'est çamaisdix fois plus souple. Et les hanches donc ! elles sont d'un dessind'une délicatesse...

Etil conclut en disant au jeune hommequi s'en allait :

--Tu es comme moitu as du coeurta femme sera heureuse... Au revoirmon petit !

QuandMaxime fut enfin débarrassé de son pèreil fitrapidement le tour du parc. Ce qu'il venait d'entendre le surprenaitsi fortqu'il éprouvait l'irrésistible besoin de voirRenée. Il voulait lui demander pardon de sa brutalitésavoir pourquoi elle lui avait menti en lui nommant M. de Saffréconnaître l'histoire des tendresses de son mari. Mais tout celaconfusémentavec le seul désir net de fumer chez elleun cigare et de renouer leur camaraderie. Si elle était biendisposéeil comptait même lui annoncer son mariagepour lui faire entendre que leurs amours devaient rester mortes etenterrées. Quand il eut ouvert la petite portedont il avaitheureusement gardé la clefil finit par se dire que savisiteaprès la confidence de son pèreétaitnécessaire et tout à fait convenable.

Dansla serreil siffla comme la veille ; mais il n'attendit pas. Renéevint lui ouvrir la porte-fenêtre du petit salonet montadevant lui sans parler. Elle rentrait à peine d'un bal del'Hôtel de Ville. Elle était encore vêtue d'unerobe blanche de tulle bouillonnésemée de noeuds desatin ; les basques du corsage de satin se trouvaient encadréesd'une large dentelle de jais blancque la lumière descandélabres moirait de bleu et de rose. Quand Maxime laregardaen hautil fut touché de sa pâleurdel'émotion profonde qui lui coupait la voix. Elle ne devait pasl'attendreelle était toute frissonnante de le voir arrivercomme à l'ordinairetranquillementde son air câlin.Céleste revint de la garde-robeoù elle étaitallée chercher une chemise de nuitet les amants continuaientà garder le silenceattendant que cette fille ne fûtplus là. Ils ne se gênaient pas d'habitude devant elle ;mais des pudeurs leur venaient pour les choses qu'ils se sentaientsur les lèvres. Renée voulut que Céleste ladéshabillât dans la chambre à coucher oùil y avait un grand feu. La chambrière ôtait lesépinglesenlevait les chiffons un à unsans sepresser. Et Maximeennuyéprit machinalement la chemisequise trouvait sur une chaiseet la fit chauffer devant la flammepenchéles bras élargis. C'était lui quiauxjours heureuxrendait ce petit service à Renée. Elleeut un attendrissementà le voir présenterdélicatement la chemise au feu. Puiscomme Célesten'en finissait pas :

--Tu t'es bien amusée à ce bal ? demanda-t-il.

--Oh ! nontu saistoujours la même choserépondit-elle.Beaucoup trop de mondeune véritable cohue.

Ilretourna la chemise qui se trouvait chaude d'un côté.

--Quelle toilette avait Adeline ?

--Une robe mauveassez mal comprise... Elle est petiteet elle a larage des volants.

Ilsparlèrent des autres femmes. Maintenant Maxime se brûlaitles doigts avec la chemise.

--Mais tu vas la roussirdit Renée dont la voix avait descaresses maternelles.

Célesteprit la chemise des mains du jeune homme. Il se levaalla regarderle grand lit gris et roses'arrêta à un des bouquetsbrochés de la tenture pour tourner la têtepour ne pasvoir les seins nus de Renée. C'était instinctif. Il nese croyait plus son amantil n'avait plus le droit de voir. Puis iltira un cigare de sa poche et l'alluma. Renée lui avait permisde fumer chez elle. Enfin Céleste se retiralaissant la jeunefemme au coin du feutoute blanche dans son vêtement de nuit.

Maximemarcha encore quelques instantssilencieuxregardant du coin del'oeil Renéequ'un frisson semblait reprendre. Etseplantant devant la cheminéele cigare aux dentsil demandad'une voix brusque :

--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que c'était mon père qui setrouvait avec toihier soir ?

Elleleva la têteles yeux tout grandsavec un regard de suprêmeangoissepuis un flot de sang lui empourpra la faceetanéantiede honteelle se cacha dans ses mainselle balbutia :

--Tu sais cela ? tu sais cela ?...

Ellese repritelle essaya de mentir.

--Ce n'est pas vrai... qui te l'a dit ?

Maximehaussa les épaules.

--Pardieumon père lui-mêmequi te trouve joliment faiteet qui m'a parlé de tes hanches.

Ilavait laissé percer un léger dépit. Mais il seremit à marchercontinuant d'une voix grondeuse et amicaleentre deux bouffées de cigare :

--Vraimentje ne te comprends pas. Tu es une singulière femme.Hierc'est ta fautesi j'ai été grossier. Tu m'auraisdit que c'était mon pèreje m'en serais allétranquillementtu comprends ? Moije n'ai pas le droit... Mais tuvas me nommer M. de Saffré !

Ellesanglotaitles mains sur son visage. Il s'approchas'agenouilladevant ellelui écarta les mains de force.

--Voyonsdis-moi pourquoi tu m'as nommé M. de Saffré.

Alorsdétournant encore la têteelle répondit aumilieu de ses larmesà voix basse :

--Je croyais que tu me quitteraissi tu savais que ton père...

Ilse relevareprit son cigare qu'il avait posé sur un coin dela cheminéeet se contenta de murmurer :

--Tu es bien drôleva !...

Ellene pleurait plus. Les flammes de la cheminée et le feu de sesjoues séchaient ses larmes. L'étonnement de voir Maximesi calme devant une révélation qu'elle croyait devoirl'écraser lui faisait oublier sa honte. Elle le regardaitmarcherelle l'écoutait parler comme dans un rêve. Illui répétaitsans quitter son cigarequ'elle n'étaitpas raisonnablequ'il était tout naturel qu'elle eûtdes rapports avec son marimais qu'il ne pouvait vraiment songer às'en fâcher. Mais aller avouer un amant quand ce n'étaitpas vrai. Et il revenait toujours à celaà cette chosequ'il ne pouvait comprendreet qui lui semblait réellementmonstrueuseparla des « imaginations folles » desfemmes.

--Tu es une fêléema chèreil faut soigner ça.

Ilfinit par demander curieusement :

--Mais pourquoi M. de Saffré plutôt qu'un autre ?

--Il me fait la courdit Renée.

Maximeretint une impertinence ; il allait dire qu'elle s'était sansdoute crue plus vieille d'un mois en avouant M. de Saffré pouramant. Il n'eut que le sourire mauvais de cette méchancetéetjetant son cigare dans le feuil vint s'asseoir de l'autre côtéde la cheminée. Làil parla raisonil donna àentendre à Renée qu'ils devaient rester bons camarades.Les regards fixes de la jeune femme l'embarrassaient un peupourtant; il n'osa pas lui annoncer son mariage. Elle le contemplaitlonguementles yeux encore gonflés par les larmes. Elle letrouvait pauvreétroitmisérableet elle l'aimaittoujoursde cette tendresse qu'elle avait pour ses dentelles. Ilétait joli sous la lumière du candélabreplacéau bord de la cheminéeà côté de lui.Comme il renversait la têtela lueur des bougies lui doraitles cheveuxlui glissait sur la facedans le duvet léger desjouesavec des blondeurs charmantes.

--Il faut pourtant que je m'en ailledit-il à plusieursreprises.

Ilétait bien décidé à ne pas rester. Renéene l'aurait pas voulu d'ailleurs. Tous deux le pensaientle disaient; ils n'étaient plus que deux amis. Etquand Maxime eut enfinserré la main de la jeune femme et qu'il fut sur le point dequitter la chambreelle le retint encore un instanten lui parlantde son père. Elle en faisait un grand éloge.

--Vois-tuj'avais trop de remords. Je préfère que çasoit arrivé... Tu ne connais pas ton père ; j'ai étéétonnée de le trouver si bonsi désintéressé.Le pauvre homme a de si gros soucis en ce moment.

Maximeregardait la pointe de ses bottinessans répondred'un airgêné. Elle insistait.

--Tant qu'il ne venait pas dans cette chambreça m'étaitégal. Mais après... Quand je le voyais iciaffectueuxm'apportant un argent qu'il avait dû ramasser dans tous lescoins de Parisse ruinant pour moi sans une plaintej'en devenaismalade... Si tu savais avec quel soin il a veillé à mesintérêts !

Lejeune homme revint doucement à la cheminéecontrelaquelle il s'adossa. Il restait embarrasséla têtebasseavec un sourire qui montait peu à peu de ses lèvres.

--Ouimurmura-t-ilmon père est très fort pour veilleraux intérêts des gens.

Leson de sa voix étonna Renée. Elle le regardaet luicomme pour se défendre :

--Oh ! je ne sais rien... Je dis seulement que mon père est unhabile homme.

--Tu aurais tort d'en mal parlerreprit-elle. Tu dois le juger un peuen l'air... Si je te faisais connaître tous ses embarrassi jete répétais ce qu'il me confiait encore ce soirtuverrais comme on se trompequand on croit qu'il tient àl'argent...

Maximene put retenir un haussement d'épaules. Il interrompit sabelle-mèred'un rire d'ironie.

--Vaje le connaisje le connais beaucoup... Elle a dû te direde bien jolies choses. Conte-moi donc ça.

Ceton railleur la blessait. Alors elle renchérit encore sur sesélogeselle trouva son mari tout à fait grandelleparla de l'affaire de Charonnede ce tripotage où ellen'avait rien compriscomme d'une catastrophe dans laquelle s'étaientrévélées à elle l'intelligence et labonté de Saccard. Elle ajouta qu'elle signerait l'acte decession le lendemainet quesi c'était réellement làun désastreelle acceptait ce désastre en punition deses fautes. Maxime la laissait allerricanantla regardant endessous ; puis il dit à demi-voix :

--C'est çac'est bien ça..

Etplus hautmettant la main sur l'épaule de Renée :

--Ma chèreje te remerciemais je savais l'histoire... C'esttoi qui es d'une bonne pâte !

Ilfit de nouveau mine de s'en aller. Il éprouvait unedémangeaison furieuse de tout conter. Elle l'avait exaspéréavec ses éloges sur son mariet il oubliait qu'il s'étaitpromis de ne pas parlerpour s'éviter tout désagrément.

--Quoi ! que veux-tu dire ? demanda-t-elle.

--Eh ! pardieu ! que mon père te met dedans de la plus joliefaçon du monde... Tu me fais de la peinevrai ; tu es tropgodiche !

Etil lui conta ce qu'il avait entendu chez Laurelâchementsournoisementgoûtant une secrète joie àdescendre dans ces infamies. Il lui semblait qu'il se vengeait d'uneinjure vague qu'on venait de lui faire. Son tempérament defille s'attardait béatement à cette dénonciationà ce bavardage cruelsurpris derrière une porte. Iln'épargna rien à Renéeni l'argent que son marilui avait prêté à usureni celui qu'il comptaitlui volerà l'aide d'histoires ridiculesbonnes àendormir les enfants. La jeune femme l'écoutaittrèspâleles lèvres serrées. Debout devant lacheminéeelle baissait un peu la têteelle regardaitle feu. Sa toilette de nuitcette chemise que Maxime avait faitchauffers'écartaitlaissait voir des blancheurs immobilesde statue.

--Je te dis tout celaconclut le jeune hommepour que tu n'aies pasl'air d'une sotte... Mais tu aurais tort d'en vouloir à monpère. Il n'est pas méchant. Il a ses défautscomme tout le monde... A demainn'est-ce pas ?

Ils'avançait toujours vers la porte. Renée l'arrêtad'un geste brusque.

--Reste ! cria-t-elle impérieusement.

Etle prenantl'attirant à ellel'asseyant presque sur sesgenouxdevant le feuelle le baisa sur les lèvresen disant:

--Ah ! bience serait trop bête de nous gênermaintenant... Tu ne sais donc pas quedepuis hierdepuis que tu asvoulu rompreje n'ai plus la tête à moi. Je suis commeune imbécile. Ce soirau balj'avais un brouillard devantles yeux. C'est qu'à présentj'ai besoin de toi pourvivre. Quand tu t'en irasje serai vidée... Ne ris pasje tedis ce que je sens.

Ellele regardait avec une tendresse infiniecomme si elle ne l'eûtpas vu depuis longtemps.

--Tu as trouvé le motj'étais godicheton pèrem'aurait fait voir aujourd'hui des étoiles en plein midi.Est-ce que je savais ! Pendant qu'il me contait son histoirejen'entendais qu'un grand bourdonnementet j'étais tellementanéantie qu'il m'aurait fait mettre à genouxs'ilavait voulupour signer ses paperasses. Et je m'imaginais quej'avais des remords !... Vraij'étais bête à cepoint !...

Elleéclata de riredes lueurs de folie luisaient dans ses yeux.Elle continuaen serrant plus étroitement son amant.

--Est-ce que nous faisons le malnous autres ! Nous nous aimonsnousnous amusons comme il nous plaît. Tout le monde en est làn'est-ce pas ?... Voiston père ne se gêne guère.Il aime l'argent et il en prend où il en trouve. Il a raisonça me met à l'aise... D'abordje ne signerai rienetpuis tu reviendras tous les soirs. J'avais peur que tu ne veuillesplustu saispour ce que je t'ai dit... Mais puisque ça nete fait rien... D'ailleursje lui fermerai ma portetu comprendsmaintenant.

Ellese levaelle alluma la veilleuse. Maxime hésitaitdésespéré.Il voyait la sottise qu'il avait commiseil se reprochait durementd'avoir trop causé. Comment annoncer son mariage maintenant !C'était sa fautela rupture était faiteil n'avaitpas besoin de remonter dans cette chambreni surtout d'aller prouverà la jeune femme que son mari la dupait. Et il ne savait plusà quel sentiment il venait d'obéirce qui redoublaitsa colère contre lui-même. Mais s'il eut la penséeun instantd'être brutal une seconde foisde s'en allerlavue de Renée qui laissait tomber ses pantoufleslui donna unelâcheté invincible. Il eut peuril resta.

Lelendemainquand Saccard vint chez sa femme pour lui faire signerl'acte de cessionelle lui répondit tranquillement qu'ellen'en ferait rienqu'elle avait réfléchi. D'ailleurselle ne se permit pas même une allusion ; elle s'étaitjuré d'être discrètene voulant pas se créerdes ennuisdésirant goûter en paix le renouveau de sesamours. L'affaire de Charonne s'arrangerait comme elle pourrait ; sonrefus de signer n'était qu'une vengeance ; elle se moquaitbien du reste. Saccard fut sur le point de s'emporter. Tout son rêvecroulait. Ses autres affaires allaient de mal en pis. Il se trouvaità bout de ressourcesse soutenant par un miracle d'équilibre; le matin mêmeil n'avait pu payer la note de son boulanger.Cela ne l'empêchait pas de préparer une fêtesplendide pour le jeudi de la mi-carême. Il éprouvadevant le refus de Renéecette colère blanche d'unhomme vigoureux arrêté dans son oeuvre par le capriced'un enfant. Avec l'acte de cession en pocheil comptait bien battremonnaieen attendant l'indemnité. Puisquand il se fut unpeu calmé et qu'il eut l'intelligence netteil s'étonnadu brusque revirement de sa femme à coup sûrelle avaitdû être conseillée. Il flaira un amant. Ce fut unpressentiment si net qu'il courut chez sa soeur pour l'interrogerlui demander si elle ne savait rien de la vie cachée de Renée.Sidonie se montra très aigre. Elle ne pardonnait pas àsa belle-soeur l'affront qu'elle lui avait fait en refusant de voirM. de Saffré. Aussiquand elle compritaux questions de sonfrèreque celui-ci accusait sa femme d'avoir un amants'écria-t-elle qu'elle en était certaine. Et elles'offrit d'elle-même pour espionner « les tourtereaux »Cette pimbêche verrait comme cela de quel bois elle sechauffait. Saccardd'habitudene cherchait pas les véritésdésagréables ; son intérêt seul le forçaità ouvrir des yeux qu'il tenait sagement fermés. Ilaccepta l'offre de sa soeur.

--Vasois tranquilleje saurai toutlui dit-elle d'une voix pleinede compassion... Ah ! mon pauvre frèrecc n'est pas Angèlequi t'aurait jamais trahi ! Un mari si bonsi généreux! Ces poupées parisiennes n'ont pas de coeur... Et moi qui necesse de lui donner de bons conseils !




PARTIEVI


Ily avait bal travestichez les Saccardle jeudi de la mi-carême.Mais la grande curiosité était le poème desAmours du beau Narcisse et de la nymphe Echo en troistableauxque ces dames devaient représenter. L'auteur de cepoèmeM. Hupel de la Nouevoyageait depuis plus d'un moisde sa préfecture à l'hôtel du parc Monceauafinde surveiller les répétitions et de donner son avis surles costumes. Il avait d'abord songé à écrireson oeuvre en vers ; puis il s'était décidé pourdes tableaux vivants ; c'était plus nobledisait-ilplusprès du beau antique.

Cesdames n'en dormaient plus. Certaines d'entre elles changeaientjusqu'à trois fois de costume. Il y eut des conférencesinterminables que le préfet présidait. On discutalonguement d'abord le personnage de Narcisse. Serait-ce une femme ouun homme qui le représenterait ? Enfinsur les instances deRenéeil fut décidé que l'on confierait le rôleà Maxime ; mais il serait le seul hommeet encore Mme deLauwerens disait-elle qu'elle ne consentirait jamais à celasi « le petit Maxime ne ressemblait pas à une vraiefille ». Renée devait être la nymphe Echo. Laquestion des costumes fut beaucoup plus laborieuse. Maxime donna unbon coup de main au préfetqui se trouvait sur les dentsaumilieu de neuf femmesdont l'imagination folle menaçait decompromettre gravement la pureté des lignes de son oeuvre.S'il les avait écoutéesson Olympe aurait portéde la poudre. Mme d'Espanet voulait absolument avoir une robe àtraîne pour cacher ses pieds un peu fortstandis que MmeHaffner rêvait de s'habiller avec une peau de bête. M.Hupel de la Noue fut énergique ; il se fâcha mêmeune foisil était convaincuil disait ques'il avaitrenoncé aux versc'était pour écrire son poème« avec des étoffes savamment combinées et desattitudes choisies parmi les plus belles ».

--L'ensemblemesdamesrépétait-il à chaquenouvelle exigencevous oubliez l'ensemble... Je ne puis cependantpas sacrifier l'oeuvre entière aux volants que vous medemandez.

Lesconciliabules se tenaient dans le salon bouton d'or. On y passa desaprès- midi entiers à arrêter la forme d'unejupe. Worms fut convoqué plusieurs fois. Enfin tout fut régléles costumes arrêtésles poses appriseset M. Hupel dela Noue se déclara satisfait. L'élection de M. deMareuil lui avait donné moins de mal.

LesAmours du beau Narcisse et de la nymphe Echo devaient commencer àonze heures. Dès dix heures et demiele grand salon setrouvait pleinetcomme il y avait bal ensuiteles femmes étaientlàcostuméesassises sur des fauteuils rangésen demi-cercle devant le théâtre improviséuneestrade que cachaient deux larges rideaux de velours rouge àfranges d'orglissant sur des tringles. Les hommesderrièrese tenaient deboutallaient et venaient. Les tapissiers avaientdonné à dix heures les derniers coups de marteau.L'estrade s'élevait au fond du salontenant tout un bout decette longue galerie. On montait sur le théâtre par lefumoirconverti en foyer pour les artistes. En outreau premierétageces dames avaient à leur disposition plusieurspiècesoù une armée de femmes de chambrepréparaient les toilettes des différents tableaux.

Ilétait onze heures et demie ; et les rideaux ne s'ouvraientpas. Un grand murmure emplissait le salon. Les rangées defauteuils offraient la plus étonnante cohue de marquisesdechâtelainesde laitièresd'Espagnolesde bergèresde sultanes ; tandis que la masse compacte des habits noirs mettaitune grande tache sombreà côté de cette moired'étoffes claires et d'épaules nuestoutesbraisillantes des étincelles vives des bijoux. Les femmesétaient seules travesties. Il faisait déjàchaud. Les trois lustres allumaient le ruissellement d'or du salon.

Onvit enfin M. Hupel de la Noue sortir par une ouverture ménagéeà gauche de l'estrade. Depuis huit heures du soiril aidaitces dames. Son habit avaitsur la manche gauchetrois doigtsmarqués en blancune petite main de femme qui s'étaitposée làaprès s'être oubliée dansune boîte de poudre de riz. Mais le préfet songeait bienaux misères de sa toilette ! Il avait les yeux énormesla face bouffie et un peu pâle. Il parut ne voir personne. Ets'avançant vers Saccardqu'il reconnut au milieu d'un grouped'hommes gravesil lui dit à demi-voix :

--Sacrebleu ! votre femme a perdu sa ceinture de feuillage... Nousvoilà propres !

Iljuraitil aurait battu les gens. Puissans attendre de réponsesans rien regarderil tourna le dosplongea sous les draperiesdisparut. Les dames sourirent de la singulière apparition dece monsieur.

Legroupe au milieu duquel se trouvait Saccard s'était forméderrière les derniers fauteuils. On avait même tiréun fauteuil hors du rangpour le baron Gourauddont les jambesenflaient depuis quelque temps. Il y avait là M.Toutin-Larocheque l'empereur venait d'appeler au Sénat ; M.de Mareuildont la Chambre avait bien voulu valider la deuxièmeélection ; M. Michelindécoré de la veille ;etun peu en arrièreles Mignon et Charrierdont l'un avaitun gros diamant à sa cravatetandis que l'autre en montraitun plus gros encore à son doigt. Ces messieurs causaient.Saccard les quitta un instant pour aller échanger une parole àvoix basse avec sa soeurqui venait d'entrer et de s'asseoir entreLouise de Mareuil et Mme Michelin. Mme Sidonie était enmagicienne ; Louise portait crânement un costume de pagequilui donnait tout à fait l'air d'un gamin : la petite Michelinen alméesouriait amoureusementdans ses voiles brodésde fils d'or.

--Sais-tu quelque chose ? demanda doucement Saccard à sa soeur.

--Nonrien encorerépondit-elle. Mais le galant doit êtreici... Je les pincerai ce soirsois tranquille.

--Préviens-moi tout de suiten'est-ce pas ? Et Saccardsetournant à droite et à gauchecomplimenta Louise etMme Michelin. Il compara l'une à une houri de Mahometl'autreà un mignon d'Henri III. Son accent provençal semblaitfaire chanter de ravissement toute sa personne grêle etstridente. Quand il revint au groupe des hommes gravesM. de Mareuille prit à l'écart et lui parla du mariage de leursenfants. Rien n'était changéc'était toujoursle dimanche suivant qu'on devait signer le contrat.

--Parfaitementdit Saccard. Je compte même annoncer ce soir lemariage à nos amissi vous n'y voyez aucun inconvénient...J'attends pour cela mon frère le ministrequi m'a promis devenir.

Lenouveau député fut ravi. Cependant M. Toutin-Larocheélevait la voixcomme en proie à une vive indignation.

--Ouimessieursdisait-il à M. Michelin et aux deuxentrepreneursqui se rapprochaientj'avais eu la bonhomie delaisser mêler mon nom à une telle affaire.

Etcomme Saccard et Mareuil les rejoignaient :

--Je racontais à ces messieurs la déplorable aventure dela Société générale des ports du Marocvous savezSaccard ?

Celui-cine broncha pas. La société en question venait decrouler avec un effroyable scandale. Des actionnaires trop curieuxavaient voulu savoir où en était l'établissementdes fameuses stations commerciales sur le littoral de laMéditerranéeet une enquête judiciaire avaitdémontré que les ports du Maroc n'existaient que surles plans des ingénieursde forts beaux planspendus auxmurs des bureaux de la Société. Depuis ce momentM.Toutin-Laroche criait plus fort que les actionnairess'indignantvoulant qu'on lui rendît son nom pur de toute tache. Et il fittant de bruit que le gouvernementpour calmer et réhabiliterdevant l'opinion cet homme utilese décida à l'envoyerau Sénat. Ce fut ainsi qu'il pêcha le siège tantambitionnédans une affaire qui avait failli le conduire enpolice correctionnelle.

--Vous êtes bien bon de vous occuper de celadit Saccard. Vouspouvez montrer votre grande oeuvrele Crédit viticolecettemaison qui est sortie victorieuse de toutes les crises.

--Ouimurmura Mareuilcela répond à tout.

LeCrédit viticoleen effetvenait de sortir de gros embarrassoigneusement cachés. Un ministre très tendre pourcette institution financièrequi tenait la Ville de Paris àla gorgeavait inventé un coup de hausse dont M. Toutin-Laroche s'était merveilleusement servi. Rien ne lechatouillait davantage que les éloges donnés àla prospérité du Crédit viticole. Il lesprovoquait d'ordinaire. Il remercia M. de Mareuil d'un regardetsepenchant vers le baron Gouraudsur le fauteuil duquel il s'appuyaitfamilièrementil lui demanda :

--Vous êtes bien ? vous n'avez pas trop chaud ?

Lebaron eut un léger grognement.

--Il baisseil baisse tous les joursajouta M. Toutin-Laroche àdemi-voixen se tournant vers ces messieurs.

M.Michelin souriaitfermait de temps à autre les paupièresd'un mouvement douxpour voir son ruban rouge. Les Mignon etCharrierplantés carrément sur leurs grands piedssemblaient beaucoup plus à l'aise dans leur habit depuisqu'ils portaient des brillants. Cependant il était prèsde minuitl'assemblée s'impatientait ; elle ne se permettaitpas de murmurermais les éventails battaient plusnerveusementet le bruit des conversations grandissait.

EnfinM. Hupel de la Noue reparut. Il avait passé une épaulepar l'étroite ouverture lorsqu'il aperçut Mme d'Espanetqui montait enfin sur l'estrade ; ces damesdéjà enplace pour le premier tableaun'attendaient plus qu'elle. Le préfetse tournamontrant son dos aux spectateurset l'on put le voircausant avec la marquiseque les rideaux cachaient. Il étouffasa voixdisantavec des saluts lancés du bout des doigts :

--Mes complimentsmarquise. Votre costume est délicieux.

--J'en ai un bien plus joli dessous ! répliqua cavalièrementla jeune femmequi lui éclata de rire au neztant elle letrouvait drôleenfoui de la sorte dans les draperies.

L'audacede cette plaisanterie étonna un instant le galant M. Hupel dela Noue ; mais il se remitetgoûtant de plus en plus le motà mesure qu'il l'approfondissait.

--Ahcharmant ! charmant ! murmura-t-il d'un air ravi.

Illaissa retomber le coin du rideauil vint se joindre au groupe deshommes gravesvoulant jouir de son oeuvre. Ce n'était plusl'homme effaré courant après la ceinture de feuillagede la nymphe Echo. Il était radieuxsoufflants'essuyant lefront.

Ilavait toujours la petite main blanche sur la manche de son habit ;etde plusle gant de sa main droite était taché derouge au bout du pouce ; sans doute il avait trempé ce doigtdans le pot de fard d'une de ces dames. Il souriaitil s'éventaitil balbutiait :

--Elle est adorableravissantestupéfiante.

--Qui donc ? demanda Saccard.

--La marquise. Imaginez-vous qu'elle vient de me dire...

Etil raconta le mot. On le trouva tout à fait réussi. Cesmessieurs se le répétèrent. Le digne M. Haffnerqui s'était approchéne put lui-même s'empêcherd'applaudir. Cependantun pianoque peu de personnes avaient vusemit à jouer une valse. Il se fit alors un grand silence. Lavalse avait des enrouements capricieuxinterminables ; et toujoursune phrase très douce montait le clavierse perdait dans untrille de rossignol ; puis des voix sourdes reprenaientpluslentement. C'était très voluptueux. Les damesla têteun peu inclinéesouriaient. Le piano avaitau contrairefait tomber brusquement la gaieté de M. Hupel de la Noue.

Ilregardait les rideaux de velours rouge d'un air anxieuxil se disaitqu'il aurait dû placer lui-même Mme d'Espanet comme ilavait placé les autres. Les rideaux s'ouvrirent doucementlepiano reprit en sourdine la valse sensuelle. Un murmure courut dansle salon. Les dames se penchaientles hommes allongeaient la têtetandis que l'admiration se traduisait çà et làpar une parole dite trop hautun soupir inconscientun rireétouffé. Cela dura cinq grandes minutessous leflamboiement des trois lustres.

M.Hupel de la Nouerassurésouriait béatement àson poème. Il ne put résister à la tentation derépéter aux personnes qui l'entouraient ce qu'il disaitdepuis un mois.

--J'avais songé à faire ça en vers... Maisn'est-ce pas ? c'est plus noble de lignes.

Puispendant que la valse allait et venait dans un bercement sans finildonna des explications. Les Mignon et Charrier s'étaientapprochés et l'écoutaient attentivement.

--Vous connaissez le sujetn'est-ce pas ? Le beau Narcissefils dufleuve Céphise et de la nymphe Liriopeméprise l'amourde la nymphe Echo... Echo était de la suite de Junonqu'elleamusait par ses discours pendant que Jupiter courait le monde...Echofille de l'Air et de la Terrecomme vous savez...

Etil se pâmait devant la poésie de la Fable. Puisd'unton plus intime :

--J'ai cru pouvoir donner carrière à mon imagination...La nymphe Echo conduit le beau Narcisse chez Vénusdans unegrotte marinepour que la déesse l'enflamme de ses feux. Maisla déesse reste impuissante. Le jeune homme témoignepar son attitude qu'il n'est pas touché.

L'explicationn'était pas inutilecar peu de spectateursdans le saloncomprenaient le sens exact des groupes. Quand le préfet eutnommé ses personnages à demi-voixon admira davantage.Les Mignon et Charrier continuaient à ouvrir des yeux énormes.Ils n'avaient pas compris.

Surl'estradeentre les rideaux de velours rougeune grotte secreusait. Le décor était fait d'une soie tendue àgrands plis cassésimitant des anfractuosités derocheret sur laquelle étaient peints des coquillagesdespoissonsde grandes herbes marines. Le plancheraccidentémontant en forme de tertrese trouvait recouvert de la mêmesoieoù le décorateur avait représentéun sable fin constellé de perles et de paillettes d'argent.C'était un réduit de déesse. Làsur lesommet du tertreMme de Lauwerensen Vénusse tenait debout; un peu forteportant son maillot rose avec la dignité d'uneduchesse de l'Olympeelle avait compris son personnage en souverainede l'Amouravec de grands yeux sévères et dévorants.Derrière ellene montrant que sa tête malicieusesesailes et son carquoisla petite Mme Daste donnait son sourire aupersonnage aimable de Cupidon. Puisd'un côté dutertreles trois GrâcesMmes de GuendeTessièredeMeinboldtout en mousselinese souriaients'enlaçaientcomme dans le groupe de Pradier ; tandis que de l'autre côtéla marquise d'Espanet et Mme Haffnerenveloppées du mêmeflot de dentellesles bras à la tailleles cheveux mêlésmettaient un coin risqué dans le tableauun souvenir deLesbosque M. Hupel de la Noue expliquait à voix plus bassepour les hommes seulementen disant qu'il avait voulu montrer par làla puissance de Vénus. En bas du tertrela comtesse Vanskafaisait la Volupté ; elle s'allongeaittordue par un dernierspasmeles yeux entrouverts et mourantscomme lasse ; trèsbruneelle avait dénoué sa chevelure noireet satunique striée de flammes fauves montrait des bouts de sa peauardente. La gamme des costumesdu blanc de neige du voile de Vénusau rouge sombre de la tunique de la Voluptéétaitdouced'un rose générald'un ton de chair. Et sous lerayon électriqueingénieusement dirigé sur lascène par une des fenêtres du jardinla gazelesdentellestoutes ces étoffes légères ettransparentes se fondaient si bien avec les épaules et lesmaillotsque ces blancheurs rosées vivaientet qu'on nesavait plus si ces dames n'avaient pas poussé la véritéplastique jusqu'à se mettre toutes nues. Ce n'était làque l'apothéose ; le drame se passait au premier plan. AgaucheRenéela nymphe Echotendait les bras vers la grandedéessela tête à demi tournée du côtéde Narcissesuppliantecomme pour l'inviter à regarderVénusdont la vue seule allume de terribles feux ; maisNarcisseà droitefaisait un geste de refusil se cachaitles yeux de sa main et restait d'une froideur de glace. Les costumesde ces deux personnages avaient surtout coûté une peineinfinie à l'imagination de M. Hupel de la Noue. Narcisseendemi-dieu rôdeur de forêtsportait un costume dechasseur idéal : maillot verdâtrecourte vestecollanterameau de chêne dans les cheveux. La robe de lanymphe Echo étaità elle seuletoute une allégorie; elle tenait des grands arbres et des grands montsdes lieuxretentissants où les voix de la Terre et de l'Air se répondent; elle était rocher par le satin blanc de la jupetaillis parles feuillages de la ceintureciel pur par la nuée de gazebleue du corsage. Et les groupes gardaient une immobilité destatuela note charnelle de l'Olympe chantait dans l'éblouissementdu large rayonpendant que le piano continuait sa plainte d'amouraiguëcoupée de profonds soupirs.

Ontrouva généralement que Maxime étaitadmirablement fait. Dans son geste de refusil développait sahanche gauchequ'on remarqua beaucoup. Mais tous les élogesfurent pour l'expression de visage de Renée. Selon le mot deM. Hupel de la Noueelle était « la douleur du désirinassouvi ». Elle avait un sourire aigu qui cherchait àse faire humbleelle quêtait sa proie avec des supplicationsde louve affamée qui ne cache ses dents qu'à demi. Lepremier tableau marcha biensauf cette folle d'Adeline qui bougeaitet qui retenait à grand-peine une irrésistible envie derire. Puisles rideaux se refermèrentle piano se tut.

Alorson applaudit discrètementet les conversations reprirent. Ungrand souffle d'amourde désir contenuétait venu desnudités de l'estradecourait le salonoù les femmess'alanguissaient davantage sur leurs siègestandis que leshommesà l'oreillese parlaient basavec des sourires.C'était un chuchotement d'alcôveun demi-silence debonne compagnieun souhait de volupté à peine formulépar un frémissement de lèvres ; etdans les regardsmuetsse rencontrant au milieu de ce ravissement de bon tonil yavait la hardiesse brutale d'amours offertes et acceptées d'uncoup d'oeil.

Onjugeait sans fin les perfections de ces dames. Leurs costumesprenaient une importance presque aussi grande que leurs épaules.Quand les Mignon et Charrier voulurent questionner M. Hupel de laNoueils furent tout surpris de ne plus le voir à côtéd'eux ; il avait déjà plongé derrièrel'estrade.

--Je vous racontais doncma toute belledit Mme Sidonieen reprenantune conversation interrompue par le premier tableauque j'avais reçuune lettre de Londresvous savez ? pour l'affaire des troismilliards... La personne que j'ai chargée de faire desrecherches m'écrit qu'elle croit avoir trouvé le reçudu banquier. L'Angleterre aurait payé... J'en suis maladedepuis ce matin.

Elleétait en effet plus jaune que de coutumedans sa robe demagicienne semée d'étoiles. Etcomme Mme Michelin nel'écoutait paselle continua à voix plus bassemurmurant que l'Angleterre ne pouvait avoir payéet quedécidément elle irait à Londres elle-même.

--Le costume de Narcisse était bien jolin'est-ce pas ? demandaLouise à Mme Michelin.

Celle-cisourit. Elle regardait le baron Gouraudqui semblait toutragaillardi dans son fauteuil. Mme Sidonievoyant où allaitson regardse penchalui chuchota à l'oreillepour quel'enfant n'entendît pas.

--Est-ce qu'il s'est exécuté ?

--Ouirépondit la jeune femmelanguissantejouant àravir son rôle d'almée. J'ai choisi la maison deLouveciennes et j'en ai reçu les actes de propriétépar son homme d'affaires... Mais nous avons rompuje ne le voisplus.

Louiseavait une finesse d'oreille particulière pour saisir ce qu'onvoulait lui cacher. Elle regarda le baron Gouraud avec sa hardiessede pageet dit tranquillement à Mme Michelin :

--Vous ne trouvez pas qu'il est affreuxle baron ?

Puiselle ajouta en éclatant de rire :

--Dites ! on aurait dû lui confier le rôle de Narcisse. Ilserait délicieux en maillot vert pomme.

Lavue de Vénusde ce coin voluptueux de l'Olympeavait eneffetranimé le vieux sénateur.

Ilroulait des yeux charmésse tournait à demi pourcomplimenter Saccard. Dans le brouhaha qui emplissait le salonlegroupe des hommes graves continuait à causer affairespolitique. M. Haffner dit qu'il venait d'être nomméprésident d'un jury chargé de régler desquestions d'indemnités. Alors la conversation s'engagea surles travaux de Parissur le boulevard du Prince- Eugènedonton commençait à causer sérieusement dans lepublic. Saccard saisit l'occasionparla d'une personne qu'ilconnaissaitd'un propriétaire qu'on allait sans douteexproprier. Et il regardait en face ces messieurs. Le baron hochadoucement la tête ; M. Toutin-Laroche poussa les choses jusqu'àdéclarer que rien n'était plus désagréableque d'être exproprié.

M.Michelin approuvaitlouchait davantageen regardant sa décoration.

--Les indemnités ne sauraient jamais être trop fortesconclut docilement M. de Mareuilqui voulait être agréableà Saccard.

Ilss'étaient compris. Mais les Mignon et Charrier mirent en avantleurs propres affaires. Ils comptaient se retirer prochainementsansdoute à Langresdisaient-ilsen gardant un pied-à-terreà Paris. Ils firent sourire ces messieurslorsqu'ilsracontèrent qu'après avoir achevé laconstruction de leur magnifique hôtel du boulevard Malesherbesils l'avaient trouvé si beau qu'ils n'avaient pu résisterà l'envie de le vendre. Leurs brillants devaient êtreune consolation qu'ils s'étaient offerte. Saccard riait demauvaise grâce ; ses anciens associés venaient deréaliser des bénéfices énormes dans uneaffaire où il avait joué un rôle de dupe. Etcomme l'entracte s'allongeaitdes phrases d'éloges sur lagorge de robe de la nymphe Echo coupaient la conversation des hommesgraves.

Aubout d'une grande demi-heureM. Hupel reparut. Il marchait en pleinsuccèset le désordre des toilette croissait. Enregagnant placeil rencontra M. de Mussy. Il lui serra la main enpassant ; puis il revint sur ses pas pour lui demander :

--Vous ne connaissez pas le mot de la marquise ?

Etil le lui contasans attendre la réponse. Il le pénétraitde plus en plusil le commentaitil finissait par le trouver exquisde naïveté. « J'en ai un bien plus joli dessous ! »C'était un cri du coeur.

MaisM. de Mussy ne fut pas de cet avis. Il jugea le mot indécent.Il venait d'être attaché à l'ambassaded'Angleterreoù le ministre lui avait dit qu'une tenue sévèreétait de rigueur. Il refusait de conduire le cotillonsevieillissaitne parlait plus de son amour pour Renéequ'ilsaluait gravement quand il la rencontrait.

M.Hupel de la Noue rejoignait le groupe formé derrière lefauteuil du baronlorsque le piano entama une marche triomphale. Degrands placages d'accordsfrappés d'aplomb sur les touchesouvraient un chant largeoù par instantssonnaient deséclats métalliques. Après chaque phraseunevoix plus haute reprenaiten accentuant le rythme. C'étaitbrutal et joyeux.

--Vous allez voirmurmura M. Hupel de la Noue ; j'ai poussépeut-être un peu loin la licence poétique ; mais jecrois que l'audace m'a réussi... La nymphe Echovoyant queVénus est sans puissance sur le beau Narcissele conduit chezPlutusdieu des richesses et des métaux précieux.Après la tentation de la chairla tentation de l'or.

--C'est classiquerépondit le sec M. Toutin-Larocheavec unsourire aimable. Vous connaissez votre tempsmonsieur le préfet.

Lesrideaux s'ouvraientle piano jouait plus fort. Ce fut unéblouissement. Le rayon électrique tombait sur unesplendeur flambantedans laquelle les spectateurs ne virent d'abordqu'un brasieroù des lingots d'or et des pierres précieusessemblaient se fondre. Une nouvelle grotte se creusait ; mais celle-làn'était pas le frais réduit de Vénusbaignépar le flot mourant sur un sable fin semé de perles ; elledevait se trouver au centre de la terredans une couche ardente etprofondefissure de l'enfer antiquecrevasse d'une mine de métauxen fusion habitée par Plutus. La soie imitant le roc montraitde larges filons métalliquesdes coulées qui étaientcomme les veines du vieux mondecharriant les richessesincalculables et la vie éternelle du sol. A terrepar unanachronisme hardi de M. Hupel de la Noueil y avait un écroulementde pièces de vingt francs ; des louis étalésdes louis entassésun pullulement de louis qui montaient.

Ausommet de ce tas d'orMme de Guendeen Plutusétait assisePlutus femmePlutus montrant sa gorgedans les grandes lames de sarobeprise à tous les métaux. Autour du dieu segroupaientdeboutà demi couchéesunies en grappesou fleurissant à l'écartles efflorescences féeriquesde cette grotteoù les califes des Mille et une Nuitsavaient vidé leur trésor : Mme. Haffner en Oravecune jupe roide et resplendissante d'évêque ; Mmed'Espanet en Argentluisante comme un clair de lune ; Mme deLauwerensd'un bleu ardenten Saphirayant à son côtéla petite Mme Dasteune Turquoise souriantequi bleuissaittendrement ; puis s'égrenaient l'EmeraudeMme de Meinholdetla TopazeMme Teissière ; etplus basla comtesse Vanskadonnait son ardeur sombre au Corailallongéeles bras levéschargés de pendeloques rougespareille à un polypemonstrueux et adorablequi montrait des chairs de femme dans desnacres roses et entrebâillées de coquillages. Ces damesavaient des colliersdes braceletsdes parures complètesfaites chacune de la pierre précieuse que le personnagereprésentait. On remarqua beaucoup les bijoux originaux deMmes d'Espanet et Haffnercomposés uniquement de petitespièces d'or et de petites pièces d'argent neuves. Puisau premier planle drame restait le même : la nymphe Echotentait le beau Narcissequi refusait encore du geste. Et les yeuxdes spectateurs s'accoutumaient avec ravissement à ce troubéant ouvert sur les entrailles enflammées du globeàce tas d'or sur lequel se vautrait la richesse du monde.

Cesecond tableau eut encore plus de succès que le premier.L'idée en parut particulièrement ingénieuse. Lahardiesse des pièces de vingt francsce ruissellement decoffre-fort moderne tombé dans un coin de la mythologiegrecqueenchanta l'imagination des dames et des financiers quiétaient là. Les mots : « Que de pièces !que d'argent ! » couraientavec des souriresde longsfrémissements d'aise ; et sûrement chacune de ces dameschacun de ces messieurs faisait le rêve d'avoir tout çaà luidans une cave.

--L'Angleterre a payéce sont vos milliardsmurmuramalicieusement Louise à l'oreille de Mme Sidonie.

EtMme Michelinla bouche un peu ouverte par un désir raviécartait son voile d'alméecaressait l'or d'un regardluisanttandis que le groupe des hommes graves se pâmait. M.Toutin-Larochetout épanouimurmura quelques mots àl'oreille du barondont la face se marbrait de taches jaunes. Maisles Mignon et Charriermoins discretsdirent avec une naïvetébrutale :

--Sacrebleu ! il y aurait là de quoi démolir Paris et lerebâtir.

Lemot parut profond à Saccardqui commençait àcroire que les Mignon et Charrier se moquaient du monde en faisantles imbéciles. Quand les rideaux se refermèrentet quele piano termina la marche triomphale par un grand bruit de notesjetées les unes sur les autrescomme de dernièrespelletées d'écusles applaudissements éclatèrentplus vifsplus prolongés.

Cependantau milieu du tableaule ministreaccompagné de sonsecrétaireM. de Saffréavait paru à la portedu salon. Saccardqui guettait impatiemment son frèrevoulutse précipiter à sa rencontre. Mais celui-cid'ungestele pria de ne pas bouger. Et il vint doucement jusqu'au groupedes hommes graves. Quand les rideaux se furent refermés etqu'on l'eut aperçuun long chuchotement courut le salonlestêtes se retournèrent : le ministre balançait lesuccès des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Echo .

--Vous êtes un poètemonsieur le préfetdit-il ensouriant à M. Hupel de la Noue. Vous avez publiéautrefois un volume de versLes Volubilis je crois ?... Jevois que les soucis de l'administration n'ont pas tari votreimagination.

Lepréfet sentitdans ce complimentla pointe d'une épigramme.La présence brusque de son chef le décontenançad'autant plus qu'en s'examinant d'un coup d'oeil pour voir si satenue était correcteil aperçutsur la manche de sonhabitla petite main blanchequ'il n'osa pas essuyer. Il s'inclinabalbutia.

--Vraimentcontinua le ministreen s'adressant a M. Toutin-Larocheau baron Gouraudaux personnages qui se trouvaient làtoutcet or était un merveilleux spectacle... Nous ferions degrandes chosessi M. Hupel de la Noue battait monnaie pour nous.

C'étaiten langue ministériellele même mot que celui desMignon et Charrier. Alors M. Toutin-Laroche et les autres firent leurcourjouèrent sur la dernière phrase du ministre :l'Empire avait déjà fait des merveilles ; ce n'étaitpas l'or qui manquaitgrâce à la haute expériencedu pouvoir ; jamais la France n'avait eu une situation aussi belledevant l'Europe ; et ces messieurs finirent par devenir si plats quele ministre changea lui-même la conversation. Il les écoutaitla tête hauteles coins de la bouche un peu relevéscequi donnait à sa grosse face blanchesoigneusement raséeun air de doute et de dédain souriant.

Saccardqui voulait amener l'annonce du manage de Maxime et de Louisemanoeuvrait pour trouver une transition habile. Il affectait unegrande familiaritéet son frère faisait le bonhommeconsentait à lui rendre le service de paraître l'aimerbeaucoup. Il était réellement supérieuravecson regard clairson visible mépris des coquineriesmesquinesses larges épaules quid'un haussementauraientculbuté tout ce monde-là. Quand il fut enfin questiondu mariageil se montra charmantil laissa entendre qu'il tenaitprêt son cadeau de noces ; il voulait parler de la nominationde Maxime comme auditeur au Conseil d'Etat. Il alla jusqu'àrépéter deux fois à son frèred'un airtout à fait bon garçon :

--Dis bien à ton fils que je veux être son témoin.

M.de Mareuil rougissait d'aise. On complimenta Saccard. M.Toutin-Laroche s'offrit comme second témoin. Puisbrusquementon arriva à parler du divorce. Un membre del'opposition venait d'avoir « le triste courage »disaitM. Haffnerde défendre cette honte sociale. Et tous serécrièrent. Leur pudeur trouva des mots profonds.

M.Michelin souriait délicatement au ministrependant que lesMignon et Charrier remarquaient avec étonnement que le colletde son habit était usé.

Pendantce tempsM. Hupel de la Noue restait embarrassés'appuyantau fauteuil du baron Gouraudqui s'était contentéd'échanger avec le ministre une poignée de mainsilencieuse. Le poète n'osait quitter la place. Un sentimentindéfinissablela crainte de paraître ridiculela peurde perdre les bonnes grâces de son chef le retenaientmalgrél'envie furieuse qu'il avait d'aller placer ces dames sur l'estradepour le dernier tableau. Il attendait qu'un mot heureux lui vîntet le fît rentrer en faveur. Mais il ne trouvait rien. Il sesentait de plus en plus gênélorsqu'il aperçutM. de Saffré ; il lui prit le brass'accrocha à luicomme à une planche de salut. Le jeune homme entraitc'étaitune victime toute fraîche.

--Vous ne connaissez pas le mot de la marquise ? lui demanda le préfet.

Maisil était si troubléqu'il ne savait plus présenterla chose d'une façon piquante. Il pataugeait.

--Je lui ai dit : « Vous avez un charmant costume »etelle m'a répondu...

--« J'en ai un bien plus joli dessous »ajoutatranquillement M. de Saffré. C'est vieuxmon chertrèsvieux.

M.Hupel de la Noue le regardaconsterné. Le mot étaitvieuxet lui qui allait approfondir encore son commentaire sur lanaïveté du cri du coeur !

--Vieuxvieux comme le monderépétait le secrétaireMme d'Espanet l'a dit deux fois aux Tuileries.

Cefut le dernier coup. Le préfet se moqua alors du ministredusalon entier. Il se dirigeait vers l'estradelorsque le pianopréludad'une voix attristéeavec des tremblements denotes qui pleuraient ; puis la plainte s'élargittraînalonguementet les rideaux s'ouvrirent. M. Hupel de la Nouequiavait déjà disparu à moitiérentra dansle salonen entendant le léger grincement des anneaux. Ilétait pâleexaspéré ; il faisait unviolent effort sur lui-même pour ne pas apostropher ces dames.Elles s'étaient placées toutes seules ! Ce devait êtrecette petite d'Espanet qui avait monté le complot de hâterles changements de costumeet de se passer de lui. Ça n'étaitpas çaça ne valait rien !

Ilrevintmâchant de sourdes paroles. Il regardait sur l'estradeavec des haussements d'épaulesmurmurant :

--La nymphe Echo est trop au bord... Et cette jambe du beau Narcissepas de noblessepas de noblesse du tout...

LesMignon et Charrierqui s'étaient approchés pourentendre « l'explication »se hasardèrent àlui demander « ce que le jeune homme et la jeune fillefaisaientcouchés par terre ». Mais il ne réponditpasil refusait d'expliquer davantage son poème ; et commeles entrepreneurs insistaient :

--Eh ! ça ne me regarde plusdu moment que ces dames se placentsans moi !

Lepiano sanglotait mollement. Sur l'estradeune clairièreoùle rayon électrique mettait une nappe de soleilouvrait unhorizon de feuilles. C'était une clairière idéaleavec des arbres bleusde grandes fleurs jaunes et rougesquimontaient aussi haut que les chênes. Làsur une buttede gazonVénus et Plutus se tenaient côte àcôteentourés de nymphes accourues des taillis voisinspour leur faire escorte. Il y avait les filles des arbresles fillesdes sourcesles filles des montstoutes les divinitésrieuses et nues de la forêt. Et le dieu et la déessetriomphaientpunissaient les froideurs de l'orgueilleux qui lesavait mépriséstandis que le groupe des nymphesregardaient curieusementavec un effroi sacréla vengeancede l'Olympeau premier plan. Le drame s'y dénouait. Le beauNarcissecouché sur le bord d'un ruisseauqui descendait dulointain de la scènese regardait dans le clair miroir ; etl'on avait poussé la vérité jusqu'àmettre une lame de vraie glace au fond du ruisseau. Mais ce n'étaitdéjà plus le jeune homme librele rôdeur deforêts ; la mort le surprenait au milieu de l'admiration raviede son imagela mort l'alanguissaitet Vénusde son doigttenducomme une fée d'apothéoselui jetait le sortfatal. Il devenait fleur. Ses membres verdissaients'allongeaientdans son costume collant de satin vert ; la tige flexibleles jambeslégèrement recourbéesallaient s'enfoncer enterreprendre racinependant que le busteorné de largespans de satin blancs'épanouissait en une corollemerveilleuse. La chevelure blonde de Maxime complétaitl'illusionmettaitavec ses longues frisuresdes pistils jaunes aumilieu de la blancheur des pétales. Et la grande fleurnaissantehumaine encorepenchait la tête vers la sourcelesyeux noyésle visage souriant d'une extase voluptueusecommesi le beau Narcisse eût enfin contenté dans la mort lesdésirs qu'il s'était inspirés à lui-même.A quelques pasla nymphe Echo se mourait aussise mourait de désirsinassouvis ; elle se trouvait peu à peu prise dans la raideurdu solelle sentait ses membres brûlants se glacer et sedurcir. Elle n'était pas rocher vulgairesali de moussemaismarbre blancpar ses épaules et ses braspar sa grande robede neigedont la ceinture de feuillage et l'écharpe bleueavaient glissé. Affaissée au milieu du satin de sajupequi se cassait à larges plispareil à un bloc deParoselle se renversaitn'ayant plus de vivantdans son corpsfigé de statueque ses yeux de femmedes yeux qui luisaientfixés sur la fleur des eauxpenchée languissamment surle miroir de la source. Et il semblait déjà que tousles bruits d'amour de la forêtles voix prolongées destaillisles frissons mystérieux des feuillesles soupirsprofonds des grands chênes venaient battre sur la chair demarbre de la nymphe Echodont le coeursaignant toujours dans leblocrésonnait longuementrépétait au loin lesmoindres plaintes de la Terre et de l'Air.

--Oh ! l'ont-ils affubléce pauvre Maxime ! murmura Louise. EtMme Saccardon dirait une morte.

--Elle est couverte de poudre de rizdit Mme Michelin.

D'autresmots peu obligeants couraient. Ce troisième tableau n'eut pasle succès franc des deux autres. C'était pourtant cedénouement tragique qui enthousiasmait M. Hupel de la Noue surson propre talent. Il s'y admiraitcomme son Narcisse dans sa lamede glace. Il y avait mis une foule d'intentions poétiques etphilosophiques. Quand les rideaux se furent refermés pour ladernière foiset que les spectateurs eurent applaudi en gensbien élevésil éprouva un regret mortel d'avoircédé à la colère en n'expliquant pas ladernière page de son poème. Il voulut donner alors auxpersonnes qui l'entouraient la clef des choses charmantesgrandiosesou simplement polissonnes que représentaient le beau Narcisseet la nymphe Echoet il essaya même de dire ce que Vénuset Plutus faisaient au fond de la clairière ; mais cesmessieurs et ces damesdont les esprits nets et pratiques avaientcompris la grotte de la chair et la grotte de l'orne se souciaientpas de descendre dans les complications mythologiques du préfet.Seulsles Mignon et Charrierqui voulaient absolument savoireurent la bonhomie de l'interroger. Il s'empara d'euxil les tintdeboutdans l'embrasure d'une fenêtrependant près dedeux heures à leur raconter les Métamorphosesd'Ovide.

Cependantle ministre se retirait. Il s'excusa de ne pouvoir attendre la belleMme Saccard pour la complimenter sur la grâce parfaite de lanymphe Echo. Il venait de faire trois ou quatre fois le tour du salonau bras de son frèredonnant quelques poignées demainsaluant les dames. Jamais il ne s'était tant compromispour Saccard.

Ille laissa radieux lorsquesur le seuil de la porteil lui ditàvoix haute :

--Je t'attends demain matin. Viens déjeuner avec moi.

Lebal allait commencer. Les domestiques avaient rangé le longdes murs les fauteuils des dames. Le grand salon allongeaitmaintenantdu petit salon jaune à l'estradeson tapis nudont les grandes fleurs de pourpre s'ouvraientsous l'égouttementde lumière tombant du cristal des lustres. La chaleurcroissaitles tentures rouges brunissaient de leurs reflets l'or desmeubles et du plafond. On attendait pour ouvrir le bal que ces damesla dame EchoVénusPlutus et les autreseussent changéde costumes.

Mmed'Espanetet Mme Haffner parurent les premières. Ellesavaient remis leurs costumes du second tableau ; l'une étaiten Orl'autre en Argent. On les entouraon les félicita ; etelles racontaient leurs émotions.

--C'est moi qui ai failli m'éclaterdisait la marquisequandj'ai vu de loin le grand nez de M. Toutin-Laroche qui me regardait !

--Je crois que j'ai un torticolisreprenait languissamment la blondeSuzanne. Nonvraisi ça avait duré une minute deplusj'aurais remis ma tête d'une façon naturelletantj'avais mal au cou.

M.Hupel de la Nouede l'embrasure où il avait poussé lesMignon et Charrierjetait des coups d'oeil inquiets sur le groupeformé autour des deux jeunes femmes ; il craignait qu'on nes'y moquât de lui. Les autres nymphes arrivèrent lesunes après les autres ; toutes avaient repris leurs costumesde pierres précieuses ; la comtesse Vanskaen Coraileut unsuccès foulorsqu'on put examiner de près lesingénieux détails de sa robe. Puis Maxime entracorrect dans son habit noirl'air souriant ; et un flot de femmesl'enveloppaon le mit au centre du cercleon le plaisanta sur sonrôle de fleursur sa passion des miroirs ; luisans unembarrascomme charmé de son personnagecontinuait àsourirerépondait aux plaisanteriesavouait qu'il s'adoraitet qu'il était assez guéri des femmes pour se préférerà elles. On riait plus hautle groupe grandissaittenaittout le milieu du salontandis que le jeune hommenoyé dansce peuple d'épaulesdans ce tohu-bohu de costumes éclatantsgardait son parfum d'amour monstrueuxsa douceur vicieuse de fleurblonde.

Maislorsque Renée descendit enfinil se fit un demi-silence. Elleavait mis un nouveau costumed'une grâce si originale et d'unetelle audace que ces messieurs et ces dameshabitués pourtantaux excentricités de la jeune femmeeurent un premiermouvement de surprise. Elle était en Otaïtienne. Cecostumeparaît-ilest des plus primitifs ; un maillot couleurtendrequi lui montait des pieds jusqu'aux seinsen lui laissantles épaules et les bras nus ; etsur ce maillotune simpleblouse de mousselinecourte et garnie de deux volantspour cacherun peu ses hanches. Dans les cheveuxune couronne de fleurs deschamps ; aux chevilles et aux poignetsdes cercles d'or. Et rienautre. Elle était nue. Le maillot avait des souplesses dechairsous la pâleur de la blouse ; la ligne pure de cettenudité se retrouvaitdes genoux aux aisselles vaguementeffacée par les volantsmais s'accentuant et reparaissantentre les mailles de la dentelleau moindre mouvement. C'étaitune sauvagesse adorableune fille barbare et voluptueuseàpeine cachée dans une vapeur blanchedans un pan de brumemarineoù tout son corps se devinait.

Renéeles joues rosesavançait d'un pas vif. Céleste avaitfait craquer un premier maillot ; heureusement que la jeune femmeprévoyant le cass'était précautionnée.Ce maillot déchiré l'avait mise en retard. Elle parutse soucier peu de son triomphe. Ses mains brûlaientses yeuxbrillaient de fièvre. Elle souriait pourtantrépondaitpar de petites phrases aux hommes qui l'arrêtaientqui lacomplimentaient sur sa pureté d'attitudesdans les tableauxvivants. Elle laissait derrière elle un sillage d'habits noirsétonnés et charmés de la transparence de sablouse de mousseline. Quand elle fut arrivée au groupe defemmes qui entouraient Maximeelle souleva de courtes exclamationset la marquise se mit à la regarder de la tête auxpiedsd'un air tendreen murmurant :

--Elle est adorablement faite.

MmeMichelindont le costume d'almée devenait horriblement lourdà côté de ce simple voilepinçait leslèvrestandis que Mme Sidonieratatinée dans sa robenoire de magiciennemurmurait à son oreille :

--C'est de la dernière indécencen'est-ce pasma toutebelle ?

--Ah ! biendit enfin la jolie brunec'est M. Michelin qui sefâcherait si je me déshabillais comme ça !

--Et il aurait raisonconclut la courtière.

Labande des hommes graves n'était pas de cet avis. Ilss'extasiaient de loin. M. Michelinque sa femme mettait si mal àpropos en causese pâmait pour faire plaisir à M.Toutin-Laroche et au baron Gouraudque la vue de Renéeravissait. On complimenta fortement Saccard sur la perfection desformes de sa femme. Il s'inclinaitse montrait très touché.La soirée était bonne pour luietsans unepréoccupation qui passait par instants dans ses yeuxlorsqu'il jetait un regard rapide sur sa soeuril eût paruparfaitement heureux.

--Diteselle ne nous en avait jamais autant montréditplaisamment Louise à l'oreille de Maximeen lui désignantRenée du coin de l'oeil.

Ellese repritet avec un sourire indéfinissable :

--A moidu moins.

Lejeune homme la regardad'un air inquietmais elle continuait àsouriredrôlementcomme un écolier enchantéd'une plaisanterie un peu forte.

Lebal fut ouvert. On avait utilisé l'estrade des tableauxvivantsen y plaçant un petit orchestreoù lescuivres dominaient ; et les buglesles cornets à pistonsjetaient leurs notes claires dans la forêt idéaleauxarbres bleus. Ce fut d'abord un quadrille : Ah ! il a des bottesil a des bottesBastien ! qui faisait alors les délicesdes bastringues. Ces dames dansèrent. Les polkasles valsesles mazurkas alternèrent avec les quadrilles. Le largebalancement des couples allait et venaitemplissait la longuegaleriesautant sous le fouet des cuivresse balançant aubercement des violons. Les costumesce flot de femmes de tous lespays et de toutes les époquesroulaitavec un fourmillementune bigarrure d'étoffes vives. Le rythmeaprès avoirmêlé et emporté les couleursdans un tohu-bohucadencéramenait brusquementà certains coupsd'archetla même tunique de satin rosele même corsagede velours bleuà côté du même habit noir.Puis un autre coup d'archetune sonnerie de cornets à pistonspoussaient les couplesles faisaient voyager à la file autourdu salonavec des mouvements balancés de nacelle s'en allantà la dérivesous un souffle de vent qui a brisél'amarre. Et toujourssans finpendant des heures. Parfoisentredeux dansesune dame s'approchait d'une fenêtreétouffantrespirant un peu d'air glacé ; un couple se reposait sur unecauseuse du petit salon bouton d'orou descendait dans la serrefaisant doucement le tour des allées. Sous les berceaux delianesau fond de l'ombre tièdeoù arrivaient lesforte des cornets à pistonsdans les quadrilles d’Ohé ! les p'tits agneaux et de J'ai un pied qui r'muedes jupesdont on ne voyait que le bordavaient des rireslanguissants.

Quandon ouvrit la porte de la salle à mangertransformée enbuffetavec des dressoirs contre les murs et une longue table aumilieuchargée de viandes froidesce fut une pousséeun écrasement. Un grand bel hommequi avait eu la timiditéde garder son chapeau à la mainfut si violemment collécontre le murque le malheureux chapeau creva avec une plaintesourde. Cela fit rire. On se ruait sur les pâtisseries et lesvolailles trufféesen s'enfonçant les coudes dans lescôtesbrutalement. C'était un pillageles mains serencontraient au milieu des viandeset les laquais ne savaient àqui répondre au milieu de cette bande d'hommes comme il fautdont les bras tendus exprimaient la seule crainte d'arriver trop tardet de trouver les plats vides. Un vieux monsieur se fâcha parcequ'il n'y avait pas de bordeaux et que le champagneassurait-ill'empêchait de dormir.

--Doucementmessieursdoucementdisait Baptiste de sa voix grave. Ily en aura pour tout le monde.

Maison ne l'écoutait pas. La salle à manger étaitpleineet les habits noirs inquiets se haussaient à la porte.Devant les dressoirsdes groupes stationnaientmangeant viteseserrant. Beaucoup avalaient sans boiren'ayant pu mettre la main surun verre. D'autresau contrairebuvaienten courant inutilementaprès un morceau de pain.

--Ecoutezdit M. Hupel de la Noueque les Mignon et Charrierlas demythologieavaient entraîné au buffetnous n'auronsrien si nous ne faisons pas cause commune... C'est bien pis auxTuilerieset j'y ai acquis quelque expérience... Chargez-vousdu vinje me charge de la viande.

Lepréfet guettait un gigot. Il allongea la mainau bout d'unmomentdans une éclaircie d'épauleset l'emportatranquillementaprès s'être bourré les poches depetits pains. Les entrepreneurs revinrent de leur côtéMignon avec une bouteilleCharrier avec deux bouteilles de champagne; mais ils n'avaient pu trouver que deux verres ; ils dirent que çane faisait rienqu'ils boiraient dans le même. Et cesmessieurs soupèrent sur le coin d'une jardinièreaufond de la pièce. Ils ne retirèrent pas mêmeleurs gantsmettant les tranches toutes détachées dugigot dans leur paingardant les bouteilles sous leur bras. Etdeboutils causaientla bouche pleineécartant leur mentonde leur giletpour que le jus tombât sur le tapis.

Charrierayant fini son vin avant son paindemanda à un domestiques'il ne pourrait avoir un verre de champagne.

--Il faut attendremonsieurrépondit avec colère ledomestique effaréperdant la têteoubliant qu'iln'était pas à l'office. On a déjà butrois cents bouteilles.

Cependanton entendait les voix de l'orchestre qui grandissaientpar soufflesbrusques. On dansait la polka des Baisers célèbredans les bals publicset dont chaque danseur devait marquer lerythme en embrassant sa danseuse. Mme d'Espanet parut à laporte de la salle à mangerrougeun peu décoifféetraînantavec une lassitude charmantesa grande robed'argent. On s'écartait à peineelle étaitobligée d'insister du coude pour s'ouvrir un passage. Elle fitle tour de la tablehésitanteune moue aux lèvres.Puis elle vint droit à M. Hupel de la Nouequi avait fini etqui s'essuyait la bouche avec son mouchoir.

--Que vous seriez aimablemonsieurlui dit-elle avec un adorablesourirede me trouver une chaise ! j'ai fait le tour de la tableinutilement...

Lepréfet avait une rancune contre la marquisemais sagalanterie n'hésita pas ; il s'empressatrouva la chaiseinstalla Mme d'Espanetet resta derrière son dosà laservir. Elle ne voulut que quelques crevettes avec un peu de beurreet deux doigts de champagne. Elle mangeait avec des mines délicatesau milieu de la gloutonnerie des hommes. La table et les chaisesétaient exclusivement réservées aux dames. Maison faisait toujours une exception en faveur du baron Gouraud. Ilétait làcarrément assisdevant un morceau depâtédont ses mâchoires broyaient la croûteavec lenteur. La marquise reconquit le préfet en lui disantqu'elle n'oublierait jamais ses émotions d'artistedans LesAmours du beau Narcisse et de la nymphe Echo . Elle lui expliquamême pourquoi on ne l'avait pas attendud'une façon quile consola complètement : ces damesen apprenant que leministre était làavaient pense qu'il serait peuconvenable de prolonger l'entracte. Elle finit par le prier d'allerchercher Mme Haffnerqui dansait avec M. Simpsonun homme brutaldisait-elleet qui lui déplaisait. Etquand Suzanne fut làelle ne regarda plus M. Hupel de la Noue.

Saccardsuivi de MM. Toutin-Larochede MareuilHaffneravait prispossession d'un dressoir. Comme la table était pleineet queM. de Saffré passait avec Mme Michelin au brasil les retintvoulut que la jolie brune partageât avec eux. Elle croqua despâtisseriessouriantelevant ses yeux clairs sur les cinqhommes qui l'entouraient. Ils se penchaient vers elletouchaient sesvoiles d'almée brodés de fil d'orl'acculaient contrele dressoiroù elle finit par s'adosserprenant des petitsfours de toutes les mainstrès douce et trèscaressanteavec la docilité amoureuse d'une esclave au milieude ses seigneurs. M. Michelin achevait tout seulà l'autrebout de la pièceune terrine de foie gras dont il avaitréussi à s'emparer.

CependantMme Sidoniequi rôdait dans le bal depuis les premiers coupsd'archetentra dans la salle à mangeret appela Saccard ducoin de l'oeil.

--Elle ne danse paslui dit-elle à voix basse. Elle paraîtinquiète. Je crois qu'elle médite quelque coup detête... Mais je n'ai pu encore découvrir le damoiseau...Je vais manger quelque chose et me remettre à l'affût.

Etelle mangea deboutcomme un hommeune aile de volaille qu'elle sefit donner par M. Michelinqui avait fini sa terrine. Elle se versadu malaga dans une grande coupe à champagne ; puisaprèss'être essuyé les lèvres du bout des doigtselleretourna dans le salon. La traîne de sa robe de magiciennesemblait avoir déjà ramassé toute la poussièredes tapis.

Lebal languissaitl'orchestre avait des essoufflementslorsqu'unmurmure courut : « Le cotillon ! le cotillon ! » quiranima les danseurs et les cuivres. Il vint des couples de tous lesmassifs de la serre ; le grand salon s'emplitcomme pour le premierquadrille ; etdans la cohue réveilléeon discutait.C'était la dernière flamme du bal. Les hommes qui nedansaient pas regardaientdu fond des embrasuresavec desbienveillances mollesle groupe bavard grandissant au milieu de lapièce ; tandis que les soupeurs du buffetsans lâcherleur painallongeaient la têtepour voir.

--M. de Mussy ne veut pasdisait une dame. Il jure qu'il ne le conduitplus... Voyonsune fois encoremonsieur de Mussyrien qu'unepetite fois. Faites cela pour nous.

Maisle jeune attaché d'ambassade restait gourmé dans soncol cassé. C'était vraiment impossibleil avait juré.Il y eut un désappointement. Maxime refusa aussidisant qu'ilne le pourraitqu'il était brisé. M. Hupel de la Nouen'osa s'offrir ; il ne descendait que jusqu'à la poésie.Une dame ayant parlé de M. Simpsonon la fit taire :

M.Simpson était le plus étrange conducteur de cotillonqu'on pût voir ; il se livrait à des imaginationsfantasques et malicieuses ; dans un salon où l'on avait eul'imprudence de le choisiron racontait qu'il avait forcé lesdames à sauter pardessus des chaiseset qu'une de ses figuresfavorites était de faire marcher tout le monde à quatrepattes autour de la pièce.

--Est-ce que M. de Saffré est parti ? demanda une voix d'enfant.

Ilpartaitil faisait ses adieux à la belle madame Saccardaveclaquelle il était au mieuxdepuis qu'elle ne voulait pas delui. Ce sceptique aimable avait l'admiration des caprices des autres.On le ramena triomphalement du vestibule. Il se défendaitildisait avec un sourire qu'on le compromettaitqu'il était unhomme sérieux. Puisdevant toutes les mains blanches qui setendaient vers lui :

--Allonsdit-ilprenez vos places... Mais je vous préviens queje suis classique. Je n'ai pas deux liards d'imagination.

Lescouples s'assirent autour du salonsur tous les sièges qu'onput réunir ; des jeunes gens allèrent chercherjusqu'aux chaises de fonte de la serre. C'était un cotillonmonstre. M. de Saffréqui avait l'air recueilli d'un prêtreofficiantchoisit pour dame la comtesse Vanskadont le costume deCorail le préoccupait. Quand tout le monde fut en placeiljeta un long regard sur cette file circulaire de jupes flanquéeschacune d'un habit noir. Et il fit signe à l'orchestredontles cuivres sonnèrent. Des têtes se penchaient le longdu cordon souriant des visages.

Renéeavait refusé de prendre part au cotillon. Elle étaitd'une gaieté nerveusedepuis le commencement du baldansantà peinese mêlant aux groupesne pouvant rester enplace. Ses amies la trouvaient singulière. Elle avait parlédans la soiréede faire un voyage en ballon avec un célèbreaéronaute dont tout Paris s'occupait. Quand le cotilloncommençaelle fut ennuyée de ne plus marcher àl'aiseelle se tint à la porte du vestibuledonnant despoignées de main aux hommes qui se retiraientcausant avecles intimes de son mari. Le baron Gouraudqu'un laquais emportaitdans sa pelisse de fourruretrouva un dernier éloge sur soncostume d'Otaïtienne.

CependantM. Toutin-Laroche serrait la main de Saccard.

--Maxime compte sur vousdit ce dernier.

--Parfaitementdit le nouveau sénateur.

Etse tournant vers Renée :

--Madameje ne vous ai pas complimentée... Voilà donc cecher enfant casé !

Etcomme elle avait un sourire étonné :

--Ma femme ne sait pas encorereprit Saccard... Nous avons arrêtéce soir le mariage de Mlle de Mareuil et de Maxime.

Ellecontinua de sourires'inclinant devant M. Toutin-Larochequipartait en disant :

--Vous signez le contrat dimanchen'est-ce pas ? Je vais àNevers pour une affaire de minesmais je serai de retour.

Elleresta un instant seule au milieu du vestibule. Elle ne souriait plus; età mesure qu'elle descendait dans ce qu'elle venaitd'apprendreelle était prise d'un grand frisson. Elle regardales tentures de velours rougeles plantes raresles pots demajoliqued'un regard fixe. Puis elle dit tout haut :

--Il faut que je lui parle.

Etelle revint dans le salon. Mais elle dut rester à l'entrée.Une figure de cotillon obstruait le passage. L'orchestre jouait ensourdine une phrase de valse. Les damesse tenant par la mainformaient un rondun de ces ronds de petites filles chantant Giroflégirofla ; et elles tournaient le plus vite possibletirant surleurs brasriantglissant. Au milieuun cavalier - c'étaitle malicieux M. Simpson- avait à la main une longue écharperose ; il l'élevaitavec le geste d'un pêcheur qui vajeter un coup d'épervier ; mais il ne se pressait pasiltrouva drôlesans doutede laisser tourner ces damesde lesfatiguer. Elles soufflaientelles demandaient grâce. Alors illança l'écharpeet il lança avec tantd'adressequ'elle alla s'enrouler autour des épaules de Mmed'Espanet et de Mme Haffnertournant côte à côte.C'était une plaisanterie de l'Américain. Il voulutensuite valser avec les deux dames à la foiset il les avaitdéjà prises à la taille toutes deuxl'une deson bras gauchel'autre de son bras droitlorsque M. de Saffréditde sa voix sévère de roi du cotillon :

--On ne danse pas avec deux dames.

MaisM. Simpson ne voulait pas lâcher les deux tailles. Adeline etSuzanne se renversaient dans ses bras avec des rires. On jugeait lecouples dames se fâchaientle tapage se prolongeaitet leshabits noirsdans les embrasures des fenêtresse demandaientcomment Saffré allait sortir à sa gloire de ce casdélicat. Il paruten effetperplexe un momentcherchant parquel raffinement de grâce il mettrait les rieurs de son côté.Puis il eut un sourireil prit Mme d'Espanet et Mme Haffnerchacuned'une mainleur posa une question à l'oreillereçutleur réponseets'adressant ensuite à M. Simpson :

-Cueillez-vous la verveine ou cueillez-vous la pervenche ?

M.Simpsonun peu sotdit qu'il cueillait la verveine. Alors M. deSaffré lui donna la marquiseen disant :

--Voici la verveine.

Onapplaudit discrètement. Cela fut trouvé trèsjoli. M. de Saffré était un conducteur de cotillon «qui ne restait jamais à court » ; telle fut l'expressionde ces dames. Pendant ce tempsl'orchestre avait repris de toutesses voix la phrase de la valseet M. Simpsonaprès avoirfait le tour du salon en valsant avec Mme d'Espanetla reconduisaità sa place.

Renéeput passer. Elle s'était mordu les lèvres au sangdevant toutes « ces bêtises ». Elle trouvait cesfemmes et ces hommes stupides de lancer des écharpes et deprendre des noms de fleurs. Ses oreilles bourdonnaientune furied'impatience lui donnait des envies de se jeter la tête enavant et de s'ouvrir un chemin. Elle traversa le salon d'un pasrapideheurtant les couples attardés qui regagnaient leurssièges. Elle alla droit à la serre. Elle n'avait vu niLouise ni Maxime parmi les danseurselle se disait qu'ils devaientêtre làdans quelque trou de feuillagesréunispar cet instinct des drôleries et des polissonneries qui leurfaisait chercher les petits coinsdès qu'ils se trouvaientensemble quelque part. Mais elle visita inutilement le demi-jour dela serre. Elle n'aperçutau fond d'un berceauqu'un grandjeune homme qui baisait dévotement les mains de la petite MmeDasteen murmurant :

--Mme de Lauwerens me l'avait bien dit vous êtes un ange !

Cettedéclaration chez elledans sa serrela choqua. Vraiment Mmede Lauwerens aurait dû porter son commerce ailleurs ! Et Renéese serait soulagée à chasser de ses appartements toutce monde qui criait si fort. Debout devant le bassinelle regardaitl'eauelle se demandait où Louise et Maxime avaient pu secacher. L'orchestre jouait toujours cette valse dont le bercementralenti lui tournait le coeur. C'était insupportableon nepouvait plus réfléchir chez soi. Elle ne savait plus.Elle oubliait que les jeunes gens n'étaient pas encore mariéset elle se disait que c'était bien simplequ'ils étaientallés se coucher. Puis elle songea à la salle àmangerelle remonta vivement l'escalier de la serre. Maisàla porte du grand salonelle fut arrêtée une secondefois par une figure de cotillon.

-Ce sont les « Points noirs »mesdamesdisait galammentM. de Saffré. Ceci est de mon inventionet je vous en donnela primeur.

Onriait beaucoup. Les hommes expliquaient l'allusion aux jeunes femmes.L'empereur venait de prononcer un discours qui constataitàl'horizon politiquela présence de « certains pointsnoirs ». Ces points noirson ne savait pourquoiavaient faitfortune. L'esprit de Paris s'était emparé de cetteexpressionau point quedepuis huit jourson accommodait tout auxpoints noirs. M. de Saffré plaça les cavaliers àl'un des bouts du salonen leur faisant tourner le dos aux dameslaissées à l'autre bout. Puis il leur commanda derelever leurs habitsde façon à s'en cacher lederrière de la tête. Cette opération s'accomplitau milieu d'une gaieté folle. Bossusles épaulesserréesavec les pans des habits qui ne leur tombaient plusqu'à la tailleles cavaliers étaient vraiment affreux.

--Ne riez pasmesdamescriait M. de Saffré avec un sérieuxdes plus comiquesou je vous fais mettre vos dentelles sur la tête.

Lagaieté redoubla. Et il usa énergiquement de sasouveraineté vis-à-vis de quelques-uns de ces messieursqui ne voulaient pas cacher leur nuque.

--Vous êtes les « points noirs »disait-il ; masquezvos têtesne montrez que le dosil faut que ces dames nevoient plus que du noir... Maintenantmarchezmêlez-vous lesuns aux autrespour qu'on ne vous reconnaisse pas.

L'hilaritéétait à son comble. Les «points noirs»allaient et venaientsur leurs jambes grêlesavec desbalancements de corbeaux sans tête. On vit la chemise d'unmonsieuravec un coin de la bretelle. Alors ces dames demandèrentgrâceelles étouffaientet M. de Saffré voulutbien leur ordonner d'aller chercher les « points noirs ».Elles partirentcomme un vol de jeunes perdrixavec un grand bruitde jupes. Puisau bout de sa coursechacune saisit le cavalier quilui tomba sous la main. Ce fut un tohu-bohu inexprimable. Etàla fileles couples improvisés se dégageaientfaisaient le tour du salon en valsantdans le chant plus haut del'orchestre.

Renées'était appuyée au mur. Elle regardaitpâleleslèvres serrées. Un vieux monsieur vint lui demandergalamment pourquoi elle ne dansait pas. Elle dut sourirerépondrequelque chose. Elle s'échappaelle entra dans la salle àmanger. La pièce était vide. Au milieu des dressoirspillésdes bouteilles et des assiettes qui traînaientMaxime et Louise soupaient tranquillementà un bout de latablecôte à côtesur une serviette qu'ilsavaient étalée. Ils paraissaient à l'aiseilsriaientdans ce désordreces verres salesces plats tachésde graisseces débris encore tièdes de la gloutonneriedes soupeurs en gants blancs. Ils s'étaient contentésd'épousseter les miettes autour d'eux. Baptiste se promenaitgravement le long de la tablesans un regard pour cette piècequ'une bande de loups semblait avoir traversée ; il attendaitque les domestiques vinssent remettre un peu d'ordre sur lesdressoirs.

Maximeavait encore pu réunir un souper très confortable.Louise adorait les nougats aux pistachesdont une assiette pleineétait restée sur le haut d'un buffet. Ils avaientdevant eux trois bouteilles de champagne entamées.

--Papa est peut-être partidit la jeune fille.

--Tant mieux ! répondit Maximeje vous reconduirai.

Etcomme elle riait :

--Vous savez quedécidémenton veut que je vous épouse.Ce n'est plus une farcec'est sérieux...

Qu'est-ceque nous ferons doncquand nous allons être mariés ?

--Nous ferons ce que font les autresdonc !

Cettedrôlerie lui avait échappé un peu vite ; ellereprit vivementcomme pour la retirer :

--Nous irons en Italie. Ça me fera du bien à lapoitrine... Je suis très malade... Ah ! mon pauvre Maximeladrôle de femme que vous allez avoir ! Je ne suis pas plusgrosse que deux sous de beurre.

Ellesouriaitavec une pointe de tristessedans son costume de page. Unetoux sèche fit monter des lueurs rouges à ses joues.

--C'est le nougatdit-elle. A la maisonon me défend d'enmanger... Passez- moi l'assietteje vais fourrer le reste dans mapoche.

Etelle vidait l'assiettequand Renée entra. Elle vint droit àMaximeen faisant des efforts inouïs pour ne pas jurerpour nepas battre cette bossue qu'elle trouvait làattabléeavec son amant.

--Je veux te parlerbégaya-t-elle d'une voix sourde.

Ilhésitaitpris de peurredoutant un tête-à-tête.

--A toi seultout de suiterépétait Renée.

--Allez doncMaximedit Louise avec son regard indéfinissable.Vous tâcherezen même tempsde retrouver mon père.Je l'égare à chaque soirée.

Ilse levail essaya d'arrêter la jeune femme au milieu de lasalle à mangeren lui demandant ce qu'elle avait de si presséà lui dire. Mais elle reprit entre ses dents :

--Suis-moiou je dis tout devant le monde !

Ildevint très pâleil la suivit avec une obéissanced'animal battu. Elle crut que Baptiste la regardait ; maisàcette heureelle se souciait bien des regards clairs de ce valet ! Ala portele cotillon la retint une troisième fois.

--Attendsmurmura-t-elle. Ces imbéciles n'en finiront pas.

Etelle lui prit la main pour qu'il n'essayât pas de s'échapper.

M.de Saffré plaçait le duc de Rozanle dos contre lemurdans un angle du salonà côté de la portede la salle à manger. Il mit une dame devant luipuis uncavalier dos à dos avec la damepuis une autre dame devant lecavalieret cela à la filecouple par couple en longserpent. Comme des danseuses causaients'attardaient :

--Voyonsmesdamescria-t-ilen place pour les « Colonnes ».

Ellesvinrentles « colonnes » furent formées.L'indécence qu'il y avait à se trouver ainsi priseserrée entre deux hommesappuyée contre le dos del'unayant devant soi la poitrine de l'autreégayaitbeaucoup les dames. Les pointes des seins touchaient les parementsdes habitsles jambes des cavaliers disparaissaient dans les jupesdes danseusesetquand une gaieté brusque faisait pencherune têteles moustaches d'en face étaient obligéesde s'écarterpour ne pas pousser les choses jusqu'au baiser.Un farceurà un momentdut donner une légèrepoussée ; la file se raccourcitles habits entrèrentplus profondément dans les jupes ; il y eut de petits crisetdes riresdes rires qui n'en finissaient plus. On entendit labaronne de Meinhold dire : « Maismonsieurvous m'étouffez; ne me serrez pas si fort ! » ce qui parut si drôlecequi donna à toute la file un accès d'hilarité sifouque les « colonnes »ébranléeschancelaients'entrechoquaients'appuyaient les unes sur lesautrespour ne pas tomber. M. de Saffréles mains levéesprêt à frapperattendait. Puis il frappa. A ce signaltout d'un coupchacun se retourna. Les couples qui étaientface à facese prirent à la tailleet la file égrenadans le salon son chapelet de valseurs.

Iln'y eut que le pauvre duc de Rozan quien se tournantse trouva lenez contre le mur. On se moqua de lui.

--Viensdit Renée à Maxime.

L'orchestrejouait toujours la valse. Cette musique molledont le rythmemonotone s'affadissait à la longueredoublait l'exaspérationde la jeune femme. Elle gagna le petit salontenant Maxime par lamain ; etle poussant dans l'escalier qui allait au cabinet detoilette.

--Montelui ordonna-t-elle.

Ellele suivit. A ce momentMme Sidoniequi avait rôdétoute la soirée autour de sa belle-soeurétonnéede ses promenades continuelles à travers les piècesarrivait justement sur le perron de la serre. Elle vit les jambesd'un homme s'enfoncer au milieu des ténèbres du petitescalier. Un sourire pâle éclaira son visage de cireetretroussant sa jupe de magicienne pour aller plus viteellechercha son frèrebouleversant une figure du cotillons'adressant aux domestiques qu'elle rencontrait. Elle trouva enfinSaccard avec M. de Mareuildans une pièce contiguë àla salle à mangeret que l'on avait transforméeprovisoirement en fumoir. Les deux pères parlaient de dotdecontrat. Maisquand sa soeur lui eut dit un mot à l'oreilleSaccard se levas'excusadisparut.

Enhautle cabinet de toilette était en plein désordre.Sur les sièges traînaient le costume de la nymphe Echole maillot déchirédes bouts de dentelle froissésdes linges jetés en paquettout ce que la hâte d'unefemme attendue laisse derrière elle. Les petits outilsd'ivoire et d'argent gisaient un peu partout ; il y avait desbrossesdes limes tombées sur le tapis ; et les serviettesencore humidesles savons oubliés sur le marbreles flaconslaissés débouchés mettaientdans la tentecouleur de chairune odeur fortepénétrante. La jeunefemmepour enlever le blanc de ses bras et de ses épauless'était trempée dans la baignoire de marbre roseaprèsles tableaux vivants. Des plaques irisées s'arrondissaient surla nappe d'eau refroidie.

Maximemarcha sur un corsetfaillit tomberessaya de rire. Mais ilgrelottait devant le visage dur de Renée. Elle s'approcha deluile poussantdisant à voix basse :

--Alors tu vas épouser la bossue ?

--Mais pas le moins du mondemurmura-t-il. Qui t'a dit cela ?

--Eh ! ne mens pasc'est inutile...

Ileut une révolte. Elle l'inquiétaitil voulait en finiravec elle.

--Eh bienouije l'épouse. Après ?.... Est-ce que je nesuis pas le maître ?

Ellevint à luila tête un peu baisséeavec un riremauvaisetlui prenant les poignets :

--Le maître ! toile maître !... Tu sais bien que non.C'est moi qui suis le maître. Je te casserais les brassij'étais méchante ; tu n'as pas plus de force qu'unefille.

Etcomme il se débattaitelle lui tordit les brasde toute laviolence nerveuse que lui donnait la colère. Il poussa unfaible cri. Alors elle le lâchaen reprenant :

--Ne nous battons pasvois-tu ; je serais la plus forte.

Ilresta blêmeavec la honte de cette douleur qu'il sentait àses poignets. Il la regardait aller et venir dans le cabinet. Ellerepoussait les meublesréfléchissantarrêtantle plan qui tournait dans sa têtedepuis que son mari luiavait appris le mariage.

--Je vais t'enfermer icidit-elle enfin ; etquand il fera journouspartirons pour Le Havre.

Ilblêmit encore d'inquiétude et de stupeur.

--Mais c'est une folie ! s'écria-t-il. Nous ne pouvons pas nousen aller ensemble. Tu perds la tête...

--C'est possible. En tout casc'est toi et ton père qui mel'avez fait perdre. J'ai besoin de toi et je te prends. Tant pis pourles imbéciles !

Deslueurs rouges luisaient dans ses yeux. Elle continuas'approchant denouveau de Maximelui brûlant le visage de son haleine :

--Qu'est-ce que je deviendrais doncsi tu épousais la bossue !Vous vous moqueriez de moije serais peut-être forcéede reprendre ce grand dadais de Mussyqui ne me réchaufferaitpas même les pieds... Quand on a fait ce que nous avons faiton reste ensemble. D'ailleursc'est bien clairje m'ennuie lorsquetu n'es pas là etcomme je m'en vaisje t'emmène...Tu peux dire à Céleste ce que tu veux qu'elle aillechercher chez toi.

Lemalheureux tendit les mainssupplia :

--Voyonsma petite Renéene fais pas de bêtises. Reviensà toi... Pense un peu au scandale.

--Je m'en moque du scandale ! Si tu refusesje descends dans le salonet je crie que j'ai couché avec toi et que tu es assez lâchepour vouloir main tenant épouser la bossue.

Ilplia la têtel'écoutacédant déjàacceptant cette volonté qui s'imposait si rudement àlui.

--Nous irons au Havre. Reprit-elle plus bascaressant son rêveet de là nous gagnerons l'Angleterre. Personne ne nousembêtera plus. Si nous ne sommes pas assez loinnous partironspour l'Amérique. Moi qui ai toujours froidje serai bienlà-bas. J'ai souvent envié les créoles...

Maisà mesure qu'elle agrandissait son projetla terreur reprenaitMaxime. Quitter Parisaller si loin avec une femme qui étaitfolle assurémentlaisser derrière lui une histoiredont le côté honteux l'exilait à jamais ! c'étaitcomme un cauchemar atroce qui l'étouffait. Il cherchait avecdésespoir un moyen pour sortir de ce cabinet de toilettedece réduit rose où battait le glas de Charenton. Il crutl'avoir trouvé.

--C'est que je n'ai pas d'argentdit-il avec douceurafin de ne pasl'exaspérer. Si tu m'enfermesje ne pourrai pas m'enprocurer.

--J'en aimoirépondit-elle d'un air de triomphe. J'ai centmille francs. Tout s'arrange très bien...

Ellepritdans l'armoire à glacel'acte de cession que son marilui avait laisséavec le vague espoir que sa têtetournerait. Elle l'apporta sur la table de toiletteforçaMaxime à lui donner une plume et un encrier qui se trouvaientdans la chambre à coucheretrepoussant les savonssignantl'acte :

--Voilàdit-ellela bêtise est faite. Si je suis voléec'est que je le veux bien... Nous passerons chez Larsonneauavantd'aller à la gare... Maintenantmon petit Maximeje vaist'enfermeret nous nous sauverons par le jardinquand j'aurai mistout ce monde à la porte. Nous n'avons même pas besoind'emporter des malles.

Elleredevenait gaie. Ce coup de tête la ravissait. C'étaitune excentricité suprêmeune fin quidans cette crisede fièvre chaudelui semblait tout à fait originale.Ça dépassait de beaucoup son désir de voyage enballon. Elle vint prendre Maxime dans ses brasen murmurant :

--Je t'ai fait mal tout à l'heuremon pauvre chéri !Aussi tu refusais. Tu verras comme ce sera gentil. Est-ce que tabossue t'aimerait comme je t'aime ? Ce n'est pas une femmece petitmoricaud-là.

Elleriaitelle l'attirait à ellele baisait sur les lèvreslorsqu'un bruit leur fit tourner la tète. Saccard étaitdebout sur le seuil de la porte.

Unsilence terrible se fit. LentementRenée détacha sesbras du cou de Maxime ; et elle ne baissait pas le frontellecontinuait à regarder son mari de ses grands yeux fixes demorte ; tandis que le jeune hommeécraséterrifiéchancelaitla tète bassemaintenant qu'il n'étaitplus soutenu par son étreinte. Saccardfoudroyé par cecoup suprême qui faisait enfin crier en lui l'époux etle pèren'avançait paslivideles brûlait deloin du feu de ses regards. Dans l'air moite et odorant de la pièceles trois bougies flambaient très hautla flamme droiteavecl'immobilité d'une larme ardente. Etcoupant seul le silencele terrible silencepar l'étroit escalier un souffle demusique montait ; la valseavec ses enroulements de couleuvreseglissaitse nouaits'endormait sur le tapis de neigeau milieu dumaillot déchiré et des jupes tombées àterre.

Puisle mari avança. Un besoin de brutalité marbrait safaceil serrait les poings pour assommer les coupables. La colèredans ce petit homme remuantéclatait avec des bruits de coupsde feu. Il eut un ricanement étrangléets'approchanttoujours :

--Tu lui annonçais ton mariagen'est-ce pas ?

Maximereculas'adossa au mur :

--Ecoutebalbutia-t-ilc'est elle...

Ilallait l'accuser lâchementrejeter sur elle le crimedirequ'elle voulait l'enleverse défendre avec l'humilitéet les frissons d'un enfant pris en faute. Mais il n'eut pas laforceles mots se séchaient dans sa gorge. Renéegardait sa raideur de statueson défi muet. Alors Saccardsans doute pour trouver une armejeta un coup d'oeil rapide autourde lui. Etsur le coin de la table de toiletteau milieu despeignes et des brosses à onglesil aperçut l'acte decessiondont le papier timbré jaunissait le marbre. Ilregarda l'acteregarda les coupables. Puisse penchant il vit quel'acte était signé. Ses yeux allèrent del'encrier ouvert à la plume encore humidelaissée aupied du candélabre. Il resta droit devant cette signatureréfléchissant.

Lesilence semblait grandirles flammes des bougies s'allongeaientlavalse se berçait le long des tentures avec plus de mollesse.Saccard eut un imperceptible mouvement d'épaulesil regardaencore sa femme et son fils d'un air profondcomme pour arracher àleur visage une explication qu'il ne trouvait pas. Puis il plialentement l'actele mit dans la poche de son habit. Ses jouesétaient devenues toutes pâles.

--Vous avez bien fait de signerma chère amiedit-il doucementà sa femme... C'est cent mille francs que vous gagnez. Cesoirje vous remettrai l'argent.

Ilsouriait presqueet ses mains seules gardaient un tremblement. Ilfit quelques pasen ajoutant :

--On étouffe ici. Quelle idée de venir comploterquelqu'une de vos farces dans ce bain de vapeur !...

Ets'adressant à Maximequi avait relevé la têtesurpris de la voix apaisée de son père :

--Allonsvienstoi ! reprit-il. Je t'avais vu monterje te cherchaispour que tu fisses tes adieux à M. de Mareuil et à safille.

Lesdeux hommes descendirentcausant ensemble. Renée resta seuledebout au milieu du cabinet de toiletteregardant le trou béantdu petit escalierdans lequel elle venait de voir disparaîtreles épaules du père et du fils. Elle ne pouvaitdétourner les yeux de ce trou. Eh quoi ! ils étaientpartis tranquillementamicalement. Ces deux hommes ne s'étaientpas écrasés. Elle prêtait l'oreilleelleécoutait si quelque lutte atroce ne faisait pas rouler lescorps le long des marches. Rien. Dans les ténèbrestièdesrien qu'un bruit de danseun long bercement. Ellecrut entendreau loinles rires de la marquisela voix claire deM. de Saffré. Alors le drame était fini ? Son crimeles baisers dans le grand lit gris et roseles nuits farouches de laserretout cet amour maudit qui l'avait brûlée pendantdes moisaboutissait à cette fin plate et ignoble. Son marisavait tout et ne la battait même pas. Et le silence autourd'ellece silence où traînait la valse sans finl'épouvantait plus que le bruit d'un meurtre. Elle avait peurde cette paixpeur de ce cabinet tendre et discretempli d'uneodeur d'amour.

Elles'aperçut dans la haute glace de l'armoire. Elle s'approchaétonnée de se voiroubliant son marioubliant Maximetoute préoccupée par l'étrange femme qu'elleavait devant elle. La folie montait. Ses cheveux jaunesrelevéssur les tempes et sur la nuquelui parurent une nuditéuneobscénité. La ride de son front se creusait siprofondément qu'elle mettait une barre sombre au- dessus desyeuxla meurtrissure mince et bleuâtre d'un coup de fouet. Quidonc l'avait marquée ainsi ? Son mari n'avait pas levéla mainpourtant. Et ses lèvres l'étonnaient par leurpâleurses yeux de myope lui semblaient morts. Comme elleétait vieille ! Elle pencha le front etquand elle se vitdans son maillotdans sa légère blouse de gazeellese contemplales cils baissésavec des rougeurs subites. Quil'avait mise nue ? que faisait-elle dans ce débrailléde fille qui se découvre jusqu'au ventre ? Elle ne savaitplus. Elle regardait ses cuisses que le maillot arrondissaitseshanches dont elle suivait les lignes souples sous la gazeson bustelargement ouvert ; et elle avait honte d'elleet un mépris desa chair l'emplissait de colère sourde contre ceux qui lalaissaient ainsiavec de simples cercles d'or aux chevilles et auxpoignets pour lui cacher la peau.

Alorscherchantavec l'idée fixe d'une intelligence qui se noiecequ'elle faisait làtoute nuedevant cette glaceelleremonta d'un saut brusque à son enfanceelle se revit àsept ansdans l'ombre grave de l'hôtel Béraud. Elle sesouvint d'un jour où la tante Elisabeth les avait habilléeselle et Christinede robes de laine grise à petits carreauxrouges. On était à la Noël. Comme elles étaientcontentes de ces deux robes semblables ! La tante les gâtaitet elle poussa les choses jusqu'à leur donner à chacuneun bracelet et un collier de corail. Les manches étaientlonguesle corsage montait jusqu'au mentonles bijoux s'étalaientsur l'étoffece qui leur semblait bien joli. Renée serappelait encore que son père était làqu'ilsouriait de son air triste. Ce jour-làsa soeur et elledansla chambre des enfantss'étaient promenées comme degrandes personnessans jouerpour ne pas se salir. Puischez lesdames de la Visitationses camarades l'avaient plaisantée sur« sa robe de Pierrot »qui lui allait au bout des doigtset qui lui montait par-dessus les oreilles. Elle s'était miseà pleurer pendant la classe. A la récréationpour qu'on ne se moquât plus d'elleelle avait retrousséles manches et rentré le tour du cou du corsage. Et le collieret le bracelet de corail lui semblaient plus jolis sur la peau de soncou et de son bras. Etait-ce ce jour-là qu'elle avait commencéà se mettre nue ?

Savie se déroulait devant elle. Elle assistait à son longeffarementà ce tapage de l'or et de la chair qui étaitmonté en elledont elle avait eu jusqu'aux genouxjusqu'auventrepuis jusqu'aux lèvreset dont elle sentait maintenantle flot passer sur sa têteen lui battant le crâne àcoups pressés. C'était comme une sève mauvaise ;elle lui avait lassé les membresmis au coeur desexcroissances de honteuses tendressesfait pousser au cerveau descaprices de malade et de bête. Cette sèvela plante deses pieds l'avait prise sur le tapis de sa calèchesurd'autres tapis encoresur toute cette soie et tout ce velours oùelle marchait depuis son mariage. Les pas des autres devaient avoirlaissé là ces germes de poisonéclos àcette heure dans son sanget que ses veines charriaient. Elle serappelait bien son enfance. Lorsqu'elle était petiteellen'avait que des curiosités. Même plus tardaprèsce viol qui l'avait jetée au malelle ne voulait pas tant dehonte. Certeselle serait devenue meilleuresi elle étaitrestée à tricoter auprès de la tante Elisabeth.Et elle entendait le tic-tac régulier des aiguilles de latantetandis qu'elle regardait fixement dans la glace pour lire cetavenir de paix qui lui avait échappé. Mais elle nevoyait que ses cuisses rosesses hanches rosescette étrangefemme de soie rose qu'elle avait devant elleet dont la peau de fineétoffeaux mailles serréessemblait faite pour desamours de pantins et de poupées. Elle en était arrivéeà celaà être une grande poupée dont lapoitrine déchirée ne laisse échapper qu'un filetde son. Alorsdevant les énormités de sa viele sangde son pèrece sang bourgeois qui la tourmentait aux heuresde crisecria en ellese révolta. Elle qui avait toujourstremblé à la pensée de l'enferelle aurait dûvivre au fond de la sévérité noire de l'hôtelBéraud. Qui donc l'avait mise nue ?

Etdans l'ombre bleuâtre de la glaceelle crut voir se lever lesfigures de Saccard et de Maxime. Saccardnoirâtrericanantavait une couleur de ferun rire de tenaillesur ses jambes grêles.Cet homme était une volonté. Depuis dix anselle levoyait dans la forgedans les éclats du métal rougila chair brûléehaletanttapant toujourssoulevantdes marteaux vingt fois trop lourds pour ses brasau risque des'écraser lui-même. Elle le comprenait maintenant ; illui apparaissait grandi par cet effort surhumainpar cettecoquinerie énormecette idée fixe d'une immensefortune immédiate. Elle se le rappelait sautant sur lesobstaclesroulant en pleine boueet ne prenant pas le temps des'essuyer pour arriver avant l'heurene s'arrêtant mêmepas à jouir en cheminmâchant ses pièces d'or encourant. Puis la tête blonde et jolie de Maxime apparaissaitderrière l'épaule rude de son père : il avaitson clair sourire de filleses yeux vides de catin qui ne sebaissaient jamaissa raie au milieu du frontmontrant la blancheurdu crâne. Il se moquait de Saccardil le trouvait bourgeois dese donner tant de peine pour gagner un argent qu'il mangeaitluiavec une si adorable paresse.

Ilétait entretenu. Ses mains longues et molles contaient sesvices. Son corps épilé avait une pose lassée defemme assouvie. Dans tout cet être lâche et mouoùtout le vice coulait avec la douceur d'une eau tièdeneluisait pas seulement l'éclair de la curiosité du mal.Il subissait. Et Renéeen regardant les deux apparitionssortir des ombres légères de la glacerecula d'un pasvit que Saccard l'avait jetée comme un enjeucomme une misede fondset que Maxime s'était trouvé làpourramasser ce louis tombé de la poche du spéculateur.Elle restait une valeur dans le portefeuille de son mari ; il lapoussait aux toilettes d'une nuitaux amants d'une saison ; il latordait dans les flammes de sa forgese servant d'elleainsi qued'un métal précieuxpour dorer le fer de ses mains.Peu à peule père l'avait ainsi rendue assez folleassez misérablepour les baisers du fils. Si Maxime étaitle sang appauvri de Saccardelle se sentaitellele produitlefruit véreux de ces deux hommesl'infamie qu'ils avaientcreusée entre euxet dans laquelle ils roulaient l'un etl'autre.

Ellesavait maintenant. C'étaient ces gens qui l'avaient mise nue.Saccard avait dégrafé le corsageet Maxime avait faittomber la jupe. Puisà eux deuxils venaient d'arracher lachemise. A présentelle se trouvait sans un lambeauavec descercles d'orcomme une esclave. Ils la regardaient tout àl'heureils ne lui disaient pas « Tu es nue ». Le filstremblait comme un lâchefrissonnait à la penséed'aller jusqu'au bout de son crimerefusait de la suivre dans sapassion. Le pèreau lieu de la tuerl'avait volée ;cet homme punissait les gens en vidant leurs poches ; une signaturetombait comme un rayon de soleil au milieu de la brutalité desa colèreetpour vengeanceil emportait la signature. Puiselle avait vu leurs épaules qui s'enfonçaient dans lesténèbres. Pas de sang sur le tapispas un cripas uneplainte. C'étaient des lâches. Ils l'avaient mise nue.

Etelle se dit qu'une seule fois elle avait lu l'avenirle jour oùdevant les ombres murmurantes du parc Monceaula pensée queson mari la salirait et la jetterait un jour à la folie étaitvenue effrayer ses désirs grandissants. Ah ! que sa pauvretête souffrait ! comme elle sentaità cette heurelafausseté de cette imaginationqui lui faisait croire qu'ellevivait dans une sphère bien heureuse de jouissance etd'impunités divines ! Elle avait vécu au pays de lahonteet elle était châtiée par l'abandon detout son corpspar la mort de son être qui agonisait. Ellepleurait de ne pas avoir écouté les grandes voix desarbres.

Sanudité l'irritait. Elle tourna la têteelle regardaautour d'elle. Le cabinet de toilette gardait sa lourdeur musquéeson silence chaudoù les phrases de la valse arrivaienttoujourscomme les derniers cercles mourants sur une nappe d'eau. Cerire affaibli de lointaine volupté passait sur elle avec desrailleries intolérables. Elle se boucha les oreilles pour neplus entendre. Alors elle vit le luxe du cabinet. Elle leva les yeuxsur la tente rosejusqu'à la couronne d'argent qui laissaitapercevoir un Amour joufflu apprêtant sa flèche ; elles'arrêta aux meublesau marbre de la table de toiletteencombré de pots et d'outils qu'elle ne reconnaissait plus ;elle alla à la baignoirepleine encoreet dont l'eau dormait; elle repoussa du pied les étoffes traînant sur lesatin blanc des fauteuilsle costume de la nymphe Echoles juponsles serviettes oubliées. Et de toutes ces choses montaient desvoix de honte : la robe de la nymphe Echo lui parlait de ce jeuqu'elle avait acceptépour l'originalité de s'offrir àMaxime en public ; la baignoire exhalait l'odeur de son corpsl'eauou elle s'était trempéemettait dans la piècesa fièvre de femme malade ; la table avec ses savons et seshuilesles meubles avec leurs rondeurs de lit lui parlaientbrutalement de sa chairde ses amoursde toutes ces ordures qu'ellevoulait oublier. Elle revint au milieu du cabinetle visage pourprene sachant où fuir ce parfum d'alcôvece luxe qui sedécolletait avec une impudeur de fillequi étalaittout ce rose. La pièce était nue comme elle ; labaignoire rosela peau rose des tenturesles marbres roses des deuxtables s'animaients'étiraientse pelotonnaientl'entouraient d'une telle débauche de voluptés vivantesqu'elle ferma les yeuxbaissant le fronts'abîmant sous lesdentelles du plafond et des murs qui l'écrasaient.

Maisdans le noirelle revit la tache de chair du cabinet de toiletteetelle aperçut en outre la douceur grise de la chambre àcoucherl'or tendre du petit salonle vert cru de la serretoutesces richesses complices. C'était là où ses piedsavaient pris la sève mauvaise. Elle n'aurait pas dormi avecMaxime sur un grabatau fond d'une mansarde. C'eût ététrop ignoble. La soie avait fait son crime coquet. Et elle rêvaitd'arracher ces dentellesde cracher sur cette soiede briser songrand lit à coups de piedde traîner son luxe dansquelque ruisseau d'où il sortirait usé et sali commeelle.

Quandelle rouvrit les yeuxelle s'approcha de la glacese regardaencores'examina de près. Elle était finie. Elle sevit morte. Toute sa face lui disait que le craquement cérébrals'achevait. Maximecette perversion dernière de ses sensavait terminé son oeuvreépuisé sa chairdétraqué son intelligence. Elle n'avait plus de joies àgoûterplus d'espérances de réveil. A cettepenséeune colère fauve se ralluma en elle. Etdansune crise dernière de désirelle rêva dereprendre sa proied'agoniser aux bras de Maxime et de l'emporteravec elle. Louise ne pouvait l'épouser ; Louise savait bienqu'il n'était pas à ellepuisqu'elle les avait vuss'embrasser sur les lèvres. Alorselle jeta sur ses épaulesune pelisse de fourrurepour ne pas traverser le bal toute nue. Elledescendit.

Dansle petit salonelle se rencontra face à face avec MmeSidonie. Celle-cipour jouir du drames'était postéede nouveau sur le perron de la serre. Mais elle ne sut plus quepenser quand Saccard reparut avec Maximeet qu'il réponditbrutalement à ses questions faites à voix bassesqu'elle rêvaitqu'il n'y avait « rien du tout ».Puis elle flaira la vérité. Sa face jaune blêmitelle trouvait la chose vraiment forte. Etdoucementelle vintcoller son oreille à la porte de l'escalierespérantqu'elle entendrait Renée pleureren haut. Lorsque la jeunefemme ouvrit la portele battant souffleta presque sa belle-soeur.

--Vous m'espionnez ! lui dit-elle avec colère.

MaisMme Sidonie répondit avec un beau dédain :

--Est-ce que je m'occupe de vos saletés ! Et retroussant sa robede magiciennese retirant avec un regard majestueux.

--Ma petitece n'est pas ma faute s'il vous arrive des accidents...Mais je n'ai pas de rancuneentendez-vous ? Et sachez bien que vousauriez trouvé et que vous trouveriez encore en moi une secondemère. Je vous attends chez moiquand il vous plaira.

Renéene l'écoutait pas. Elle entra dans le grand salonelletraversa une figure très compliquée du cotillonsansmême voir la surprise que causait sa pelisse de fourrure. Il yavaitau milieu de la piècedes groupes de dames et decavaliers qui se mêlaienten agitant des banderoleset lavoix flûtée de M. de Saffré disait :

--Allonsmesdames« la Guerre du Mexique... » Il faut queles dames qui font les broussailles étalent leurs jupes enrond et restent par terre... Maintenantles cavaliers tournentautour des broussailles... Puisquand je taperai dans mes mainschacun d'eux valsera avec sa broussaille.

Iltapa dans ses mains. Les cuivres sonnèrentla valse déroulaune fois encore les couples autour du salon. La figure avait eu peude succès. Deux dames étaient demeurées sur letapisempêtrées dans leurs jupons. Mme Daste déclaraque ce qui l'amusait dans « la Guerre du Mexique »c'était seulement de faire « un fromage » avec sarobecomme au pensionnat.

Renéearrivée au vestibuletrouva Louise et son pèrequeSaccard et Maxime accompagnaient. Le baron Gouraud étaitparti. Mme Sidonie se retirait avec les Mignon et Charriertandisque M. Hupel de la Noue reconduisait Mme Michelinque son marisuivait discrètement. Le préfet avait employé lereste de la soirée à faire la cour à la joliebrune. Il venait de la déterminer à passer un mois dela belle saison dans son chef-lieu« où l'on voyait desantiquités vraiment curieuses ».

Louisequi croquait en cachette le nougat qu'elle avait dans la pochefutprise d'un accès de touxau moment de sortir.

--Couvre-toi biendit le père.

EtMaxime s'empressa de serrer davantage le lacet du capuchon de sasortie de bal. Elle levait le mentonelle se laissait emmailloter.Maisquand Mme Saccard parutM. de Mareuil revintlui fit sesadieux. Ils restèrent tous là à causer uninstant. Elle ditvoulant expliquer sa pâleursonfrissonnementqu'elle avait eu froidqu'elle était montéechez elle pour jeter cette fourrure sur ses épaules. Et elleépiait l'instant où elle pourrait parler bas àLouisequi la regardait avec sa tranquillité curieuse. Commeles hommes se serraient encore la mainelle se pencha et murmura :

--Vous ne l'épouserez pasdites ? Ce n'est pas possible. Voussavez bien...

Maisl'enfant l'interrompitse haussantlui disant à l'oreille :

--Oh ! soyez tranquilleje l'emmène... Ça ne fait rienpuisque nous partons pour l'Italie.

Etelle souriaitde son sourire vague de sphinx vicieux. Renéeresta balbutiante. Elle ne comprenait paselle s'imagina que labossue se moquait d'elle. Puisquand les Mareuil furent partisenrépétant à plusieurs reprises : « Adimanche ! » elle regarda son marielle regarda Maximede sesyeux épouvantésetles voyant la chair tranquillel'attitude satisfaiteelle se cacha la face dans les mainselles'enfuitse réfugia au fond de la serre.

Lesallées étaient désertes. Les grands feuillagesdormaientetsur la nappe lourde du bassindeux boutons de nymphéas'épanouissaient lentement. Renée aurait voulu pleurer; mais cette chaleur humidecette odeur forte qu'elle reconnaissaitla prenait à la gorgeétranglait son désespoir.Elle regardait à ses piedsau bord du bassinà cetteplace du sable jauneoù elle étalait la peau d'oursl'autre hiver. Etquand elle leva les yeuxelle vit encore unefigure du cotillontout au fondpar les deux portes laisséesouvertes.

C'étaitun bruit assourdissantune mêlée confuse où ellene distingua d'abord que des jupes volantes et des jambes noirespiétinant et tournant. La voix de M. de Saffré criait :« Le Changement de dames ! Le Changement de dames ! » Etles couples passaient au milieu d'une fine poussière jaune ;chaque cavalieraprès avoir fait trois ou quatre tours devalsejetait sa dame aux bras de son voisinqui lui jetait lasienne. La baronne de Meinholddans son costume d'Emeraudetombaitdes mains du comte de Chibray aux mains de M. Simpson ; il larattrapait au petit bonheurpar une épauletandis que lebout de ses gants glissait sous le corsage. La comtesse Vanskarougefaisant sonner ses pendeloques de corailallaitd'un bondde la poitrine de M. de Saffrésur la poitrine du duc deRozanqu'elle enlaçaitqu'elle forçait àpirouetter pendant cinq mesurespour se pendre ensuite à lahanche de M. Simpsonqui venait de lancer l'Emeraude au conducteurdu cotillon. Et Mme TessièreMme DasteMme de Lauwerensluisaient comme de grands joyaux vivantsavec la pâleur blondede la Topazele bleu tendre de la Turquoisele bleu ardent duSaphirs'abandonnaient un instantse cambraient sous le poignettendu d'un valseurpuis repartaientarrivaient de dos ou de facedans une nouvelle étreintevisitaient à la file touteles embrassades d'hommes du salon. Cependant. Mme d'Espanetdevantl'orchestreavait réussi à saisir Mme Haffner aupassageet valsait avec ellesans vouloir la lâcher. L'Or etl'Argent dansaient ensembleamoureusement.

Renéecomprit alors ce tourbillonnement des jupesce piétinementdes jambes. Elle était placée en contrebaselle voyaitla furie des piedsle pêle- mêle des bottes vernies etdes chevilles blanches. Par momentsil lui semblait qu'un souffle devent allait enlever les robes. Ces épaules nuesces bras nusces chevelures nues qui volaientqui tourbillonnaientprisesjetées et reprisesau fond de cette galerieoù lavalse de l'orchestre s'affolaitoù les tentures rouges sepâmaient sous les fièvres dernières du balluiapparurent comme l'image tumultueuse de sa vie à ellede sesnuditésde ses abandons. Et elle éprouva une telledouleuren pensant que Maximepour prendre la bossue entre sesbrasvenait de la jeter làà cette place oùils s'étaient aimésqu'elle rêva d'arracher unetige du Tanghin qui lui frôlait la jouede la mâcherjusqu'au bois. Mais elle était lâcheelle resta devantl'arbuste à grelotter sous la fourrure que ses brasramenaientserraient étroitementavec un grand geste dehonte terrifiée.




PARTIEVII


Troismois plus tardpar une de ces tristes matinées de printempsqui ramènent dans Paris le jour bas et l'humidité salede l'hiverAristide Saccard descendait de voitureplace duChâteau-d'Eauet s'engageait avec quatre autres messieursdans la trouée de démolitions que creusait le futurboulevard du Prince-Eugène. C'était une commissiond'enquête que le jury des indemnités envoyait sur leslieux pour estimer certains immeublesdont les propriétairesn'avaient pu s'entendre à l'amiable avec la Ville.

Saccardrenouvelait le coup de fortune de la rue de la Pépinière.Pour que le nom de sa femme disparût complètementilimagina d'abord une vente des terrains et du café-concert.Larsonneau céda le tout à un créancier supposé.L'acte de vente portait le chiffre colossal de trois millions. Cechiffre était tellement exorbitant que la commission del'Hôtel de Villelorsque l'agent d'expropriationau nom dupropriétaire imaginaireréclama le prix d'achat pourindemniténe voulut jamais accorder plus de deux millionscinq cent mille francsmalgré le sourd travail de M. Michelinet les plaidoyers de M. Toutin-Laroche et du baron Gouraud. Saccards'attendait à cet échec ; il refusa l'offreil laissale dossier aller devant le jurydont il faisait justement partieavec M. de Mareuilpar un hasard qu'il devait avoir aidé. Etc'était ainsi qu'il se trouvait chargéavec quatre deses collèguesde faire une enquête sur ses propresterrains.

M.de Mareuil l'accompagnait. Sur les trois autres jurésil yavait un médecin qui fumait un cigaresans se soucier lemoins du monde des plâtras qu'il enjambaitet deuxindustrielsdont l'unfabricant d'instruments de chirurgieavaitanciennement tourné la meule dans les rues.

Lechemin où ces messieurs s'engagèrent étaitaffreux. Il avait plu toute la nuit. Le sol détrempédevenait un fleuve de boueentre les maisons écrouléessur cette route tracée en pleines terres mollesoù lestombereaux de transport entraient jusqu'aux moyeux. Aux deux côtésdes pans de murscrevés par la piocherestaient debout ; dehautes bâtisses éventréesmontrant leursentrailles blafardesouvraient en l'air leurs cages d'escaliervidesleurs chambres béantessuspenduespareilles auxtiroirs brisés de quelque grand vilain meuble. Rien n'étaitplus lamentable que les papiers peints de ces chambresdes carrésjaunes ou bleus qui s'en allaient en lambeauxindiquantàune hauteur de cinq et six étagesjusque sous les toitsdepauvres petits cabinetsdes trous étroitsoù touteune existence d'homme avait peut-être tenu. Sur les muraillesdénudéesles rubans des cheminées montaientcôte à côteavec des coudes brusquesd'un noirlugubre. Une girouette oubliée grinçait au bord d'unetoituretandis que des gouttières à demi détachéespendaientpareilles à des guenilles. Et la trouées'enfonçait toujoursau milieu de ces ruinespareille àune brèche que le canon aurait ouverte ; la chausséeencore à peine indiquéeemplie de décombresavait des bosses de terredes flaques d'eau profondess'allongeaitsous le ciel grisdans la pâleur sinistre de la poussièrede plâtre qui tombaitet comme bordée de filets dedeuil par les rubans noirs des cheminées.

Cesmessieursavec leurs bottes bien ciréesleurs redingotes etleurs chapeaux de haute formemettaient une singulière notedans ce paysage boueuxd'un jaune saleoù ne passaient quedes ouvriers blêmesdes chevaux crottés jusqu'àl'échinedes chariots dont le bois disparaissait sous unecroûte de poussière. Ils se suivaient à la filesautaient de pierre en pierreévitant les mares de fangecoulanteparfois enfonçaient jusqu'aux chevilles et juraientalors en secouant les pieds. Saccard avait parlé d'allerprendre la rue de Charonnece qui leur aurait évitécette promenade dans ces terres défoncées ; mais ilsavaient malheureusement plusieurs immeubles à visiter sur lalongue ligne du boulevard ; la curiosité les poussantilss'étaient décidés à passer au beau milieudes travaux. D'ailleursça les intéressait beaucoup.Ils s'arrêtaient parfois en équilibre sur un plâtrasroulé au fond d'une ornièrelevaient le nezs'appelaient pour se montrer un plancher béantun tuyau decheminée restée en l'airune solive tombée surun toit voisin. Ce coin de ville détruiteau sortir de la ruedu Templeleur semblait tout à fait drôle.

--C'est vraiment curieuxdisait M. de Mareuil. TenezSaccardregardez donc cette cuisinelà-haut ; il y reste une vieillepoêle pendue au-dessus du fourneau... Je la vois parfaitement.

Maisle médecinle cigare aux dentss'était plantédevant une maison démolieet dont il ne restait que lespièces du rez-de-chausséeemplies des gravats desautres étages. Un seul pan de mur se dressait du tas desdécombres ; pour le renverser d'un coupon l'avait entouréd'une cordesur laquelle tiraient une trentaine d'ouvriers.

-Ils ne l'auront pasmurmura le médecin. Ils tirent trop àgauche.

Lesquatre autres étaient revenus sur leurs paspour voir tomberle mur. Et tous les cinqles yeux tendusla respiration coupéeattendaient la chute avec un frémissement de jouissance. Lesouvrierslâchantpuis se roidissant brusquementcriaient «Ohé ! Hisse ! »

--Ils ne l'auront pasrépétait le médecin.

Puisau bout de quelques secondes d'anxiété :

--Il remueil remuedit joyeusement un des industriels.

Etquand le mur céda enfins'abattit avec un fracasépouvantableen soulevant un nuage de plâtrecesmessieurs se regardèrent avec des sourires. Ils étaientenchantés. Leurs redingotes se couvrirent d'une poussièrefinequi leur blanchit les bras et les épaules.

Maintenantils parlaient des ouvriersen reprenant leur marche prudente aumilieu des flaques. Il n'y en avait pas beaucoup de bons. C'étaienttous des fainéantsdes mange-toutet entêtésavec celane rêvant que la ruine des patrons. M. de Mareuilquidepuis un instantregardait avec un frisson deux pauvresdiables perchés au coin d'un toitattaquant une muraille àcoups de piocheémit cette idée que ces hommes-làavaient pourtant un fier courage. Les autres s'arrêtèrentde nouveaulevèrent les yeux vers les démolisseurs enéquilibrecourbéstapant à toute volée; ils poussaient les pierres du pied et les regardaienttranquillement s'écraser en bas ; si leur pioche avait portéà fauxle seul élan de leurs bras les auraitprécipités.

--Bah ! c'est l'habitudedit le médecin en reportant son cigareà ses lèvres. Ce sont des brutes.

Cependantils étaient arrivés à un des immeubles qu'ilsdevaient voir. Ils bâclèrent leur travail en un quartd'heureet reprirent leur promenade. Peu à peuils n'avaientplus tant d'horreur pour la boue ! ils marchaient au milieu desmaresabandonnant l'espoir de préserver leurs bottes. Commeils dépassaient la rue Ménilmontantl'un desindustrielsl'ancien rémouleurdevint inquiet. Il examinaitles ruines autour de luine reconnaissait plus le quartier. Ildisait qu'il avait demeuré par làil y avait plus detrente ansà son arrivée à Pariset que çalui ferait bien plaisir de retrouver l'endroit. Il furetait toujoursdu regardlorsque la vue d'une maison que la pioche des démolisseursavait déjà coupée en deuxl'arrêta net aumilieu du chemin. Il en étudia la porteles fenêtres.Puismontrant du doigt un coin de la démolitiontout enhaut.

--La voilà ! s'écria-t-ilje la reconnais.

--Quoi donc ? demanda le médecin.

--Ma chambreparbleu ! C'est elle !

C'étaitau cinquièmeune petite chambre qui devait anciennementdonner sur une cour. Une muraille ouverte la montrait toute nuedéjàentamée d'un côtéavec son papier àgrands ramages jaunesdont une large déchirure tremblait auvent. On voyait encore le creux d'une armoireà gauchetapissé de papier bleu. Et il y avaità côtéle trou d'un poêleoù se trouvait un bout de tuyau.

L'émotionprenait l'ancien ouvrier.

--J'y ai passé cinq ansmurmura-t-il. Ça n'allait pasfort dans ce temps-làmaisc'est égalj'étaisjeune... Vous voyez bien l'armoire ; c'est là que j’aiéconomisé trois cents francssou à sou. Et letrou du poêle je me rappelle encore le jour où je l'aicreusé. La chambre n'avait pas de cheminéeil faisaitun froid de loupd'autant plus que nous n'étions pas souventdeux.

--Allonsinterrompit le médecin en plaisantanton ne vousdemande pas des confidences. Vous avez fait vos farces comme lesautres.

--Çac'est vraicontinua naïvement le digne homme. Je mesouviens encore d'une repasseuse de la maison d'en face...Voyez-vousle lit était à droiteprès de lafenêtre.. Ah ! ma pauvre chambrecomme ils me l'ont arrangée!

Ilétait vraiment très triste.

--Allez doncdit Saccardce n'est pas un mal qu'on jette ces vieillescambuses-là par terre. On va bâtir à la place debelles maisons de pierres de taille. Est-ce que vous habiteriezencore un pareil taudis ? Tandis que vous pourriez très bienvous loger sur le nouveau boulevard.

--Çac'est vrairépondit de nouveau le fabricantquiparut tout consolé.

Lacommission d'enquête s'arrêta encore dans deux immeubles.Le médecin restait à la portefumantregardant leciel. Quand ils arrivèrent à la rue des Amandierslesmaisons se firent raresils ne traversaient plus que de grandsenclosdes terrains vaguesoù tramaient quelques masures àdemi écroulées. Saccard semblait réjoui parcette promenade à travers des ruines. Il venait de se rappelerle dîner qu'il avait fait jadisavec sa première femmesur les buttes Montmartreet il se souvenait parfaitement d'avoirindiquédu tranchant de sa mainl'entaille qui coupait Parisde la place du Château-d'Eau à la barrière duTrône. La réalisation de cette prédictionlointaine l'enchantait. Il suivait l'entailleavec des joiessecrètes d'auteurcomme s'il eût donné lui-mêmeles premiers coups de piochede ses doigts de fer. Et il sautait lesflaquesen songeant que trois millions l'attendaient sous lesdécombresau bout de ce fleuve de fange grasse.

Cependantces messieurs se croyaient à la campagne. La voie passait aumilieu de jardinsdont elle avait abattu les murs de clôture.Il y avait de grands massifs de lilas en boutons. Les verduresétaient d'un vert tendre très délicat. Chacun deces jardins se creusaitcomme un réduit tendu du feuillagedes arbustesavec un bassin étroitune cascade en miniaturedes coins de muraille où étaient peints destrompe-l'oeildes tonnelles en raccourcides fonds bleuâtresde paysage. Les habitationséparses et discrètementcachéesressemblaient à des pavillons italiensàdes temples grecs ; et des mousses rongeaient le pied des colonnes deplâtretandis que des herbes folles avaient disjoint la chauxdes frontons.

--Ce sont des petites maisonsdit le médecinavec unclignement d'oeil.

Maiscomme il vit que ces messieurs ne comprenaient pasil leur expliquaque les marquissous Louis XVavaient des retraites pour leursparties fines. C'était la mode. Et il reprit :

--On appelait ça des petites maisons. Ce quartier en étaitplein... Il s'y en est passé de fortesallez !

Lacommission était devenue très attentive. Les deuxindustriels avaient les yeux luisantssouriaientregardaient avecun vif intérêt ces jardinsces pavillonsauxquels ilsne donnaient pas un coup d'oeil avant les explications de leurcollègue. Une grotte les retint longtemps. Mais lorsque lemédecin eut diten voyant une habitation déjàtouchée par la piochequ'il reconnaissait la petite maison ducomte de Savignybien connue par les orgies de ce gentilhommetoutela commission quitta le boulevard pour aller visiter la ruine. Ilsmontèrent sur les décombresentrèrent par lesfenêtres dans les pièces du rez-de-chaussée ; etcomme les ouvriers étaient à déjeunerilspurent s'oublier làtout à leur aise. Ils y restèrentune grande demi-heureexaminant les rosaces des plafondslespeintures des dessus de porteles moulures tourmentées de cesplâtras jaunis par l'âge. Le médecinreconstruisait le logis.

-Voyez-vousdisait-ilcette pièce doit être la salledes festins. Làdans cet enfoncement du muril y avaitcertainement un immense divan. Et tenezje suis même certainqu'une glace surmontait ce divan ; voilà les pattes de laglace... Oh ! c'étaient des coquins qui savaient jolimentjouir de la vie !

Ilsn'auraient pas quitté ces vieilles pierres qui chatouillaientleur curiositési Aristide Saccardpris d'impatienceneleur avait dit en riant :

--Vous aurez beau chercherces dames n'y sont plus... Allons ànos affaires.

Maisavant de s'éloignerle médecin monta sur une cheminéepour détacher délicatementd'un coup de piocheunepetite tête d'Amour peintequ'il mit dans la poche de saredingote.

Ilsarrivèrent enfin au terme de leur courseles anciens terrainsde Mme Aubertot étaient très vastes ; le café-concertet le jardin n'en occupaient guère que la moitiélereste se trouvait semé de quelques maisons sans importance. Lenouveau boulevard prenait ce grand parallélogramme en écharpece qui avait calmé une des craintes de Saccard ; il s'étaitimaginé pendant longtemps que le café-concert seulserait écorné. Aussi Larsonneau avait-il reçul'ordre de parler très hautles bordures de plus-value devantau moins quintupler de valeur. Il menaçait déjàla Ville de se servir d'un récent décret autorisant lespropriétaires à ne livrer que le sol nécessaireaux travaux d'utilité publique.

Cefut l'agent d'expropriation qui reçut ces messieurs. Il lespromena dans le jardinleur fit visiter le café-concertleurmontra un dossier énorme. Mais les deux industriels étaientredescendusaccompagnés du médecinle questionnantencore sur cette petite maison du comte de Savignydont ils avaientplein l'imagination. Ils l'écoutaientla bouche ouverteplantés tous les trois à côté d'un jeu detonneau. Et il leur parlait de la Pompadourleur racontait lesamours de Louis XVpendant que M. de Mareuil et Saccard continuaientseuls l'enquête.

--Voilà qui est faitdit ce dernier en revenant dans le jardin.Si vous le permettezmessieursje me chargerai de rédiger lerapport.

Lefabricant d'instruments de chirurgie n'en tendit même pas. Ilétait en pleine Régence.

--Quels drôles de tempstout de même ! murmura-t-il.

Puisils trouvèrent un fiacrerue de Charonneet ils s'enallèrentcrottés jusqu'aux genouxsatisfaits de leurpromenade comme d'une partie de campagne. Dans le fiacrelaconversation tournails parlèrent politiqueils dirent quel'empereur faisait de grandes choses. On n'avait jamais rien vu depareil à ce qu'ils venaient de voir. Cette grande rue toutedroite serait superbequand on aurait bâti des maisons.

Cefut Saccard qui rédigea le rapportet le jury accorda troismillions. Le spéculateur était aux aboisil n'auraitpu attendre un mois de plus. Cet argent le sauvait de la ruineetmême un peu de la cour d'assises. Il donna cinq cent millefrancs sur le million qu'il devait à son tapissier et àson entrepreneurpour l'hôtel du parc Monceau. Il comblad'autres trousse lança dans des sociétésnouvellesassourdit Paris du bruit de ces vrais écus qu'iljetait à la pelle sur les tablettes de son armoire de fer. Lefleuve d'or avait enfin des sources. Mais ce n'était pasencore là une fortune solideendiguéecoulant d'unjet égal et continu. Saccardsauvé d'une crisesetrouvait misérable avec les miettes de ses trois millionsdisait naïvement qu'il était encore trop pauvrequ'il nepouvait s'arrêter. Etbientôtle sol craqua de nouveausous ses pieds.

Larsonneaus'était si admirablement conduit dans l'affaire de Charonneque Saccardaprès une courte hésitationpoussal'honnêteté jusqu'à lui donner ses dix pour centet son pot-de-vin de trente mille francs. L'agent d'expropriationouvrit alors une maison de banque. Quand son compliced'un tonbourrul'accusait d'être plus riche que luile bellâtreà gants jaunes répondait en riant :

--Voyez-vouscher maîtrevous êtes très fort pourfaire pleuvoir les pièces de cent sousmais vous ne savez pasles ramasser.

MmeSidonie profita du coup de fortune de son frère pour luiemprunter dix mille francsavec lesquels elle alla passer deux moisà Londres. Elle revint sans un sou. On ne sut jamais oùles dix mille francs étaient passés.

--Dame ! ça coûterépondait-elle quand onl'interrogeait. J'ai fouillé toutes les bibliothèques.J'avais trois secrétaires pour mes recherches.

Etlorsqu'on lui demandait si elle avait enfin des donnéescertaines sur ses trois milliardselle souriait d'abord d'un airmystérieuxpuis elle finissait par murmurer :

--Vous êtes tous des incrédules... Je n'ai rien trouvémais ça ne fait rien. Vous verrezvous verrezun jour.

Ellen'avait cependant pas perdu tout son temps en Angleterre. Son frèrele ministreprofita de son voyage pour la charger d'une commissiondélicate. Quand elle revintelle obtint de grandes commandesdu ministère. Ce fut une nouvelle incarnation. Elle passaitdes marchés avec les gouvernementsse chargeait de toutes lesfournitures imaginables. Elle lui vendait des vivres et des armespour les troupesdes ameublements pour les préfectures et lesadministrations publiquesdu bois de chauffage pour les bureaux etles musées. L'argent qu'elle gagnait ne put la déciderà changer ses éternelles robes noireset elle garda saface jaune et dolente. Saccard pensa alors que c'était bienelle qu'il avait vue jadis sortir furtivement de chez son frèreEugène. Elle devait avoir entretenu de tout temps de secrètesrelations avec luipour des besognes que personne au monde neconnaissait.

Aumilieu de ces intérêtsde ces soifs ardentes qui nepouvaient se satisfaireRenée agonisait. La tante Elisabethétait morte ; sa soeurmariéeavait quittél'hôtel Béraud où son père seul restaitdeboutdans l'ombre grave des grandes pièces. Elle mangea enune saison l'héritage de sa tante. Elle jouaitmaintenant.Elle avait trouvé un salon où les dames s'attablaientjusqu'à trois heures du matinperdant des centaines de millefrancs par nuit. Elle dut essayer de boire ; mais elle ne put paselle avait des soulèvements de dégoûtinvincibles. Depuis qu'elle s'était retrouvée seulelivrée à ce flot mondain qui l'emportaitelles'abandonnait davantagene sachant à quoi tuer le temps. Elleacheva de goûter à tout. Et rien ne la touchaitdansl'ennui immense qui l'écrasait. Elle vieillissaitses yeux secerclaient de bleuson nez s'amincissaitla moue de ses lèvresavait des rires brusquessans cause. C'était la fin d'unefemme.

QuandMaxime eut épousé Louiseet que les jeunes gens furentpartis pour l'Italieelle ne s'inquiéta plus de son amantelle parut même l'oublier tout à fait. Etquand au boutde six moisMaxime revint seulayant enterré « labossue » dans le cimetière d'une petite ville de laLombardiece fut de la haine qu'elle montra pour lui. Elle serappela Phèdre elle se souvint sans doute de cetamour empoisonné auquel elle avait entendu la Ristori prêterses sanglots. Alorspour ne plus rencontrer chez elle le jeunehommepour creuser à jamais un abîme de honte entre lepère et le filselle força son mari à connaîtrel'incesteelle lui raconta quele jour où il l'avaitsurprise avec Maximec'était celui-ci qui la poursuivaitdepuis longtempsqui cherchait à la violenter. Saccard futhorriblement contrarié de l'insistance qu'elle mit àvouloir lui ouvrir les yeux. Il dut se fâcher avec son filscesser de le voir. Le jeune veufriche de la dot de sa femmeallavivre en garçondans un petit hôtel de l'avenue del'Impératrice. Il avait renoncé au conseil d'Etatilfaisait courir. Renée goûta là une de sesdernières satisfactions. Elle se vengeaitelle jetait àla face de ces deux hommes l'infamie qu'ils avaient mise en elle ;elle se disait quemaintenantelle ne les verrait plus se moquerd'elleau bras l'un de l'autrecomme des camarades.

Dansl'écroulement de ses tendressesil vint un moment oùRenée n'eut plus que sa femme de chambre à aimer. Elles'était prise peu à peu d'une affection maternelle pourCéleste. Peut-être cette fillequi était tout cequ'il restait autour d'elle de l'amour de Maximelui rappelait-elledes heures de jouissance mortes à jamais. Peut-être setrouvaitelle simplement touchée par la fidélitéde cette servantede ce brave coeur dont rien ne semblait ébranlerla tranquille sollicitude. Elle la remerciaitau fond de sesremordsd'avoir assisté à ses hontessans la quitterde dégoût ; elle s'imaginait des abnégationstoute une vie de renoncementpour arriver à comprendre lecalme de cette chambrière devant l'incesteses mains glacéesses soins respectueux et tranquilles. Et elle se trouvait d'autantplus heureuse de son dévouement qu'elle la savait honnêteet économesans amantsans vices.

Ellelui disait parfois dans ses heures tristes :

--Vama fillec'est toi qui me fermeras les yeux.

Célestene répondait pasavait un singulier sourire. Un matinellelui apprit tranquillement qu'elle s'en allaitqu'elle retournait aupays. Renée en resta toute tremblantecomme si quelque grandmalheur lui arrivait. Elle se récriala pressa de questions.Pourquoi l'abandonnait-ellelorsqu'elles s'entendaient si bienensemble ? Et elle lui offrit de doubler ses gages.

Maisla femme de chambreà toutes ses bonnes parolesdisait nondu gested'une façon paisible et têtue.

--Voyez-vousmadamefinit-elle par répondrevous m'offririeztout l'or du Pérou que je ne resterais pas une semaine deplus. Vous ne me connaissez pasallez !... Il y a huit ans que jesuis avec vousn'est-ce pas ? Eh biendès le premier jourje me suis dit : « Dès que j'aurai amassé cinqmille francsje m'en retournerai là-bas ; j'achèteraisa maison à Lagacheet je vivrai bien heureuse...»C'est une promesse que je me suis faitevous comprenez. Et j'ai lescinq mille francs d'hierquand vous m'avez payé mes gages.

Renéeeut froid au coeur. Elle voyait Céleste passer derrièreelle et Maximependant qu'ils s'embrassaientet elle la voyaitavec son indifférenceson parfait détachementsongeant à ses cinq mille francs. Elle essaya pourtant encorede la retenirépouvantée du vide où elle allaitvivrerêvant malgré tout de garder auprès d'ellecette bête entêtée qu'elle avait crue dévouéeet qui n'était qu'égoïste. L'autre souriaitbranlait toujours la têteen murmurant :

-Nonnonce n'est pas possible. Ce serait ma mèreque jerefuserais... J'achèterai deux vaches. Je monterai peut-êtreun petit commerce de mercerie... C'est très gentil chez nous.Ah ! pour çaje veux bien que vous veniez me voir. C'est prèsde Caen. Je vous laisserai l'adresse.

AlorsRenée n'insista plus. Elle pleura à chaudes larmesquand elle fut seule. Le lendemainpar un caprice de maladeellevoulut accompagner Céleste à la gare de l'Ouestdansson propre coupé. Elle lui donna une de ses couvertures devoyagelui fit un cadeau d'argents'empressa autour d'elle commeune mère dont la fille entreprend quelque pénible etlong voyage. Dans le coupéelle la regardait avec des yeuxhumides. Céleste causaitdisait combien elle étaitcontente de s'en aller. Puisenhardieelle s'épanchaelledonna des conseils à sa maîtresse.

--Moimadameje n'aurais pas compris la vie comme vous. Je me le suisdit bien souventquand je vous trouvais avec M. Maxime : «Est-il possible qu'on soit si bête pour les hommes ! » Çafinit toujours mal... Ah ! bienc'est moi qui me suis toujoursméfiée !

Elleriaitelle se renversait dans le coin du coupé.

--C'est mes écus qui auraient dansé ! continua-t-elleetaujourd'hui je m'abîmerais les yeux à pleurer. Aussidès que je voyais un hommeje prenais un manche àbalai... Je n'ai jamais osé vous dire tout ça.

--D'ailleursça ne me regardait pas. Vous étiez bienlibreet moi je n'avais qu'à gagner honnêtement monargent.

Ala gareRenée voulut payer pour elle et lui prit une place depremière. Comme elles étaient arrivées enavanceelle la retintlui serrant les mainslui répétant:

--Et prenez bien garde à voussoignez-vous bienma bonneCéleste.

Celle-cise laissait caresser. Elle restait heureuse sous les yeux noyésde sa maîtressele visage frais et souriant. Renéeparla encore du passé. Etbrusquementl'autre s'écria:

--J'oubliaisje ne vous ai pas conté l'histoire de Baptistelevalet de chambre de monsieur... On n'aura pas voulu vous dire...

Lajeune femme avoua qu'en effet elle ne savait rien.

--Eh bienvous vous rappelez ses grands airs de dignitésesregards dédaigneuxvous m'en parliez vous-même... Toutça c'était de la comédie... Il n'aimait pas lesfemmesil ne descendait jamais à l'office quand nous y étions; et mêmeje puis le répéter maintenantilprétendait que c'était dégoûtant au salonà cause des robes décolletées. Je le crois bienqu'il n'aimait pas les femmes !

Etelle se pencha à l'oreille de Renée ; elle la fitrougirtout en gardant elle- même son honnête placidité.

--Quand le nouveau garçon d'écuriecontinua-t-elleeuttout appris à monsieurmonsieur préféra chasserBaptiste que de l'envoyer en justice. Il parait que ces vilaineschoses se passaient depuis des années dans les écuries...Et dire que ce grand escogriffe avait l'air d'aimer les chevaux !C'était les palefreniers qu'il aimait.

Lacloche l'interrompit. Elle prit à la hâte les huit oudix paquets dont elle n'avait pas voulu se séparer. Elle selaissa embrasser. Puis elle s'en allasans se retourner.

Renéeresta dans la gare jusqu'au coup de sifflet de la locomotive. Etquand le train fut partidésespéréeelle nesut plus que faire ; ses journées lui semblaient s'étendredevant ellevides comme cette grande salle où elle étaitdemeurée seule. Elle remonta dans son coupéelle ditau cocher de retourner à l'hôtel. Maisen cheminellese ravisa ; elle eut peur de sa chambrede l'ennui qui l'attendait ;elle ne se sentait pas même le courage de rentrer changer detoilettepour son tour de lac habituel. Elle avait un besoin desoleilun besoin de foule.

Elleordonna au cocher d'aller au Bois.

Ilétait quatre heures. Le Bois s'éveillait des lourdeursdu chaud après-midile long de l'avenue de l'Impératricedes fumées de poussière volaientet l'on voyaitauloinles nappes étalées des verdures que bornaient lescoteaux de Saint-Cloud et de Suresnescouronnées par lagrisaille du mont Valérien. Le soleilhaut sur l'horizoncoulaitemplissant d'une poussière d'or les creux desfeuillagesallumait les branches hauteschangeait cet océande feuilles en un océan de lumière. Maisaprèsles fortificationsdans l'allée du Bois qui conduit au lacon venait d'arroser ; les voitures roulaient sur la terre brunecomme sur la laine d'une moquetteau milieu d'une fraîcheurd'une senteur de terre mouillée qui montait. Aux deux côtésles petits arbres des taillis enfonçaientparmi lesbroussailles bassesla foule de leurs jeunes troncsse perdant aufond d'un demi-jour verdâtreque des coups de lumièretrouaientçà et làde clairières jaunes; et à mesure qu'on approchait du lacles chaises destrottoirs étaient plus nombreusesdes familles assisesregardaientde leur visage tranquille et silencieuxl'interminabledéfilé des roues. Puisen arrivant au carrefourdevant le lacc'était un éblouissement ; le soleiloblique faisait de la rondeur de l'eau un grand miroir d'argent polireflétant la face éclatante de l'astre. Les yeuxbattaienton ne distinguaità gaucheprès de lariveque la tache sombre de la barque de promenade. Les ombrellesdes voitures s'inclinaientd'un mouvement doux et uniformeverscette splendeuret ne se relevaient que dans l'alléele longde la nappe d'eauquidu haut de la bergeprenait alors des noirsde métal rayés par des brunissures d'or. A droitelesbouquets de conifères alignaient leurs colonnadestigesfrêles et droitesdont les flammes du ciel rougissaient leviolet tendre ; à gaucheles pelouses s'étendaientnoyées de clartépareilles à des champsd'émeraudesjusqu'à la dentelle lointaine de la portede la Muette. Eten approchant de la cascadetandis qued'un côtéle demi-jour des taillis recommençaitles îlesau-delàdu lacse dressaient dans l'air bleuavec les coups de soleil deleurs rivesles ombres énergiques de leurs sapinsau pieddesquels le Chalet ressemblait à un jouet d'enfant perdu aucoin d'une forêt vierge. Tout le bois frissonnait et riait sousle soleil.

Renéeeut honte de son coupéde son costume de soie pucepar cetteadmirable journée. Elle se renfonça un peules glacesouvertesregardant ce ruissellement de lumière sur l'eau etsur les verdures. Aux coudes des alléeselle apercevait lafile des roues qui tournaient comme des étoiles d'ordans unelongue tramée de lueurs aveuglantes. Les panneaux vernisleséclairs des pièces de cuivre et d'acierles couleursvives des toilettess'en allaientau trot régulier deschevauxmettaientsur les fonds du Boisune large barre mouvanteun rayon tombé du ciels'allongeant et suivant les courbes dela chaussée. Etdans ce rayonla jeune femmeclignant desyeuxvoyait par instants se détacher le chignon blond d'unefemmele dos noir d'un laquaisla crinière blanche d'uncheval. Les rondeurs moirées des ombrelles miroitaient commedes lunes de métal.

Alorsen face de ce grand jourde ces nappes de soleilelle songea àla cendre fine du crépuscule qu'elle avait vue tomber un soirsur les feuillages jaunis. Maxime l'accompagnait. C'était àl'époque où le désir de cet enfant s'éveillaiten elle. Et elle revoyait les pelouses trempées par l'air dusoirles taillis assombrisles allées désertes. Lafile des voitures passait avec un bruit tristele long des chaisesvidestandis qu'aujourd'hui le roulement des rouesle trot deschevaux sonnaient avec des joies de fanfare. Puis toutes sespromenades au Bois lui revinrent. Elle y avait vécuMaximeavait grandi làà côté d'ellesur lecoussin de sa voiture. C'était leur jardin. La pluie les ysurprenaitle soleil les y ramenaitla nuit ne les en chassait pastoujours. Ils s'y promenaient par tous les tempsils y goûtaientles ennuis et les joies de leur vie. Dans le vide de son êtredans la mélancolie du départ de Célestecesouvenirs lui causaient une joie amère. Son coeur disait : «Jamais plus ! jamais plus ! » Et elle resta glacée quandelle évoqua ce paysage d'hiverce lac figé et ternisur lequel ils avaient patiné ; le ciel était couleurde suiela neige cousait aux arbres des guipures blanchesla biseleur jetait aux yeux et aux lèvres un sable fin.

Cependantà gauchesur la voie réservée aux cavalierselle avait reconnu le duc de RozanM. de Mussy et M. de Saffré.Larsonneau avait tué la mère du ducen lui présentantà l'échéanceles cent cinquante mille francs debillets signés par son filset le duc mangeait son deuxièmedemi-million avec Blanche Mulleraprès avoir laisséles premiers cinq cent mille francs aux mains de Laure d'Aurigny. M.de Mussyqui avait quitté l'ambassade d'Angleterre pourl'ambassade d'Italieétait redevenu galant ; il conduisait lecotillon avec de nouvelles grâces. Quant à M. de Saffréil restait le sceptique et le viveur le plus aimable du monde. Renéele vit qui poussait son cheval vers la portière de la comtesseVanskadont il était amoureux foudisait-ondepuis le jouroù il l'avait vue en Corailchez les Saccard.

Toutesces dames se trouvaient làd'ailleurs : la duchesse deSternichdans son éternel huit-ressorts ; Mme de Lauwerensayant devant elle la baronne de Meinhold et la petite Mme Dastedansun landeau ; Mme Teissière et Mme de Guendeen victoria. Aumilieu de ces damesSylvia et Laure d'Aurigny s'étalaientsur les coussins d'une magnifique calèche. Mme Michelin passamêmeau fond d'un coupé : la jolie brune étaitallée visiter le chef-lieu de M. Hupel de la Noue ; etàson retouron l'avait vue au Bois dans ce coupéauquel elleespérait bientôt ajouter une voiture découverte.Renée aperçut aussi la marquise d'Espanet et MmeHaffnerles inséparablescachées sous leursombrellesqui riaient tendrementles yeux dans les yeuxétenduescôte à côte.

Puispassaient ces messieurs : M. de Chilbrayen mail ; M. Simpsonendog- cart ; les sieurs Mignon et Charrierplus âpres àla besognemalgré leur rêve de retraite prochainedansun coupé qu'ils laissaient au coin des alléespourfaire un bout de chemin à pied ; M. de Mareuilencore endeuil de sa fillequêtant des saluts pour sa premièreinterruption lancée la veille au Corps législatifpromenant son importance politique dans la voiture de M. Toutin-Larochequi venait une fois de plus de sauver le Créditviticoleaprès l'avoir mis à deux doigts de sa perteet que le Sénat maigrissait et rendait plus considérableencore.

Etpour clore ce défilécomme majesté dernièrele baron Gouraud s'appesantissait au soleilsur les doublesoreillers dont on garnissait sa voiture. Renée eut unesurpriseun dégoûten reconnaissant Baptiste àcôté du cocherla face blanchel'air solennel. Legrand laquais était entré au service du baron.

Lestaillis fuyaient toujoursl'eau du lac s'irisait sous les rayonsplus obliquesla file des voitures allongeait ses lueurs dansantes.Et la jeune femmeprise elle-même et emportée danscette jouissanceavait la vague conscience de tous ces appétitsqui roulaient au milieu du soleil. Elle ne se sentait pasd'indignation contre ces mangeurs de curée. Mais elle leshaïssaitpour leur joiepour ce triomphe qui les lui montraiten pleine poussière d'or du ciel. Ils étaient superbeset souriants ; les femmes s'étalaientblanches et grasses ;les hommes avaient des regards vifsdes allures charméesd'amants heureux. Et elleau fond de son coeur videne trouvaitplus qu'une lassitudequ'une envie sourde. Etait-elle donc meilleureque les autrespour plier ainsi sous les plaisirs ? ou était-celes autres qui étaient louables d'avoir les reins plus fortsque les siens ? Elle ne savait paselle souhaitait de nouveauxdésirs pour recommencer la vielorsqueen tournant la têteelle aperçutà côté d'ellesur letrottoir longeant le taillisun spectacle qui la déchira d'uncoup suprême.

Saccardet Maxime marchaient à petits pasau bras l'un de l'autre. Lepère avait dû rendre visite au filset tous deuxétaient descendus de l'avenue de l'Impératrice jusqu'aulacen causant. :

--Tu m'entendsrépétait Saccardtu es un nigaud...Quand on a de l'argent comme toion ne le laisse pas dormir au fondde ses tiroirs. Il y a cent pour cent à gagner dans l'affairedont je te parle. C'est un placement sûr. Tu sais bien que jene voudrais pas te mettre dedans !

Maisle jeune homme semblait ennuyé de cette insistance. Ilsouriait de son air joliil regardait les voitures.

--Vois donc cette petite femmelà-basla femme en violetdit-il tout à coup. C'est une blanchisseuse que cet animal deMussy a lancée.

Ilsregardèrent la femme en violet. Puis Saccard tira un cigare desa poche ets'adressant à Maxime qui fumait :

--Donne-moi du feu.

Alorsils s'arrêtèrent un instantface à facerapprochant leurs visages. Quand le cigare fut allumé :

--Vois-tucontinua le pèreen regardant le bras du filsen leserrant étroitement sous le sientu serais un imbécilesi tu ne m'écoutais pas. Hein ! est-ce entendu ?M'apporteras-tu demain les cent mille francs ?

--Tu sais bien que je ne vais plus chez toirépondit Maxime enpinçant les lèvres.

--Bah ! des bêtises ! il faut que ça finisse à lafin ?

Etcomme ils faisaient quelques pas en silenceau moment oùRenéese sentant défaillirenfonçait la têtedans le capiton du coupépour ne pas être vueunerumeur granditcourut le long de la file des voitures. Sur lestrottoirsles piétons s'arrêtaientse retournaient labouche ouvertesuivant des yeux quelque chose qui approchait. Il yeut un bruit de roues plus vifles équipages s'écartèrentrespectueusementet deux piqueurs parurentvêtus de vertavec des calottes rondes sur lesquelles sautaient des glands d'ordont les fils retombaient en nappe. Ils couraientun peu penchésau trot de leurs grands chevaux bais. Derrière euxilslaissaient un vide. Alors dans ce videl'empereur parut.

Ilétait au fond d'un landauseul sur la banette. Vêtu denoiravec sa redingote boutonnée jusqu'au mentonil avait unchapeau très haut de formelégèrement inclinéet dont la soie luisait. En face de luioccupant l'autre banquettedeux messieursmis avec cette élégance correcte quiétait bien vue aux Tuileriesrestaient gravesles mains surles genouxde l'air muet de deux invités de noce promenésau milieu de la curiosité d'une foule.

Renéetrouva l'empereur vieilli. Sous les grosses moustaches ciréesla bouche s'ouvrait plus mollement. Les paupièress'alourdissaient au point de couvrir à demi l'oeil éteintdont le gris jaune se brouillait davantage. Et le nez seul gardaittoujours son arête sèche dans le visage vague.

Cependanttandis que les dames des voitures souriaient discrètementlespiétons se montraient le prince.

Ungros homme affirmait que l'empereur était le monsieur quitournait le dos au cocherà gauche. Quelques mains selevèrent pour saluer. Mais Saccardqui avait retiréson chapeauavant même que les piqueurs eussent passéattendit que la voiture impériale se trouvât juste enface de luiet alors il cria de sa grosse voix provençale :

--Vive l'empereur !

L'empereursurprisse tournareconnut sans doute l'enthousiasterendit lesalut en souriant. Et tout disparut dans le soleilles équipagesse refermèrentRenée n'aperçut plusau dessusdes crinièresentre le dos des laquaisque les calottesvertes des piqueursqui sautaient avec leurs glands d'or.

Elleresta un moment les yeux grands ouvertspleins de cette apparitionqui lui rappelait une autre heure de sa vie. Il lui semblait quel'empereuren se mêlant à la file des voituresvenaitd'y mettre le dernier rayon nécessaireet de donner un sens àce défilé triomphal. Maintenantc'était unegloire. Toutes ces rouestous ces hommes décoréstoutes ces femmes étalées languissamment s'en allaientdans l'éclair et le roulement du landau impérial. Cettesensation devint si aiguë et si douloureuseque la jeune femmeéprouva l'impérieux besoin d'échapper àce triompheà ce cri de Saccard qui lui sonnait encore auxoreillesà cette vue du père et du filsles brasuniscausant et marchant à petits pas. Elle cherchalesmains sur la poitrinecomme brûlée par un feu intérieur; et ce fut avec une soudaine espérance de soulagementdefraîcheur salutaire qu'elle se pencha et dit au cocher :

--A l'hôtel Béraud !

Lacour avait sa froideur de cloîtreRenée fit le tour desarcadesheureuse de l'humidité qui lui tombait sur lesépaules. Elle s'approcha de l'auge verte de moussepolie surles bords par l'usure ; elle regarda la tête de lion àdemi effacéela gueule entrouvertequi jetait un filet d'eaupar un tube de fer. Que de fois elle et Christine avaient pris cettetête entre leurs bras de gaminespour se pencherpour arriverjusqu'au filet d'eaudont elles aimaient à sentir lejaillissement glacé sur leurs petites mains. Puis elle montale grand escalier silencieuxelle aperçut son père aufond de l'enfilade des vastes pièces ; il redressait sa hautetailleil s'enfonçait lentement dans l'ombre de la vieilledemeurede cette solitude hautaine où il s'étaitabsolument cloîtré depuis la mort de sa soeur ; et ellesongea aux hommes du Boisà cet autre vieillardau baronGouraudqui faisait rouler sa chair au soleilsur des oreillers.Elle monta encoreelle prit les corridorsles escaliers de serviceelle fit le voyage de la chambre des enfants. Quand elle arriva touten hautelle trouva la clef au clou habituelune grosse clefrouilléeoù les araignées avaient filéleurs toiles. La serrure jeta un cri plaintif. Que la chambre desenfants était triste ! Elle eut un serrement de coeur àla retrouver si videsi grisesi muette. Elle referma la porte dela volière laissée ouverteavec la vague idéeque ce devait être par cette porte que s'étaientenvolées les joies de son enfance. Devant les jardinièrespleines encore d'une terre durcie et fendillée comme de lafange sècheelle s'arrêtaelle cassa de ses doigts unetige de rhododendron : ce squelette de plantemaigre et blanc depoussièreétait tout ce qu'il restait de leursvivantes corbeilles de verdure. Et la nattela natte elle-mêmedéteintemangée par les ratss'étalait avecune mélancolie de linceul qui attend depuis des annéesla morte promise. Dans un coinau milieu de ce désespoirmuetde cet abandon dont le silence pleuraitelle retrouva une deses anciennes poupées ; tout le son avait coulé par untrouet la tête de porcelaine continuait à sourire deses lèvres d'émailau dessus de ce corps mouque desfolies de poupée semblaient avoir épuisé.

Renéeétouffaitau milieu de cet air gâté de sonpremier âge. Elle ouvrit la fenêtreelle regardal'immense paysage. Là rien n'était sali. Elleretrouvait les éternelles joiesles éternellesjeunesses du grand air. Derrière ellele soleil devaitbaisser : elle ne voyait que les rayons de l'astre à soncoucher jaunissant avec des douceurs infinies ce bout de villequ'elle connaissait si bien. C'était comme une chansondernière du jourun refrain de gaieté qui s'endormaitlentement sur toutes choses. En basl'estacade avait des luisants deflammes fauves tandis que le pont de Constantine détachait ladentelle noire de ses cordages de fer sur la blancheur de sespiliers. Puisà droiteles ombrages de la Halle aux vins etdu Jardin des plantes faisaient une grande mareaux eaux stagnanteset moussuesdont la surface verdâtre allait se nover dans lesbrumes du ciel A gauchele quai Henri-IV et le quai de la Rapéealignaient la même rangée de maisonsces maisons queles gaminesvingt ans auparavantavaient vues làavec lesmêmes taches brunes de hangarsles mêmes cheminéesrougeâtres d'usines. Etau dessus des arbresle toit ardoisesde la Salpêtrièrebleui par l'adieu du soleilluiapparut tout d'un coup comme un vieil ami. Mais ce qui la calmaitcequi mettait de la fraîcheur dans sa poitrinec'étaientles longues berges grisesc'était surtout la Seinelagéantequ'elle regardait venir du bout de l'horizondroit àellecomme en ces heureux temps où elle avait peur de la voirgrossir et monter jusqu'à la fenêtre. Elle se souvenaitde leurs tendresses pour la rivièrede leur amour de sacoulée colossalede ce frisson de l'eau grondante s'étalanten nappe à leurs piedss'ouvrant autour d'ellesderrièreellesen deux bras qu'elles ne voyaient pluset dont ellessentaient encore la grande et pure caresse. Elles étaientcoquettes déjà et elles disaientles jours de cielclairque la Seine avait passé sa belle robe de soie vertemouchetée de flammes blanches ; et les courants oùl'eau frisait mettaient à la robe des ruches de satinpendantqu'au loinau-delà de la ceinture des pontsdes plaques delumière étalaient des pans d'étoffe couleur desoleil.

EtRenéelevant les yeuxregarda le vaste ciel qui se creusaitd'un bleu tendrepeu à peu fondu dans l'effarement ducrépuscule. Elle songeait à la ville compliceauflamboiement des nuits du boulevardaux après-midi ardents duBoisaux journées blafardes et crues des grands hôtelsneufs. Puisquand elle baissa la têtequ'elle revit d'unregard le paisible horizon de son enfancece coin de citébourgeoise et ouvrière où elle rêvait une vie depaixune amertume dernière lui vint aux lèvres. Lesmains jointeselle sanglota dans la nuit tombante.

L'hiversuivantlorsque Renée mourut d'une méningite aiguëce fut son père qui paya ses dettes. La note de Worms semontait à deux cent cinquante-sept mille francs.